I. Préexistence des germes
A. Ovisme.
$ 309. La théorie des ovistes fut admise principalement par Swammerdam , Malpighi, Vallisneri, Haller, Bonnet et autres, mais de telle manière cependant que la plupart du temps on la combina soit avec avec celle de la préformation ($ 311), soit avec celle de la syngénèse (313). Arrétons-nous à la doctrine pure, à celle dans laquelle on prétend que les parties essentielles du nouvel individu préexistent à la fécondation’chez la femme , notamment dans l'ovaire, et qu'en conséquence la fécondation n’est qu'une circonstance extérieure et accessoire , la condition du développement ultérieur de ce nouvel individu.
A Le principal argument en faveur de cette hypothèse se tire de la monogénie (4). «Il y a, disent ses partisans, » une chaine non interrompue depuis le Polype jusqu'à » l'homme ; la cause de la génération doit donc aussi être la » méme partout; mais un jeune Polype se développe de » la substance d'un autre sans nulle formalité préalable ; » donc il faut que partout l'essentiel de la génération se passe » dans un seul individu, qui, manifestement, ne peut être que » femelle. » Assurément la génération, quand on la réduit à son expression la plus générale , est partout la même, c'est-àdire que partout elle consiste dans l'éveil donné à une vie nouvelle ; mais cette vie nouvelle varie suivant qu'il naît un Polype ou un homme : donc la génération doit avoir aussi différentes formes. Ces formes ne sont pas la chose essentielle (8 225), ni par conséquent ce qui persiste, dans la génération, et de ce qu'un individu d'une espèce d'êtres peut se
{1) Haller, Loc. cit, t. VIUL, p. 93, 443.
propager par sa force propre, il ne s'ensuit pas que, chez d'autres espèces, la propagation par le concours de deux individus soit purement apparente.
2° « L'œuf entier est une partie du corps de la mère {).» Mais il n’y a que la gemme qui puisse être regardée comme partie intégrante du corps maternel; nulle part l'œuf n'a ce caractère, et partout il porte celui d’un produit. En supposant‘même qu'il fût réellement partie de la mère, il ne s'ensuivrait pas de là que, dans la génération sexuelle, le fruit fût formé par cette dernière seule; car ici l'œuf n’est, avant la fécondation, qu'une matrice sans fruit.
5° Comme l'homme transmet ses qualités individuelles , physiques et morales, il doit aussi prendre une part essentielle à la génération. Bonnet avoue (2) que la théorie des ovistes ne peut point se concilier avec ce fait, qu'il cherche par conséquent à rendre suspect, en disant que le fils et le père peuvent avoir les mêmes qualités, parce que tous deux ont été soumis aux mêmes influences extérieures. Mais les bâtards prouvent sans réplique que la détermination par l'individu mâle est indépendante de toute influence du dehors. Pour maintenir leur théorie, Bonnet (3) et Haller (4) ont recours à une hypothèse. Le sperme, disent-ils , est la nourriture du fruit, dont la forme doit par conséquent varier suivant la nature de ce sperme ; le Mulet, par exemple, est formé du germe d’un Cheval, mais comme le sperme de l'Ane contient plus de particules destinées à la nourriture des oreilles, celles-ci acquièrent des dimensions plus considérables; comme il contient aussi de la nourriture pour une’membrane vocale, mais que celle-ci est invisible et seulement en germe dans le Cheval , le Mulet s’en trouve pourvu; comme enfin les particules destinées à nourrir la queue sont en plus petit nombre, cette queue reste imparfaite, parce que ses mailles se desséchent. Le premier défaut d’une pareille hypothèse est d’être hyperphysique, c’est-à-dire d'admettre comme matériel ce
(4) Haller, Loc. cût.,t. VIII, p. 93.
(2) Considérat. sur les êtres organisés , $ 66. (3) Loc. cit., 34.
(&) Loe. cit., t. VIII, p. 475.
qui ne peut tomber sous aucun de nos sens, par exemple, le germe d’une membrane vocale. Ensuite elle implique contradiction avecl’analogie, sur laquelle elle prétend s'appuyer ; la nourriture ne contient pas le fond de l'organisme, et ne consiste pas en des millions de particules, dont l’une aille aux oreilles, l'autre à la membrane vocale , une troisième à la queue, etc. Loin de là, un même organisme produit une même organisation avec les alimens les plus diversifiés, et les divers êtres organisés produisent des organisations différentes avec un même aliment. Il n’y a pas de nourriture capable de faire qu’un animal ait six vertèbres lombaires au lieu de cinq. Le sperme agit donc autrement que la nourriture; il influe sur l'acquisition d'une forme correspondante à l’espèce, par conséquent sur l'essence du nouvel organisme , de telle sorte qu’il constitue une des circonstances essentielles de la génération. Bonnet lui-même n'était pas intimement convaincu du mérite de sa théorie, car il voudrait, dit-il, qu’on s'assurât s’il n'y à pas constamment des parties qui tiennent plus du mâle , et d’autres qui tiennent plus de la femelle (4).
B. Spermatisme.
$ 310. Suivant la doctrine des spermatistes, le sperme contient les parties essentielles du fruit, auquel la génération ne fait que procurer l’espace et la nourriture nécessaires à son développement. Aïnsi Aristote enseigna le premier que c’est l'homme qui engendre , à proprement parler, la femme ne faisant que nourrir le fruit. On comparait le sperme à la semence, dont l’usage veut même qu’on lui donne le nom, et l’on pensait qu'il trouve dans le corps de la femme un sol où il peut jeter ses racines. Suivant Hill (2), le pollen éclate sur le stigmate, la jeune plante contenue dans son intérieur sort et passe, par le pistil, dans l'ovaire. Mohrenheim (3) veut que l'embryon et l’œuf soient contenus dans le sperme, et que la liqueur femelle ait pour usage de les envelopper et
(4) Loc. cit,, $ 42.
(2) Entwurfeines Lehrgebœudes von Erzeugung der Pflanzen, p. 29-44, (3) Diss, sistens novam conceptionis theoriam , p. 42,
de les nourrir tous deux. Suivant Darwin (4), le sperme ren: ferme un filament vivant simple , qui est doué d'une certaine capacité d'irritabilité, de sensibilité, de volontéetd'association, ainsi que de quelques penchans et habitudes du père, ajoutant qu'au moment de a génération il est reçu dans un nid convenable, et que là l’excitation du liquide ambiant le détermine à se courber en un anneau qui devient un canal dans lequel la nourriture s'engage. Santanelli nous dépeint les germes contenus dans le sperme comme des esprits cylindriques ayant cinq saillies pointues (2), etc. Peu de temps après l'invention du microscope, Louis de Hammen découvrit les animalcules spermatiques (3). Comme il fut dès-lors démontré que le Sperme contenait des êtres vivans , dont la forme ressemblait à celle qu'’affecte l'embryon dans les premiers momens, que ces animalcules n'existent, chez l'homme et les animaux, que . dans la semence apte à engendrer, et qu’on n’en trouve ni dans la liqueur de la femme, ni chez les mâles inhabiles à se reproduire , il parut prouvé aussi que la génération repose uniquement sur eux , et c'est ce qu'en effet admirent Hartsoeker, Boerhaave , Keiïl, Cheyne , Chrétien Wolff, Lieutaud et autres. L'imagination avait alors un vaste champ ouvert devant elle. Les uns crurent voir dans les animalcules spermatiques des embryons corporalisés , qui n'avaient plus besoin que de croître. Gautier les fisura ayant des figures d'hommes. Suivant Andry, chacun d'eux va gagner l'ovaire, se glisse dans un œuf, ferme la porte derrière lui avec sa queue, et se développe ; si plusieurs veulent entrer à la fois dans un même œuf , ils se fâchent, se battent ensemble , et se brisent ou se luxent les membres , ce qui donne lieu aux monstruosités : ils ont même déjà le naturel des animaux qui doivent résulter de leur développement : ceux, par exemple, du Belier, vivent déjà en troupeaux , ce que Prevost et Dumas (4) assurent cependant ne pas avoir aperçu. Leeuwenhoek soutenait que les animalcules spermatiques humains arrivent dans la matrice
(4) Zoonomie, t. II, p. 276.
(2) Haller, Loc. cit., t. VIIT, p. 84.
(3) Blumenbach, Ueber den Bildungstrieb, p. 17, (4) Annal. des se, nat., t, I, p.185.
288 THÉORIÉS DE LA PPROCRIATION.
seulement, où ils se métamorphosent en véritables hommes, mais qu'ils ont aussi la faculté de changer de peau, de s'accoupler, d'accoucher (1). Suivant Prevost et Dumas, les animalcules ne sont que les systèmes nerveux qui viennent s'ajouter, dans les œufs, aux organes plastiques et irritables. Mais les panspermistes les regardent uniquement comme des élémens.
4° Ce qui prouve que le sperme , en général, n’est pas la seule circonstance essentielle de la génération, c'est que, dans les rangs inférieurs des corps organisés, la propagation peut avoir lieu sans lui, par monogénie. On ne saurait démontrer ici l’existence d'une liqueur spermatique ; tout ce qu'on peut faire, c’est de la supposer, afin d'employer cette hypothèse à soutenir d’autres hypothèses. La ressemblance du fruit avec la mère prouve ésalement la non-essenüalité du sperme ; ce n’est point un Ane , mais un Mulet, que l'Ane produit avec la Jument. Prétendrait-on que c'est la nourriture fournie par la mère qui opère cette métamorphose ? Nous répondrions que jamais différence de nourriture n'a pu effacer le caractère de l'espèce (S 309 ,: 3°),
2° Le fait de la simultanéité des animalcules spermatiques et de la faculté procréatrice serait, comme l'a déjà fait remarquer Lyonnet, tout aussi propre à établir que la faculté procréatrice produit les animalcules, qu'à démontrer que ceux-ci déterminent la faculté. Nous ne trouvons pas de Vibrions dans le vin, mais il y en a dans le vinaigre produit par le vin : or, il ne suit pas de là que l'essence du vinaigre consiste dans la présence de ces animalcules , et que ce soit leur apparition qui rende le vin vinaigre. Nous avons établi comme conjecture plausible, en nous appuyant sur l’analogie , que des Entozoaires se développent dans le sperme par le fait même de la faculté procréatrice masculine , etnous ne trouvons aucun motif pour renoncer à cette opinion (S 90 , 6°; 208).
3° Les animalcules vivent dans le sperme, et y trouvent par conséquent leur nourriture ; il faudrait de nouvelles hypothèses afin d'expliquer pourquoi ils ne pourraient pas se
(4) Haller, Loc. et., t. VIII, p. 587.
développer avec cette nourriture , €t pourquoi une autre leur serait nécessaire.
4° IL ne faut sans doute pas juger, de la nature par nousmêmes, et nous imaginer qu'il Ya partout économie sévèrement calculée ; mais, d’un autre côté , On ne peut pas nier qu'il n’y ait une certaine proportion entre les germes et les êtres vivans qui s’en développent. La doctrine des spermatistes doit donc nous paraître suspecte par cela seul qu'elle suppose un nombre immense d'êtres, dont un seul se développe en embryon. A la vérité, il y a beaucoup de pollen qui est perdu et qui ne sert point à la fécondation ; mais le pollen n’est point un COrps vivant, c’est seulement une substance procréatrice. Beaucoup de graines et d'œufs sont perdus, mais ils servent à la nourriture d’autres êtres organisés ; beaucoup d'embryons humains meurent, mais d'une manière purement accidentelle, et non par suite d’une nécessité absolue , comme il arriverait Si les animalcules spermatiques étaient ou devenaient des embryons. Peut-on admettre que chaque homme porte en lui-même des millions d'hommes déjà vivans, dont plusieurs milliers doivent périr à chaque copulation ? Prevost et Dumas ont trouvé (1) qu'une goutte de semence de Grenouille , Contenant deux cent vingt-cinq animalcules spermatiques , ne fécondait que soixante-et-un œufs sur trois cent quatre-vingts ; il faudrait, d'après cela, près de quatre Spermatozoaires pour chaque œuf; or, ceci ne s'accorde point avec l'hypothèse qui suppose chaque animalcule se glissant dans un œuf, et s’y développant. D'ailleurs le nombre de ces petits êtres n'est point en raison directe de la fécondité des divers animaux. 5° Leur grosseur n’est point proportionnée non plus à celle de l'animal qui doit s’en développer. Ainsi ils sont plus volumineux dans le Moineau et la Souris que dans le Cheval et le Taureau. On répond à cette objection que la graine n'est pas non plus toujours proportionnée à la taille de la plante ; mais Vallisneri dit avec raison que c’est l'œuf de la plante et non son embryon qui offre ce défaut de proportion. L’accroissement devrait être énorme : il faudrait, d'après Leeuwenhoek,
(4) Loc. eit,, t IL, p. 444, LE :Q
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que l'animalcule spermatique humain devint plusieurs millions de fois plus gros avant d'arriver à être un embryon visible. On n’aperçoit pas non plus pourquoi chaque œuf, par exemple d'une Grenouille, n'admettrait qu'un seul animalcule, tandis qu'il renferme assez d'espace pour en loger un très=. grand nombre. : NU 6° Les animalcules spermatiques d'animaux très- voisins. sont souvent tout-à-fait différens les uns des autres, tandis que ceux d'animaux fort différens ont fréquemment une res- bd, semblance frappante ensemble. On pourrait dire que ces dif=s férences de forme sont les effets d’une métamorphose ; mais ce serait là une hypothèse gratuite. Prevost et Dumas (1) ont confirmé ce que des observations antérieures avaient déjà établi, que les Spermatozoaires ne subissent point de métamorphoses. | 7e Supposer qu’un animalcule spermatique est un système nerveux qui peut exister sans aucun autre organe et de soimême se nourrir et se mouvoir, est une idée hasardée , placée en dehors des bornes de la physiologie, qui sait que de telles qualités n’appartiennent point au système nerveux. Toute l'analogie repose sur ce que les êtres organiques, considérés en général, affectent, peu de temps après leur première apparition, une forme cylindrique, avec une extrémité arrondie , épaisse , et une autre terminée en pointe ; c'est ainsi que paraissent, dans la vie individuelle, les embrvons, et, dans la série animale, plusieurs Infusoires , notamment fée animalcules spermatiques. Maintenant le cerveau et la moelle épinière ont également cette forme dans les animaux ver: tébrés. Mais ce qui atteste que les Spermatozoaires ne sont | point ces organes centraux, C'est, à part tous les autres mo | tifs contre un tel rapprochénient : qu'il n’y à pas véritabl | ressemblance entre la forme des uns et des autres : le cerveau est fort gros chez l’homme, et très-petit chez la Gre-! nouille, proportionnellement à la moelle épinière ; mais la tête | et le corps des animalcules spermatiques ne nous présentent | point de différence proportionnelle sous ce point de vue. Les !
(1) Ihid,, 1, 1, p. 26,
Limaçons ont des Spermatozoaires dont la forme ressemble à celle des mêmes êtres chez les Mammifères, et cependant leur système nerveux se compose uniquement d'un anneau
qui envoie des nerfs de tous les côtés’: il n'y a ici ni un Corù don comparable à la moelle épinière , ni une masse sphéroï- dale qui ressemble au cerveau; ces animalcules spermatiques n'ont donc pas même l’analogie la plus éloignée avec le Sys— tème nerveux de l'animal qu'on prétéfid provenir d’eux. D'ailleurs, nous avons vu aussi ( $ 306 , 22° ) que l’homme détermine moins que la femme la sensibilité du fruit, et cette cir- Constance seule rend déjà fort peu vraisemblable que ce soit lui qui donne le système nerveux. Enfin il ne se concilie nullement avec nos idées que l'organisme puisse résulter d’un assemblage de parties ainsi surajoutées les unes aux autres. 7° Mais si nous jetons nos regards sur les faits de la fécondation que l'expérience nous a appris à Connaître, nous ne trouvons nulle part aucun motif qui nous autorise à ad mettre que les animalcules Spermatiques deviennent des embryons. D'après Spallanzani , les œufs de Grenouilles sont tout aussi bien fécondésgque le sperme touche leur côté transparent ou leur côté opaque. Cependant l'embryon ne paraît qu’au Côté opaque ; donc il devrait au moins ne pouvoir se développer ni avec autant de facilité, ni si rapidement , lorsque le sperme vient à être mis en contact avec lui d’un autre côté. Prevost et Dumas ne purent qu’une seule fois apercevoir des Spermatozoaires dans l'œuf des Grenouilles, trois heures après la fécondation (1), encore ces animalcules n’existaientils que dans le liquide albumineux environnant, à travers lequel ils ne peuvent point passer parce que sa viscosité est trop grande. Dans l'œuf de Poule fécondé, la cicatricule est compacte avant la fécondation , et il n'y a pas le moindre espace dans lequel l'animalcule spermatique puisse pénétrer ; elle se ramollit pendant les premières heures de l'incubation , et il y apparaît un espace rempli d'un liquide ; mais ni Leeuwenhoek ni aucun observateur moderne n’a pu découvrir de Spermatozoaires dans l'œuf couvé, tandis qu’ils devraient y être plus volumi.
(4) Loc. cit, t IT, p. 433.
neux et beaucoup plus visibles qu'auparavant. Lorsque l’embryon paraît, il est absolument immobile : on ne peut pas le regarder comme une chrysalide de l’animalcule spermatique, }
puisqu'il est libre au milieu d'un liquide, et non renfermé dans une enveloppe qui le serre de près, puisqu'il ne témoigne aucune mobilité quand on l'irrite, tandis que la chrysalide | d’un Insecte se meut en pareil cas. Enfin Spallanzani s'est convaincu de différentesffhanières que le sperme peut féconder alors même qu'il ne contient point d’animalcules ( $ 287, 3° ). Ainsi la théorie des spermatistes est manifestement en contradiction avec l'expérience.