CHAPITRE III. — Origine de la matière organique et vivante
§ 16. - C’ est uniquement dans les corps organiques que l’on observe la force particulière qui les anime. Celte force ne se manifeste que dans les combinaisons organiques produites par ces corps , et la matière organique ne résulte jamais de la simple aggrégalion fortuite des éléments simples qui entrent dans sa composition. Fray , il est vrai , prétend avoir observé la formation d animaux microscopiques ou infusoires dans de l’eau pure. Gruithuisen, de son côté, dit avoir vu une membrane gélatiniforme se produire dans des infusions de granit, de craie, de marbre, et enfin des animalcules infusoires apparaître dans cette membrane. Un fait analogue fort remarquable a été observé par Retzius (1). Cet auteur fil dissoudre du muriate de baryte dans de l’eau distillée, laissa cette dissolution renfermée pendant six mois dans un flacon bouché à l’émeri, et trouva, au bout de ce temps, qu’elle avait donné naissance à une espèce particulière de conferve; mais, dans ces cas extraordinaires , il est indubitable que, soit dans les vases, soit dans l’eau, il existait de la matière organique, quelque minime qu’en fut la quantité. Or, d’après les expériences de Schultze, la plus faible particule possible de matière organique placée dans des circonstances favorables suffit pour produire les phénomènes que l’on a regardés comme des exemples de génération équivoque ou spontanée d’infusoires.
S 17.— Les animaux eux-mêmes n’ont pas la faculté de fabriquer de la matière organique avec des éléments simples ou des composés binaires inorganiques; ils croissent en s’assimilant des matières déjà organisées, animales ou végétales. Us ont simplement la faculté de maintenir la composition des substances organiques ainsi que de la transformer, sans pouvoir créer de la matière organigue. Les plantes, au contraire, paraissent capables, non-seulement de s’assimiler les substances organiques animales et végétales, mais encore de produire de la matière organique avec des corps simples ou des composés binaires, tels que l’acide carbonique et l’eau. Toutefois, le sol où croissent les plantes doit nécessairement contenir une certaine quantité de matière organique. Il semble impossible de refuser aux végétaux le pouvoir de créer de la matière organique au moyen d’éléments inorganiques; sans cela, la quantité de matière nutritive nécessaire aux êtres vivants diminuerait de jour en jour sur la terre. En effet, les corps animaux et végétaux sont incessamment réduits à l’état de composés binaires par la combustion, la putréfaction, etc.
La matière organique produite par les plantes, ou celle qui se trouve contenue dans les végétaux et les animaux, après avoir été transformée par eux, est encore susceptible de vivre, quand un être vivant se l’est appropriée et l’a soumise à la
(t) Dans Fkokiep's Notizen, v, 56.
force vitale qui lui est propre. C’est ainsi que toute substance organique répandue à la surface de la terre provient uniquement des organismes vivants. La mort, ou, en d’autres ternies, l’extinction de la force qui crée et maintient les combinaisons organiques, anéantit l’individu, tandis que la matière organique qui formait cet individu reste encore, du moins tant qu’elle n’est pas réduite en composés binaires, susceptible de recevoir une nouvelle vie, c’est-à-dire, de pouvoir servir à la nutrition des corps vivants.
S 18. En général, les êtres organiques naissent d’autres êtres de la même espèce, par le moyen d’œufs ou de gemmes. Mais cependant on se demande si la matière organique qui reste après la destruction d’un corps vivant peut, au milieu de certaines circonstances, donner naissance à des organismes d’une antre espece; si elle est capable, non-seulement de nourrir des corps déjà vivants, mais encore de continuer sa propre vie sous une forme modifiée; si réellement cette matière organique peut, dans de certaines conditions, savoir, sous l'influence de l’air atmosphérique, de l’eau et de la lumière, se décomposer en petits animaux microscopiques, en Infusoires vivants, ou bien encore, dans quelques cas, revivre sous la forme de plantes inférieures, telles que moisissures, etc.
Les anciens, et entre autres Aristote, avaient admis dans un sens encore plus étendu la réalité de la génération équivoque ou de la production spontanée d’animaux. Ils croyaient, suivant en cela une antique tradition, que la putréfaction engendrait certains animaux inférieurs, des Insectes et des Vers. Cette opinion se maintint, au milieu des autres superstitions concernant l’histoire naturelle et la médecine, jusque dans le dix-septième siècle. A celte époque, Iledi écrivit ses Expérimenta circà generationern insectorum , dans lesquels il démontra la fausseté de tous les cas de génération équivoque qu’avaient admis les anciens, et prouva que tous les Vers et tous les Insectes étaient produits par des œufs qui avaient été déposés antérieurement dans la matière d où ils semblaient naître. Ses arguments étaient sans réplique , et depuis lors pas un naturaliste instruit n’a cru à la fable de la génération par la putréfaction. Ainsi, la sentence omne vivum ex ovo conserva toute son autorité. Plus tard, cependant, survint Needham, qui prétendit que, si la putréfaction n’engendrait pas o’Insectes, il se produisait néanmoins durant cet acte des animalcules microscopiques inconnus jusqu’alors. Quand on verse de l’eau sur des substances animales ou végétales, et qu’on expose cette infusion à l’air et à la lumière, à la température ordinaire de l’été, la matière organique subit en quelques jours une décomposition partielle; une portion se convertit en d’autres substances organiques, une autre se réduit en globules, une troisième se dissout complètement. Alors on y voit apparaitre des moisissures ou des animalculesmicroscopiques, chez lesquels Ehrenberg a découvert une organisation beaucoup plus compliquée qu’on ne l’avait imaginée avant lui.
Depuis Needham (1), à qui nous devons les premières observations sur la production des Infusoires, nos connaissances à cet égard se sont fort accrues, grâce aux recherches de Wrisberg, O. Fr. Muller, Ingenhouss, G. R. Treviranus, Gruithuisen et Schultze.
S 19. — Wrisberg (2) a observé qu’il ne se produit pas d’animalcules dans une infusion de substance organique, lorsqu’on la met à l’abri du contact de l’air atmosphérique, quand, par exemple, on couvre sa surface d’une couche d’huile d’olive. Ils s’engendrent, au contraire, dans toute infusion de matière animale ou végétale qui ne contient rien d’acide ou de corrosif, en un mot, rien qui puisse
(1) Nouv. Obscrv. microuop. — (2) Obierv. de Anim. infut.
empêcher la putréfaction. Le développement des Infusoires commence aussitôt qu’il s’est opéré dans la matière organique un certain degré de décomposition avec dégagement de gaz. Dès cet instant on voit dans l’infusion une grande quantité de molécules microscopiques qui proviennent de la division de la matière organique, et qui tantôt sont disséminées, et tantôt forment une sorte de membrane à la surface du liquide.
Plusieurs naturalistes, et surtout Spallanzani (1), ont attaqué la théorie de la génération spontanée des Infusoires et ont expliqué leur apparition dans l’infusion, en admettant que celle-ci contient accidentellement des œufs d’animalcules qui s’y développent sous l’influence de l’eau, de l’air et de la lumière. Les expériences de Spallanzani nous apprennent que l’ébullition n’enlève pas aux substances organiques la propriété de produire des animalcules, et que l’eau distillée est aussi bonne que l’eau pure pour faire les infusions. Les recherches de ce physiologiste prouvent encore que l’air atmosphérique est nécessaire au développement des Infusoires, et que, si l’on fait chauffer au bain-marie, pendant une heure, à une température de 100° centig., des flacons remplis d’infusions et hermétiquement clos, ces infusions ne donnent plus d’animalcules. Spallanzani observa, en outre, que les Infusoires différaient de forme, suivant la nature de l’infusion. Suivant lui, dans les infusions de graines de pastèque, de courge, de chanvre et de millet, il se forme un plus grand nombre d’infusoires quand le germe est en train de s’accroître, que pendant la période de la germination , et il diminue à mesure que la substance de la graine se consume.
Cet observateur expérimenta comparativement l’amidon et le gluten ; il en fit deux infusions différentes. Dans celle d’amidon, il se produisit peu ou même point d’animalcules, tandis que celle de gluten fourmillait d’individus vivants. Dans des infusions d’orge, de mais, de haricots, de lupin, de riz et de graines de lin, fine se développa pas d’infusoires. Maintenant les genres et les espèces d’infusoires sont aussi bien déterminés que ceux des classes animales plus élevées; mais comme Spallanzani n’a pas décrit les différences deformes de ses Infusoires, et comme d’ailleurs aujourd’hui on ne connaît pas encore les formes que présentent ces êtres aux divers degrés de leur développement, les expériences de Spallanzani perdent beaucoup de leur valeur, lorsqu’il prétend avoir découvert que les infusions de graines de courge, de camomille, d’oseille, de blé, d’épeantre donnent naissance à des animalcules tout-à-fait différents.
S 20. — Les nombreuses et consciencieuses expériences auxquelles s’est livré Treviranus (2) ont donné beaucoup plus de crédit à l’hypothèse de la génération équivoque. Les observations suivantes servent de base à ses arguments :
1° Des substances organiques différentes, par exemple, du seigle et des graines de cresson, infusées dans la même espèce d’eau, donnent naissance à des animalcules différents.
2° La lumière exerce une influence considérable sur la génération équivoque. Ainsi, la matière verte de Priestley, qui est surtout remarquable par sa propriété d’exhaler de l’oxygène, se produit sous la seule influence de la lumière. Lorsqu’on met de l'eau, principalement de l’eau de source, dans des vases transparents, soit clos, soit ouverts, et qu’on l’expose ensuite à la lumière solaire, on voit apparaître cette matière de Priestley sous forme d’une couche verdâtre composée de granules ronds ou elliptiques. On voit d’abord dans cette substance des molécules isolées qui présentent un léger mouvement; mais, plus tard, on aperçoit des filaments transparents qui se meuvent irrégulièrement. Ces changements ont
(1) PhyticaL und A fathem. Jbhandl. — ■ (2) Biologie, n, p. 264— 4o6.
été observés et décrits très-minutieusement par Ingenhouss (1). Suivant le professeur R. Wagner, la matière verte de Priestley est formée par les corps morts d’animalcules verdâtres, de YEuglena viridis et d'autres infusoires. Dans ce cas, les filaments mobiles seraient des êtres indépendants , distincts de la matière verte, et Ingenhouss aurait commis l’erreur de prendre différentes espèces d’êtres simples pour des états différents des mêmes molécules.
3° Les Spermatozoaires qui se présentent à nous sous la forme de corpuscules à queue alongée, qui exécutent des mouvements spontanés et que l’on aperçoit à l’aide du microscope dans le liquide séminal, même chez les animaux invertébrés, semblent, ainsi que lesEntozoaires, militer en faveur de la théorie qui admet que des êtres vivants naissent spontanément dans la matière organique.
4° Treviranusa trouvé que, sous l’influence de conditions d’ailleurs tout-à-fait semblables, il se forme dans des infusions différentes des êtres différents, savoir, des Infusoires ou des moisissures. Cette diversité de produits ne dépend pas de l’eau, mais des substances que l’on y a fait infuser.
5° Treviranus a remarqué que la même infusion, placée dans des conditions différentes, produit des animalcules différents ; ainsi, une infusion de feuilles d’iris dans de l’eau de source, qu’il avait mise dans un long vase recouvert d’une toile, et qu’il avait exposée au soleil, donna des animalcules infusoires. La même infus on, dans un autre vase et dans une situation différente, ne produisit que de la matière verte de Priestley. Deux infusions de seigle dans de l’eau de source donnaient des produits différents, lorsque Treviranus plaçait un morceau de fer dans l’une d elles. Ce résultat paraît analogue à celui qu’obtint Gleditsch dans l’expérience suivante. Cet observateur prit des morceaux de melon, les recouvrit de mousseline et les plaça à des hauteurs différentes. 11 trouva ensuite que divers produits vivants, moisissures, byssus, trémelies s’y étaient développés en proportions différentes. Aux faits précédents on peut encore ajouter que des infusions de pus et de mucus ont donné à Gruithuisen des animalcules tout-à-fait différents.
De toutes ces expériences, Treviranus a tiré les conclusions suivantes : II existe dans toute la nature une matière organique absolument indécomposable et indestructible (?) qui jouit d’une activité constante, qui donne la vie à tout être vivant, depuis le byssus jusqu’au palmier, et depuis l’Infusoire microscopique jusqu’aux monstres des profondeurs de la mer. Cette matière est immuable dans son essence, mais variable dans sa forme, dont elle change incessamment Elle est amorphe en soi, mais elle est susceptible de revêtir toutes les formes vivantes ; elle ne reçoit une forme déterminée que sous l’influence de causes extérieures, ne conserve celle forme qu’autant que l’action de ces causes persiste, et en revêt une autre, sitôt que d’autres causes agissent sur elle.
D’après Wrisberg et d’autres observateurs, les animalcules sont produits par les particules qui se détachent de la substance infusée elie-même, et qui peu à peu commencent à se mouvoir. Selon Gruithuisen (2), au contraire, ils ne paraissent dans l’infusion que lorsque la matière extractive du corps infusé a été dissoute par l’eau. Le professeur Schnitze dit : « je n’ai jamais vu un globule de sang ou de lait, ou de substance cérébrale commencer à se mouvoir dans leurs infusions, comme une Monade, ou se changer en une Monade ; mais chaque globule isolé une fois dissous fournit de la matière pour la production de plusieurs centaines de monades (3). *> Ehrenberg estime le diamètre de la plus petite Monade visible à
(1) Vermischte Schriften phys. med. Inhalts. — (2) Beilrœge zur Physiognosie und Eautognosie. München, 1812. — (3) C. A. S. Schcltze, Mikroskopische Untersuchungen Uber R. Brown Entdeckung lebender Theilchen in allen Koerpern, und über Erzeugung der Monaden. Carlsruhe,
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1/2000 de ligne ou 1/24000 de pouce, tandis que celui des globules du sang humain est de 1/4000 à 1/5000 de pouce. Les globules du lait sont plus petits que ceux du sang (1).
$ 2i. — Maintenant, si nous jugeons avec une critique sévère les expériences qui précèdent, nous verrons que la manière dont elles ont été instituées ne met à l’abri du doute aucun des résultats obtenus.
1° Dans les expériences faites avec de la matière organique bouillie à l’air libre, il n’est pas certain que les Infusoires ou les moisissures ne soient pas provenus d’animalcules desséchés ou de leurs germes flottant dans l’air comme de la poussière. Suivant la remarque d’Alexandre de Humboldt (2), quand les eaux se sont desséchées à la surface de la terre, il se peut que les vents enlèvent les germes des êtres organiques les plus simples, et qu’ensuite ces germes, en tombant dans un autre liquide sous forme de poussière, soient revivifiés, à l’exemple du Rotifère desséché que l’on ressuscite en l’humectant , phénomène qui a d’abord été observé par Spallanzani. Cette hypothèse, que la poussière qui flotte dans l’atmosphère contient des particules qui se gonflent, quand elles sont humectées, vient d’être appliquée par Schnitze à l’explication de la production des Infusoires; il considère ces particules comme des Infusoires desséchés (Monades) qui recouvrent la vie sous l’influence de l’humidité. Cependant il ne regarde pas ce mode de production des Infusoires, pour commun qu’il soit, comme le seul qui existe; il admet encore la conversion des substances organiques en Protozoaires.
2° Les expériences pour lesquelles on s’est servi de matières organiques bouillies et d’eau commune, ne sont pas plus décisives en faveur de la théorie de la génération spontanée des Infusoires. En effet , l’eau peut avoir contenu des œufs d’infusoires ou même des animalcules qui se seraient ensuite développés ou multipliés avec une extrême rapidité, aux dépens de la matière organique de l’infusion. L’emploi même d’eau parfaitement distillée ne serait pas une garantie positive; carde l’eau distillée cinq fois de suite peut encore contenir des particules organiques.
3° Les observateurs qui ont expérimenté avec des substances organiques fraîches et de l’eau distillée ou même préparée artificiellement avec des gaz , ne peuvent pas prouver que la matière organique ne contenait pas de façon ou d’autre des animalcules ou du moins des œufs d’infusoires. Nous ne connaissons, il est vrai, qu’un petit nombre d’animalcules microscopiques qui existent dans les tissus vivants, et les globules ordinaires des fluides organiques , comme les globules sanguins, ne jouissent certainement pas d’une vie indépendante; cependant on trouve dans le mucus des animaux microscopiques. Ainsi, le mucus intestinal de la Grenouille, tout comme le sperme, contient des animalcules. Dans différentes parties du corps de la Moule, Ba'ër a vu des particules microscopiques se mouvoir spontanément (3). Le grain du froment et de quelques agrostis renferment souvent des Vibrions qui, même après avoir été desséchés, reviennent à la vie, dès qu’on les humecte. Quelques animalcules encore que l’on rencontre chez d’autres animaux, mais surtout certaines espèces qui vivent sur d’autres animaux (Épizoaires), présentent cette espèce de résurrection au contact de l’eau.
4° Enfin, quoique quelques expérimentateurs aient employé à la fois des substances organiques soumises à une ébullition prolongée, de l’eau distillée et de l’air préparé artificiellement, il n’y a ni probabilité ni même possibilité que ces
(1) Outre les ouvrages de Treviranus, Gruithuisen, et C.-A.-S. Schultze, que nous avons cités, comp. Blt.dacii : Physiologie, i. trad. franç., t. i, p. 11 et sqq. — (2) Dans ses Ansichten der Natur — (3) Voy. üov. Acl. nal. cur , 13, 2, p. 591.
précautions suffisent pour donner des résultats présentant la rigueur nécessaire dans ce genre de recherches , car les instruments employés pour changer l’eau devraient être absolument débarrassés de toute particule de matière organique, et chaque nettoyage est par lui même une source d’erreurs.
§ 22. Ces remarques ne prouvent pas la non-existence de la génération équivoque, elles montrent seulement qu’il est presqu’impossible de la prouver par l’expérimentation directe. Cependant, les recherches d’Ehrenberg, relatives à l’organisation des plantes et des animaux que l’on suppose être les produits de la génération équivoque , ont jeté de nouveaux doutes sur cette théorie. D’abord, Ehrenberg a découvert les germes réels des champignons et des moisissures (1). Il a déterminé le mode de propagation de ces corps organiques; il a fait voir qu’au moyen des semences de moisissures , on peut produire de nouvelles moisissures; ainsi, il a rendu probable que, lorsqu’il se produisait quelque part une moisissure inattendue, elle provenait tout simplement de semences qui étaient auparavant répandues dans l’atmosphère ou dans l’eau, et qui avaient alors trouvé les conditions nécessaires à leur développement. Quant aux animacules infusoires, c’est encore Ehrenberg qui, le premier, a découvert leur structure complexe. Il a montré que la Monade la plus petite, qui n’a que 1/2000 de ligne de diamètre, possède un estomac compliqué et que ses organes locomoteurs consistent en cils vibraliles. Chez d’autres, il a constaté l’existence d’œufs et la propagation de ces êtres par oviparité. Cette découverte a dû nécessairement faire naître des doutes sérieux sur l’exactitude des observations antérieures, où la structure compliquée de ces animalcules étant inconnue; on avait prétendu les voir naître immédiatement des particules de la matière organique de l’infusion. Ehrenberg n’a jamais réussi à obtenir des Infusoires qui différassent avec la nature de l’infusion qu’il employait; au contraire, en expérimentant autant que possible de la même manière, il voyait apparaître, tantôt une espèce d’animalcules, tantôt une autre. Ehrenberg croit que certaines espèces d’animalcules, dont le nombre est cependant limité , sont répandus d’une manière extrêmement générale. Il pense que des œufs ou des individus de ces espèces peuvent exister dans toutes les eaux et même dans quelques parties des végétaux, mais peutêtre seulement dans les parties avariées de ces plantes. Enfin, il admet que, si c’est tantôt l’une et tantôt l’autre de ces substances qui se multiplie d’une manière extraordinaire, ce phénomène dépend uniquement de ce que ce sont des espèces d’œufs ou d’individus différents qui se trouvent contenues dans l’eau. Lai multiplication des Infusoires parait se faire avec une rapidité prodigieuse. Un simple Rolifère, l’Hydatina senta , peut vivre plus de dix-lmit jours; or, cet animalcule est capable de produire quatre individus dans l’espace de vingt-quatre ou trente heures , ce qui donnerait au bout de dix jours plus d’un million d’êtres vivants. Cet exemple explique jusqu’à un certain point le nombre extraordinaire d’infusoires qu’on voit dans une goutte d’infusion. Ehrenherg n’a jamais rencontré d’animalcules dans l’eau de la rosée ou de la pluie. D’ailleurs, il a trouvé des Infusoires en Afrique, en Asie, aussi bien qu’en Europe; dans l’eau de mer comme dans l’eau de rivière, dans la profondeur de la terre comme à sa surface. Mais il paraît que durant la période de leur développement ces animaux présentent plusieurs formes différentes; aussi l’on peut aisément prendre pour des espèces distinctes, les formes qui dépendent des divers degrés de développement que parcourt un seul animalcule. De toutes ces observations , Ehrenberg conclut
(1) Nova Acl. nat. cur., t. x. Voy. aussi ISees von Esenbeck, Flora, 1826, p. 53l; et Schilling dans Kastner’s Archiv., x, 429.
iU PROLÉGOMÈNES.
que les Infusoires, comme les autres animaux, se propagent au moyen d’œufs , omne vivum ex ovo ; mais il laisse indécise la question de savoir si les œufs ne seraient pas en partie le produit réel d’une génération primitive (1). Wagner regarde comme indubitable la conversion des Infusoires en matière verte de Priestley, telle que l’ont décrite plusieurs observateurs. Cette matière n’est pas autre chose que les restes d’animalcules privés de vie, de l’ Euglena viridis ; mais Wagner révoque en doute, et cela avec raison, la transformation de cette matière verte en conferves, en ulves, en trémelles ou même en mousses.
S 23. La théorie de la formation primitive de certains animaux par delà matière animale jusqu’alors non organisée puise ses meilleurs arguments dans les faits relatifs aux Entozoaires. Une série complète d’arguments en faveur de la génération équivoque est basée sur l’impossibilité d’expliquer la production première d’Entozoaires , sans admettre qu’il y ait dans ce cas une véritable génération spontanée.
1° L’immense majorité des Vers intestinaux sont tout-à-fait distincts par leur organisation des êtres qu’on rencontre hors du corps animal. L’analogie que l’on a signalée entre quelques Distomes et les Planaires d’eau douce et salée n’est qu’apparente.
2° Il est rare que la même espèce de Vers intestinaux se rencontre dans plusieurs espèces d’animaux. Ainsi, les Ténias de l’homme sont tout-à-fait propres à l’espèce humaine; l’Hydatide du foie, Distorna hepaticum , au contraire, est commun à l’homme , au Lièvre , au Bœuf, au Chameau , au Cerf, au Cheval et au Cochon. Le Lombric, Ascaris lombricoïdes se rencontre chez l’homme, le Cochon, le Bœuf et le Cheval. La plupart des espèces animales ont chacune leurs Vers intestinaux particuliers, qui diffèrent de ceux que l’on trouve dans les autres animaux.
3° Beaucoup d’Entozoaires ne^ se rencontrent que dans des organes particuliers.
4° En général, les Vers intestinaux meurent quand ils sont expulsés du corps animal.
5° On en a observé jusque chez l’embryon.
6° Le fait que des animaux exclusivement herbivores ont néanmoins des Entozoaires propres à leur espèce, prouve que ces Entozoaires ou leurs germes ne peuvent pas s’introduire en eux avec leurs aliments. Chez les Carnivores, l’introduction d’Entozoaires provenant du déhors ne saurait être admise que dans des cas très-rares: tels sont ceux où l’on a trouvé Y Échinorhynchus du Mulot dans le Faucon , les Vers de la Grenouille dans les Serpents, la Ligula des Poissons, le Bofhriocephalus solidus de l’Épinoche dans l’intestin des Palmipèdes et des Échassiers. Enfin , on rencontre un grand nombre d’espèces d’Entozoaires dans des organes autres que le canal intestinal, et où ne sauraient pénétrer des matières venant du dehors (2).
S 24. Ehrenberg s’efforce d’atténuer les arguments invoqués en faveur de la génération équivoque des Entozoaires, et il penche vers l’ancienne opinion, qui faisait circuler les œufs de ces êtres avec les fluides dans toutes les parties du corps des animaux. Il prétend que les organes génitaux des Entozoaires contenant un grand nombre d’œufs , ces œufs sont charriés par la circulation dans toutes les parties du corps, de sorte que tous les fluides animaux sont , pour ainsi dire, infectés d’œufs d’Entozoaires qui se déposent et éclosent dans les organes où ils trouvent
(1) Ehrenberg dans Poggendorff’s Annal. 1832, i. Voy . aussi R. W agiter dans I$\Sp 1832,383. ~ (2) Bremser : Ueber labenden Wuermer in lebenden Menschen . Wien., 1819.
réunies loutes les conditions nécessaires à leur développement. Suivant lui , le iait même qui sert d’aliment aux jeunes individus de la même espèce peut contenir et transmettre les œufs de ces vers, et l’embryon des Mammifères, chez lequel il existe déjà des Enlozoaires, peut en avoir reçu les œufs par l’intermédiaire du sang de la mère. On a même rencontré des Entozoaires dans des œufs d’Oiseaux. Eschholz en a trouvé dans des œufs de Poule (1). liest possible, en effet, qu’ils puissent s’y être introduits par l’intermédiaire des fluides de la mère; mais, en réalité, les hypothèses par lesquelles on cherche ici à réfuter la théorie de la génération équivoque sont tout aussi invraisemblables qu’elle. Les œufs des Enlozoaires sont évidemment trop volumineux pour pénétrer dans les lymphatiques de l’organe dans lequel vivent les Vers. Ils sont beaucoup trop gros pour circuler dans les capillaires sanguins, dont le diamètre n’est que de 1/4000 de pouce, ou enfin pour passer dans les produits de sécrétion, comme le lait, ou le jaune de l’œuf. L’explication de la présence des Enlozoaires par la transmission qui s’en ferait de la mère à l’enfant, chez les Mammifères herbivores, par exemple, est donc en contradiction complète avec les données expérimentales de la micromètrie, à moins d’admettre que la plus minime parcelle de la substance du germe formée par des Enlozaires déjà existants, soit aussi capable de propager l’espèce que pourrait l’être l’œuf tout entier. Quant aux Spermatozoaires, Ehrenberg prétend que chaque animal les reçoit au moment de la fécondation.
De Baër (2) a observé, au sujet de la génération des Entozoaires, plusieurs faits tout-à-fait inexplicables. Les animaux qu’il nomme Ihicéphales sont engendrés dans les ovaires filiformes des Moules. Bojanus et Baër ont décrit un Ver qui habite le foie du Limnœus stagnalis, lequel ver contient encore des animaux transparents de forme tout-à-fait différente , c’est-à-dire des Cercaires (3). Nordmann (4) a observé des Monades dans le corps d’autres Enlozoaires, à savoir, dans le corps de Diplostomes vivants, et il a vu des animalcules infusoires dans l’intérieur d’œufs de Lernées en train de se putréfier. D’autre part, les changements que subissent certains Entozoaires méritent toute notre attention. Par exemple, la Ligula et le ßotriocephalus solidus des Poissons n’ont pas d'organes génitaux distincts, jusqu’à ce qu’ils soient reçus dans le canal intestinal d’Oiseaux aquatiques. Quelques jeunes Distomes ont d’abord une forme différente de celles qu’ils présentent ensuite. Ainsi, suivant Nordmann, le Distomanodulosum delà Perche, dans le principe, ne possède pas de suçoir ; mais à cette même époque il présente une apparence d’œil et est muni de cils comme pour se mouvoir dans l’eau. Les Infusoires et les Entozoaires des plantes vivantes exigent encore de nouvelles recherches. Il est important de savoir que les grains malades de diverses espèces d’agrostis, de phalarisetde bled, d’après Steinbuch (5) et Bauer (6), renferment des Vibrions ; que Bauer a retrouvé dans de jeunes tiges de froment des Vibrions qu’il avait insérés dans le grain, et que les Vers qui se trouvent dans des grains desséchés sont encore susceptibles de vivre; en effet, selon ces observateurs, quand au bout de plusieurs années on met dans l’eau ces grains desséchés, les Vibrions présentent de nouveau tous les phénomènes de la vie.
Des expériences directes sur la génération équivoque sont extrêmement difficiles dans l’état actuel de la science. Celles qui ont été faites dans ces derniers temps ne sont gucres favorables à la théorie de la génération spontanée. D’après l’observation de Fr. Ferd. Schultze, il ne se développe pas d’infusoires dans l’eau
(1) Burdach’s Physiologie, i, 22, trad. franç., i, 31. — (2 )Nov. acl. nal. cur. xiii, 2. — (3) Comp. Sieeoli) sur le Monostomum mulabile, dans Wiegm Archiv., i, 45; Carus sur le Leucnchloridium paradoxum dans Nov. Ad. nat. cur. xvn, p. 1. — (4) Mikrogr. Beitraege. Berlin, 1852. — (8) Analeclen, 1802. — (6) Philos, Trans., 1823.
qui a été soumise à une ébullition prolongée, lorsqu’on fait passer l’air atmosphérique, que l’on met en contact avec l’eau , à travers de l’acide sulfurique. Schwann a reconnu qu’il ne se produit ni Infusoires, ni moisissures, ni putréfaction dans les liquides qui ont été préalablement soumis à l’ébullition, et qui se trouvent simplement en contact avec de Pair que l’on a exposé à une vive chaleur, quoique cet air soit encore riche en oxygène et soit fréquemment renouvelé.
S 25. — Dans la formation des Infusoires il n’y a pas création de matière organique; la production des Infusoires suppose déjà l’existence antérieure d’être organisés. En effet, la matière organique ne naît jamais spontanément. Aux plantes seules parait appartenir la faculté d’engendrer des composés ternaires organiques et de la matière organique, avec des composés binaires ou inorganiques, comme l’eau et l’acide carbonique. Les animaux, au contraire, ne peuvent se nourrir qu’avec de la matière organique et sont incapables d’en former avec des corps simples ou des composés binaires. L’existence du règne animal présuppose donc celle du regne végétal. Maintenant on doit se demander comment les êtres organisés ont-ils été produits dans le principe? Comment la matière organique a-t-elle été douée de la force qui est absolument nécessaire à la formation et à la conservation de cette même matière organique, et qui se manifeste uniquement dans la matière organique ? Ce double problème est au-dessus de toute expérience et de toute science On ne tranche pas même le nœud de la question, lorsqu’on affirme que la force organique réside rie toute éternité dans la matière organique, comme si la force organique et la matière organique n’étaient que deux manières différentes de considérer le même objet. En effet, les phénomènes organiques sont exclusivement propres à certaines combinaisons des éléments, et même la matière organique vivante se résout en composés inorganiques, aussitôt que cesse la cause des phénomènes organiques, c’est-à-dire, la forme vitale. Au reste, ce problème n’est pas de la compétence de la physiologie expérimentale, il appartient tout entier au domaine de la philosophie. Comme la certitude en philosophie et dans les sciences naturelles repose sur des bases totalement différentes , notre premier soin doit être de ne pas sortir du champ de l’empirisme rationnel. Nous devons donc nous contenter de savoir que les forces par lesquelles les corps organiques sont vivants, sont des forces toutes spéciales, mais ensuite il nous faut étudier avec soin quelles sont les propriétés qui caractérisent ces corps.