LIVRE PREMIER
Lorsquon connaît la quantité de caillot rouge que donnent cent parties de sang, et qu’ensuite on soustrait de ce caillot la quantité de fibrine que donnent cent parties de sang , le reste exprime la somme des globules rouges contenus dans le caillot. Néanmoins cette évaluation n’est pas parfaitement exacte, car le caillot tient emprisonné une quantité indéterminée d’albumine du sérum, et nous n’avons aucun moyen de calculer cette dernière. Quand on veut , comme le font quelques auteurs, déterminer la quantité des globules d’après celle de fibrine que l’on peut enlever au sang, on ne tient compte ni des enveloppes incolores qui contenaient la matière colorante, ni de leurs noyaux.
S 21. — Lorsque les globules rouges du sang s’abaissent, avant la coagulation, au-dessous du niveau de la liqueur songuine, la partie supérieure du caillot doit nécessairement paraître blanche, en même temps que sa partie inférieure, qui contient les globules, doit être rouge. La portion supérieure blanche du caillot a reçu le nom de couenne inflammatoire , crusta ivflammatoria. On voit se former une couenne de ce genre dans le sang que l’on tire de la veine des personnes atteintes d’alîections inflammatoires, de rhumatismes aigiis, dans celui des femmes durant la grossesse et l’état puerpéral, enfin, dans celui de quelques animaux, du Cheval, par exemple. Cependant ce phénomène s’observe parfois indépendamment de toutes ces circonstances. Lorsque le caillot une fois formé se resserre et chasse le sérum qui se trouve dans ses interstices, la portion supérieure se contracte plus fortement que la portion rouge ou inférieure. Cette différence tient à ce que la première est uniquement composée de fibrine, tandis que la seconde, outre une certaine quantité de fibrine, contient encore des globules rouges. Le diamètre de la partie supérieure du caillot devient donc à la fin beaucoup plus petit que celui de la portion inférieure.
Il est toujours possible, avant la coagulation, de reconnaître s’il se formera une couenne, c’est-à-dire, si la partie supérieure du caillot sera incolore. Comme l’abaissement des globules rouges au-dessous du niveau est la condition essentielle de la production de la couenne, on voit, dans le sang où il doit s’en former une, la surface du liquide devenir, avant la coagulaton , d’abord transparente, puis blanchâtre. Ce phénomène dépend du sérum, dans lequel la fibrine se trouve contenue à l’état de dissolution. En effet, ce sérum prend, avant la coagulation de la fibrine, un aspect blanchâtre et opalin. Hewson et Babington (l)ont fait voir que l’on peut, avant que le sang ne se coagule, écumer avec une petite cuiller le sérum incolore, et que ce sérum ainsi écumé se coagule encore. J’ai vérifié l’exactitude de cette observation sur le sang d’une femme enceinte.
S 22. — Ce que nous venons de dire nous amène naturellement à rechercher pourquoi les globules rouges tombent ainsi au-dessous du niveau du liquide avant la coagulation. On pourrait attribuer ce phénomène à ce que la liqueur sanguine serait spécifiquement moins pesante que les globules rouges des diverses espèces de sang. Mais ceci estime supposition lout-à-fait gratuite, ou, pour mieux dire, nous ne connaissons nullement les diverses pesanteurs spécifiques de la liqueur sanguine comparativement à celle des globules contenus dans les diverses espèces de sang. Hewson explique la formation de la couenne inflammatoire par la lenteur avec laquelle le sang enflammé se coagule, lenteur qui donne aux corpuscules ronges le temps de s’abaisser au-dessous du niveau du liquide sanguin avant que la coagulation ne commence.
Pour m’assurer de l’exactitude et de la valeur de cette explication, j’ai entrepris une série d’expériences sur diverses espèces de sang. J’ai débuté par me
(1) Médico-Chirurgical TrinsacL,\ ol. xiv, ]>.* 1 i .
PHYSIOLOGIE SPÉCIALE
servir de sang fouetté. Je voulais d’abord savoir en combien de temps et à quelle profondeur les globules s’abaissaient dans du sang fouetté, c’est-à-dire, dans du sérum pur. La chute des globules rouges au-dessous du niveau du sérum s’effectue assez lentement dans le sang fouetté de Bœuf ou de Mouton; il s’opère, au contraire, beaucoup plus rapidement dans le sang de Chat et dans le sang humain normal que l’on a dépouillé de leur fibrine par le même procédé. Dons ce dernier, par exemple, les globules s’abaissent d’une ligne en un quart d’heure, et au bout de quelques heures, de quatre à six lignes au-dessous du niveau du sérum. Mais ce fait n’est pas encore suffisant pour expliquer la formation de la couenne imfiammatoire; car, quoique la coagulation du sang inflammatoire se fasse plus lentement, il ne lui faut pourtant pas plusieurs heures pour s’effectuer, et cependant la couenne a quelquefois un demi pouce d’épaisseur. Les corpuscules rouges s’abaissent beaucoup plus rapidement dans le sang non préparé, c’est-à-dire, dans la liqueur sanguine qui contient encore sa fibrine à l’état de dissolution, que dans le sérum, c’est-à-dire, dans le sang dépouillé de sa fibrine par le fouetlement, pourvu que l’on ait soin de retarder la coagulation de la fibrine, au moyen de l’addition d’un peu de sous-carbonate de potasse, par exemple.
Dans toutes les expériences où je retardais de cette manière la coagulation du sang humain normal, les globules sanguins étaient abaissés d’une ligne à deux lignes et demie au-dessous du niveau, au bout de cinq à six minutes, et de quatre à cinq lignes, au bout d’une heure. Le fluide qui surnageait prenait peu à peu un aspect blanchâtre, et, lorsque l’addition de carbonate de potasse n’avait pas été trop considérable, il se coagulait en une fibrine molle et filante. Dans un cas même où il n’existait pas d’inflammation, le caillot fibrineux devint assez ferme et forma une espèce de couenne. Ainsi, en retardant simplement la coagulation, je possédais le moyen de déterminer artificiellement la formation d’une couenne inflammatoire. La seule différence que présentait la couenne produite dans ces expériences consistait en ce que la fibrine qui la composait était plus molle et filante; différence qui dépendait peut-être de l’influence du carbonate de potasse. La fermeté plus considérable de la vraie couenne inflammatoire tient à une autre cause, à ce que, dans les inflammations , comme l’a démontré Scudamore, le sang contient plus de fibrine qu’à l’état normal.
Il résulte de ces expériences, que la lenteur de la coagulation n’est pas l’unique cause de la rapidité de la chute des globules sanguins, non plus que de la formation de la couenne inflammatoire. Elles prouvent que le rapide abaissement de cescorpuscuiesau-dessousdu niveau de la liqueur sanguine dépend delà composition de celle-ci et de la quantité de fibrine qui s’y trouve dissoute. En effet, si l’on enlève la fibrine que contient le liquide, les globules tombent beaucoup plus lentement au fond du vase. D’après cela , il est facile de comprendre que la chute des globules doit avoir lieu d’autant plus promptement que le sang contient une plus grande quantité de fibrine, comme on l’observe dans les affections inflammatoires, etc.
Pourquoi les globules rouges tombent-ils promptement au fond du vase dans la liqueur sanguine pure , et lentement, au contraire, dans la liqueur sanguine privée de sa fibrine, ou, en d’autres termes, dans le sérum du sang que l’on a fouetté ? C’est une question à laquelle nous sommes incapables de répondre. Tous les phénomènes de suspension dépendent de la tendance des molécules solides à adhérer aux molécules liquides. Peut-être la tendance adhésive des globules pour la liqueur sanguine contenant encore sa fibrine à l’étal de dissolution est-elle plus faible que pour ce même liquide dépouillé de sa fibrine par le foucllement, c’est-à-dire, pour le sérum du sang ? Toutefois, un phénomène qui mérite d’être
mentionné ici, c’est que le sang battu et dépouillé de sa fibrine et dans lequel , par conséquent, les globules ont moins de tendance à tomber au fond du vase, manifestait immédiatement la disposition contraire, quand j’y ajoutais une dissolution de gomme arabique.
John Davy remarque à ce sujet que, dans les inflammations , le sang ne se coagule pas toujours plus lentement qu’à l’état normal. Dans le cas d’inflammation, les globules tombent plus promptement au fond du vase, parce que le sang, ainsi que nous venons de le dire, contient alors une plus grande quantité de fibrine dissoute. Car, en général, le sang où il existe de la fibrine à l’état de dissolution laisse les globules se précipiter plus promptement qu’ils ne le l’ont dans celui qui a été dépouillé de la fibrine.
Ainsi donc, les principales causes de la précipitation des globules rouges et de la formation de la couenne inflammatoire sont le ralentissement de la coagulation, ainsi que l’augmentation de la quantité de fibrine qui se trouve dissoute dans le sang. La lenteur de la coagulation du sang non enflammé explique suffisamment la formation d’une couenne molle à la partie supérieure du caillot, dans les cas où l’on soupçonne un commencement de décomposition du sang , plutôt qu’un accroissement dans la quantité de fibrine. En effet , quand on ralentit la coagulation, les globules sanguins, ainsique je l’ai fait voir, tombent assez vite au fond du vase, même dans le cas où l’on se sert de sang normal, et il se forme plus lard un caillot incolore à la surface du caillot rouge.
Retzius a observé lin cas où la couenne inflammatoire se forma d’une manière tout-à-fait inusitée. Le sang se coagula en une masse solide , presque immédiatement après sa sortie du vaisseau. Au bout de deux heures, il ne s’était point encore séparé de sérum, mais , des ce moment, il parut en grande quantité et recouvrit le caillot qui était noirâtre. Ce sérum devint opalin, et, au bout de quatre heures, il avait déposé une couche épaisse de fibrine. Ainsi donc, dans ce cas, une partie de la fibrine passa à l’état solide au moment de la première coagulation du sang : le reste de la fibrine demeura dans le sérum à l’état de dissolution et ne fut déposé que plus tard. L’anomalie particulière que présenta ce cas dépendait, par conséquent, de la lenteur de la coagulation de cette seconde partie de fibrine (1).
S 23. — Dans les vaisseaux des cadavres, les globules sanguins tombent également à la partie inférieure du liquide, pourvu qu’on laisse le corps en repos jusqu’au moment où s’opère la coagulation du sang. On trouve alors, dans le cœur et les gros vaisseaux, des caillots qui sont blancs à leur partie supérieure cl rouges à l’inférieure. Phœbus a fait voir que la portion blanchâtre occupe toujours le dessus du caillot dans un vaisseau, peu importe que le sujet soit couché sur le dos ou sur le ventre. Mais, comme nous venons de le dire , une condition indispensable pour que l’on puisse observer ce phénomène, c’est que le cadavre demeure dans la même position jusqu’à ce que le sang soit coagulé (2).
Les caillots blanchâtres que l’on rencontre, après la mort, dans le cœur, se ramifient souvent profondément dans les anfractuosités qui existent entre les colonnes charnues et qui contiennent du sang. Dans les autopsies, on a quelquefois regardé , mais à tort, ces caillots comme des productions polypeuses adhérentes à la substance propre du cœur.
(1) Sur la couenne inflammatoire, consulte/. H. Nasse, Das Blut., Bonn, 1S5C. —(2) Piioeccs, Leichenbefund in der Cholera. Berlin, 1835.
PHYSIOLOGIE SPÉCIALE
H. Du sérum.
§ 24. — La liqueur sanguine, liquor sanguinis, qui contient la fibrine à l’état de dissolution, se divise, au moment de la coagulation, en deux parties : l’une solide, c’est la fibrine ; l’autre liquide et qui reste telle , c’est le sérum. Il faut donc soigneusement distinguer la liqueur sanguine primitive d’avec le sérum. Le sérum est jaunâtre et a une saveur salée; sa pesanteur spécifique est de 1,027 à 1,029. Chez les animaux supérieurs, il exerce une réaction évidemment alcaline. Lorsqu’on le soumet à une température de 70<>à75o centigr., ce liquide se convertit, par la coagulation de l’albumine qui s’v trouve dissoute, en une masse gélatineuse. La fibrine du sang, au contraire, une fois qu’elle n’est plus soumise à l’influence de l’organisme vivant , c’est-à-dire, dès qu’elle est hors de la veine , se coagule spontanément et indépendamment de toute circonstance extérieure. L’élément le plus essentiel du sérum est l’albumine. Le sérum contient, en outre, de l’alcali libre (de la soude et de la potasse) probablement combiné avec l’albumine, ainsi «lue des sels de ces bases.
S 25. — Prévost et Dumas ont déterminé chez un grand nombre d’animaux la quantité d’éléments solides que contient le sérum , relativement aux autres éléments du sang.