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CHAPITRE 1er. — Nature de C organisme vivant

S 26. Les corps organiques ne se distinguent pas seulement des corps inorganiques par le mode de combinaison de leurs éléments ; il existe encore dans la matière organique vivante un principe qui agit ineessammenl , qui, dans toutes ses opérations, se conforme à un plan raisonnable et qui crée les diverses parties du corps en vue du tout , de façon à ce que chacune d’elles soit en harmonie parfaite avec l’ensemble de l’être individuel. Voilà précisément ce qui caractérise l’organisme. « C’est dans le tout , comme dit Kant , que réside la cause du mode particulier d’existence de chaque partie du corps vivant, tandis que, pour les masses mortes, chaque partie contient en elle la raison de son existence. » Ceci nous explique pourquoi une partie quelconque d’un tout organisé cesse en général de vivre ; pourquoi un corps organisé semble constituer un être un et indivisible. Ainsi, en tant que les parties dissimilaires de l’organisme sont essentielles au tout, le tronc ne peut continuer de vivre, après la perte d’une de ces parties intégrantes du tout.

C’est seulement chez les animaux les plus simples ou chez les plantes qui possèdent un certain nombre de parties homogènes, ou bien encore chez les êtres dont chaque segment contient les différentes parties hétérogènes essentielles au tout , que le tout peut se diviser; alors la vie persiste dans les divers segments , puisque chacun d eux renferme les parties dissimilaires essentielles du tout, quoiqu’en moins grand nombre que l’individu primitif. Lorqu’on plante un rameau détaché du tronc d’un végétal, ce rameau forme un nouvel individu : les diverses parties d’une plante sont tellement analogues enlr’elles , qu’elles sont susceptibles de se transformer les unes dans les autres; ainsi, les branches se convertissent en racines, et les étamines en petales (1) Quelques animaux d’une simplicité extrême, tels que les polypes, présentent le même phénomène que les plantes. Les expériences de Trembley, de Rœsel et de plusieurs autres naturalistes prouvent que les deux moitiés d’un polype divisé continuent de croître, jusqu’à ce que chacune d’elles forme un animal parfait ; il en est de même pour quelques Annélides, les Naïades, par exemple, dont chaque segment contient les mêmes parties hétérogènes essentielles, comme intestin, nerf et vaisseaux sanguins. On a vu ces animaux se propager par scission spontanée. Mais il est impossible que la vie persiste dans les divers segments d’un animal divisé, si chacun d’eux ne renferme pas les parties essentielles du tout

Chez les animaux supérieurs et chez l'homme, il y a certains organes, c’està-dire, certaines parties douées de propriétés et chargées de l'onc* ions particulières qu’on ne peut enlever ou détruire, sans anéantir la vie et l’idée que nous nous formons du tout. En outre, dans les classes supérieures , les organes sont toujours uniques, comme le cerveau, la moelle épinière, le cœur, le canal intestinal , etc. Toutefois, il existe encore d’autres organes dont l’ablation ne fait pas périr l’animal , parce qu’ils ne constituent pas des parties nécessaires du tout, ou parce qu’ils sont multiples. Au reste, aucune portion détachée du corps d’un animal supérieur ne peut continuer de vivre ; car jamais elle ne contient les diverses parties essentielles du tout. 11 n’y a que l’œuf, le germe lui-même, qui jouisse de cette faculté, parce que la force organique n’a pas encore créé en lui les parties essentielles du tout, et qu’après s’être séparé de l’organisme maternel , il se développe pour former un nouvel individu , un nouveau tout. Ainsi donc, dans tout organisme la formation et la disposition des parties dissimilaires sont subordonnées à l’unité du tout.

Les faits que nous venons de ciler démontrent que les corps organisés ne sont pas absolument indivisibles. On pourrait même dire qu’ils sont toujours dir visibles, tout en conservant encore leurs propriétés primitives, pourvu que chaque segment contienne les différentes parties essentielles du tout. D’ailleurs, dans le fait delà génération, soit chez les végétaux, soit chez les animaux supérieurs, il s’opère constamment une séparation spontanée.

S 27. — Les corps inorganiques simples, au contraire, se laissent diviser en un grand nombre de fragments, et chacun de ces fragments conserve intégralement les propriétés chimiques du tout. On peut, pour nous servir de l’expression vulgaire, diviser les corps simples à l'infini , c’est-à-dire, d’après la théorie atomique, jusqu’à les réduire en particules que leur ténuité rend inappréciables aux sens. Les corps inorganiques composés se divisent également en molécules qui sont formées de différents atomes constituants et qui de même sont inappréciables aux sens.

Parmi les corps inorganiques, il en est cependant qui, lorsqu’ils sont réduits par

(1) Goethe : Metamorphose der Pflanzen.

division mécanique en leurs dernières particules, perdent quelques unes de leurs propriétés : je veux parler des cristaux. On ne peut diviser ces substances avec facilité que dans certaines directions, et les fragments que l’on obtient ainsi présentent déjà fort souvent une forme différente de celle du cristal entier. C’est ce phénomène qui a porté certains auteurs à regarder les cristaux comme des individus qui subsistent par la continuité d’action de la force qui les a formés, et qui périssent quand des influences extérieures chimiques (atmosphériques) ou mécaniques viennent à vaincre leur force de cristallisation, leur dureté (1). Mais, lors même qu’on admettrait, en ce sens, que les cristaux constituent des êtres individuels, il existerait encore entr’eux et les corps organisés une différence essentielle. C’est que les molécules des cristaux sont partout homogènes, et que les cristaux sont divisibles, au moins en aggrégats homogènes, tandis que les corps organiques sont composés de parties tout-à-fait hétérogènes , par exemple, de tissus dont chacun est doué de propriétés particulières. Mais, toutes les fois qu’un corps inorganique consiste en un simple aggrégation de substances hétérogènes, nous n’appercevons, dans ce cas, ni unité, ni rapport déterminé entre les parties et le tout.

Les corps organiqnes étant composés d’un certain nombre de parties tout-à-fait hétérogènes et disposées harmoniquement d’après un plan général, il s’en suit nécessairement que la conformation tant externe qu’interne de ces corps et de leurs divers organes les distingue complètement des corps inorganiques. Ce que nous admirons dans un animal parfait , ce n’est pas seulement la manifestation des forces qui le régissent, car la cristallisation aussi est le résultat d’une certaine force qui agit dans un composé binaire, mais c’est surtout le rapport qui existe entre l’ensemble du système animal et la structure particulière des organes. En effet, nous voyons ici que chaque chose a été merveilleusement disposée pour le meilleur exercice de ces forces, et cet admirable spectacle nous démontre l’existence d’une harmonie préétablie entre l’organisation et les facultés, dans le but d’assurer le jeu régulier de ces facultés par rapport au tout, ainsi que le témoigne chaque partie, l’œil, l’organe de l’ouïe, etc. Dans les cristaux, au contraire, la structure n’est pas déterminée en vue de l’activité future du tout, parce que la masse cristalline n’est pas un corps composé d’un certain nombre de tissus hétérogènes, remplissant des fonctions diverses, mais résulte simplement d’une aggrégation d’éléments ou de particules homogènes toutes sujettes aux mêmes lois d’attraction moléculaire. Par conséquent, les cristaux s’accroissent par l’adjonction de nouvelles molécules à la surface externe des parties déjà formées, tandis que, dans les corps organisés, la formation des parties contiguës, dont chacune offre une organisation différente, s’opère en général simultanément. Ainsi, donc la croissance des corps organisés est effectuée en même temps par toutes les parties vivantes de leur substance, tandis que, dans les corps inorganiques, l’augmentation de la masse a lieu uniquement par juxta-position externe (2).

S 28. — La seule analogie raisonnable que l’on puisse établir entre les corps organiques et les corps inorganiques réside dans la manière dont la symétrie se réalise dans les deux régnes. Les cristaux présentent des angles, des arêtes, des surfaces symétriques et des surfaces non symétriques. Chez les animaux il existe aussi des parties symétriques et d’autres non symétriques , et les lois qui déterminent les formes organiques symétriques et non symétriques présentent également des modifi-

(1) Comp. Mous, Grundriss der Mineralogie, i, Vorrede, p. 6. — (2) On trouvera dans l'Anatomie générale du pro!. E.-H. Webeb un parallèle remarquable entre l’organisation et la cristallisation. Voy. Uildebuandt’s, Anal., i. Bd.

cations variées. 1« On «iistingue, par exemple, un type symétrique rayonné chez les Radiaires. Ici des parties semblables sont disposées autour d’un centre commun; les faces antérieure et postérieure du corps seules ne sont pas symétriques. 2° Le type arborescent nous otfre des parties similaires disposées avec symétrie, comme dans les végétaux dont les feuilles et les fleurs se répètent symétriquement. Les Polypes à tronc ramifié nous en offrent un exemple. 3° On reconnaît encore une symétrie successive ; ainsi, les Annélides sont composés d’avant en arrière par une série de parties similiaires. Dans ce type, il n’y a absence de symétrie qu’entre les surfaces dorsale et ventrale de l’animal. 4° Enfin, chez l’homme et les animaux supérieurs, nous observons une symétrie latérale qui se manifeste par la répétition de parties semblables de chaque côté du corps; mais ici la symétrie n’existe pas entre les parties considérées d’avant en arrière, non plus qu’entre les surfaces dorsale et ventrale. Chez beaucoup d’animaux la symétrie latérale se combine en partie avec la symétrie successive : cette dernière se remarque dans les vertèbres des animaux supérieurs. Dans les corps inorganiques cristallisés, la symétrie et la non symétrie sont toujours représentées par des surfaces planes et des lignes droites; c’est précisément l’inverse qui a lieu dans les corps organiques. Mais, outre cette différence considérable , il en existe encore entre les deux règnes une seconde plus importante : c’est que les parties symétriques et non symétriques des cristaux offrent une composition toul-à-fait simple, tandis que les parties qui se répètent symétriquement dans les corps organiques sont déjà composées de tissus différents. Quant aux causes qui donnent naissance aux divers types de symétrie organique que nous venons d’énumérer, et qui déterminent primitivement dans le germe la situation de l’axe autour duquel doivent se développer la symétrie lattérale, la symétrie antéro-postérieure et la symétrie dorsale et ventrale des animaux supérieurs, elles échappent complètement à nos investigations, tout comme les causes de la formation symétrique des cristaux.

S. 29. — Les parties constituantes de l’organisme ne sont jamais cristallisées; et si certaines espèces de graisses cristallisent à l’état pur, ce phénomène n’a lieu que lorsqu’elles sont soumises à des influences extérieures et soustraites à l’empire de la force vitale. 11 en est de même pour le sucre, l’urée et l’acide urique. La plupart même des liquides et des substances organiques ne cristallisent pas, même lorsqu’elles ne font plus partie de l’organisme vivant. Le canal vertébral et la cavité crânienne de la Grenouille présentent un couche de matière blanche pulpeuse qui enveloppe les parties centrales du système nerveux et qui, d’après les observations d’Ehrenberg et d’Huschke, est formée par des cristaux microscopiques de carbonate de chaux. Ehrenberg a également découvert des cristaux microscopiques de matière organique dans le péritoine des Ppissons et dans le -feuillet nacré de la choroïde des mêmes animaux (1). Les Otolites contiennent aussi des cristaux.

S 30. — Jusqu’ici nous ne nous sommes encore occupés que d’un seul caractère particulier des corps organisés : ainsi nous avons vu qu’un corps organisé est un tout composé d’organes hétérogènes qui, suivant l’expression de Kant, ne trouvent la raison de leur existence que dans le tout. La force organique qui réside dans le tout , et qui détermine l’existence de chaque partie, possède aussi la propriété de créer avec la matière organique les divers organes nécessaires au tout. Quelques physiologistes ont regardé la vie ou l’activité propre aux corps organiques comme étant lesimple résultat de l’harmonie des différentes parties, et, pour ainsi dire, de l’engrenage des roues de la machine. Aussi, suivant ces auteurs, la mort ne serait

(1) Poggendorff’s Ann. xxvm.

que la conséquence du trouble de celte harmonie. Celte action réciproque des diverses parties les unes sur les autres, celte sorte d’engrenage existent bien en réalité Ainsi, par exemple, la respiration qui s’opère dans les poumons est la cause de l’activité du cœur; celui-ci, à chacune de ses contractions, envoie au cerveau le sang modifié par la respiration; enfin, le cerveau ainsi vivifié par le sang artériel va animer tous les autres organes et détermine de nouveau les mouvements respiratoires. L’agent externe qui met en jeu cette série d’actions successives est l’air atmosphérique qui pénètre dans l’appareil réspiratoire. Toule lésion de l’un des principaux rouages de la machine organique, c’est-àdire, toute lésion grave des poumons, du cœur ou du cerveau peut aisément devenir une cause de mort : c’est pour celte raison qu’on a donné à ces organes le nom d ’atria morlis.

Cette harmonie des membres nécessaires du tout ne subsiste que sous l’influence d’une force qui est répandue dans l’organisme entier , qui agit dans chacune de ses parties , et qui, pourtant, ne dépend d’aucune d’elles considérée isolément. En effet, elle préexiste à l’apparition des parties harmoniques du tout; c’est elle qui, résidant dans le germe, crée les tissus et les organes pendant le développement d 1 embryon. Dans une machine compliquée et construite en vue d’un résultat déterminé, dans une montre, par exemple, l’effet désiré n’est produit que par le concours de différentes pièces qu’une cause unique met en mouvement. Mais il y a cette différence fondamentale entre la machine dont nous parlons et l’être organisé : c’est que ce dernier ne consiste pas seulement en une réunion accidentelle d’éléments: ici le principe moteur est également le principe créateur, car c’est la force propre inhérente au germe qui, au moyen de la matière organique, crée les organes nécessaires au tout. Cette force créatrice intelligente développe la série de ses effets dans chaque animal, sans jamais dépasser les limites que lui assigne la classe à laquelle l’être qu’elle produit doit appartenir. Elle existe déjà dans le germe, avant même que les parties ultérieures du tout existent isolément, et c’est elle qui, en réalité, crée les organes essentiels qui doivent constituer l’animal futur.

S 31. — Le germe est le tonten puissance. A mesure que le germe se développe, le tout se réalise par l’apparition de ses parties constituantes essentielles. Quand nous éludions l’œuf durant la période d’incubation, nous voyons la puissance du tout passer en acte , c’est-à-dire, que nous voyons naître les diverses parties qui doivent constituer l’organisme futur. Tout le contenu de l’œuf, à l’exception du germe, est destiné à la nutrition de ce dernier : c’est en lui que réside toute la force vitale de l’œuf. Or, attendu qne les influences extérieures qui agissent sur le germe des êtres organisés les plus différents sont toujours les mêmes, attendu, en outre, que, chez la plupart des animaux, le germe offre une structure parfaitement semblable, nous sommes obligés de considérer le germe comme étant en puissance l’animal futur tout entier. Ce germe possède donc la force essentielle et spéciale de l’être futur, ainsi que la faculté d’augmenter graduellement, par l’assimilation de substances étrangères, le minimum de force et de matière qu’il contient dans le principe Ce germe se déploie, enveloppe le jaune, et, par ses transformations successives avec création continue de particules organiques élémentaires ou de cellules, donne naissance aux divers organes de l’animal. On voit d’abord apparaître les éléments du système nerveux et ceux des systèmes organiques. Ensuite, de ces derniers se développent incessamment et successivement les diverses parties de l’organisme animal. Ainsi donc, la première trace des parties centrales du système nerveux ne représente exclusivement ni le cerveau, ni la moelle épinière* mais bien les centres nerveux tout entiers en puis -

sance. Nous voyons également les différentes parties du cœur se développer d’un tube uniforme. II en en est de même pour l’appareil digestif. La première trace de tube intestinal que nous apercevons, à une époque où il n’exisle encore ni glandes salivaires , ni foie, représenle plus que l’intestin ; car virtuellement elle constitue l’appareil digestif tout entier, canal intestinal et organes annexes. Aujourd’hui donc, il n’est plus possible d’admelttre, avec Bonnet et Haller, que le germe soit simplement une miniature des organes, qui ne deviennent visibles que plus tard. En effet, nous n’avons pas besoin d’un grossissement considérable pour distinguer les premiers rudiments des organes. II est facile de saisir leur première apparition; car dès le principe, ces rudiments sont déjà assez volumineux pour que nous puissions suivre la métamorphose de l’organe simple, jusqu’à ce qu’il soit parvenu à son état définitif.

S 32. — Si Ernest Stahl eût connu les faits que nous venons de rapporter, ils lui auraient fourni de nouveaux arguments en faveur de sa célèbre théorie. Suivant Stahl, comme chacun sait, l’âme rationnelle est le primum movens de l’organisation, la cause prochaine et unique de l’activité organique. I/âme construit elle même son corps en vue des fonctions qu’il aura à remplir; c’est elle, enfin, qui conserve l’organisation normale pendant la vie, et qui, parson activité organique, effectue la cure des maladies. Malheureusement, les contemporains et les sectateurs de Stahl ont, sous plusieurs rapports, mal interprété les idées de ce grand homme. En effet, ils supposaient, croyant en cela se conformer aux idées du maître, que c’est l’âme pensante qui dirige le travail de l’organisation, avec conscience de ce qu’elle fait et intelligence du plan auquel elle se conforme. L’âme de Stahl n’est pas autre chose que la force organique se déployant en suivant une loi rationnelle. Seulement, Stahl est allé trop loin, lorsqu’il a placé au même rang et les actes de l’âme qui sont accomplis avec conscience, et les manifestations de la force organique qui se conforme à un plan déterminé, mais qui, en cela même, est soumise à une nécessité aveugle.

La force organique qui, d’après une loi éternelle, crée et anime les différentes parties nécessaires au tout, ne réside pourtant pas dans un organe unique. C’est la force organique qui, chez les monstres anencéphales, détermine leur nutrition jusqu’au moment de leur naissance; c’est elle qui, chez les larves des Insectes et pendant la période de leur métamorphose, modifie la structure déjà existante du système nerveux, en même temps que celle du reste de l’organisme; c’est sous son influence que certains ganglions du cordon nerveux s’effacent, tandis que d’autres se réunissent et se fondent ensemble; c’est elle encore qui agit sous nos yeux, lorsque, pendant la transformation du têtard en Grenouille, nous voyons la moelle épinière se raccourcir à mesure que la queue s’atrophie et que se forment les nerfs des membres. Le principe organique se manifeste également dans un autre ordre de phénomènes, dans ceux qui se rapportent à l’instinct. Ici encore il agit dans un but déterminé , mais sans en avoir la conscience. Cuvier a donc admirablement exprimé une profonde vérité, lorsqu’il a dit que les animaux qui agissent par suite de déterminations instinctives sont, pour ainsi dire, mus par une idée innée, par un rêve. La cause qui excite ce rêve ne peut être autre chose que la force organisatrice qui, dans toutes ses manifestations, se conforme à des lois raisonnables, et qui est elle-même la cause première de tout être créé.

Cette force existe dans le germe antérieurement à l’apparition des organes. Aussi, chez l’animal adulte, elle semble ne résider dans aucun organe en particulier. La conscience intellectuelle, au contraire, n’engendre aucun produit organique eine peut former que de simples conceptions; elle est le deruier produit

du développement, et a son siège dans un organe spécial, la masse nerveuse centrale, à l’intégrité de laquelle est liée la sienne propre, tandis que la force organique ou le primum rnovens de l’organisation, ainsi que nous l’avons déjà remarqué, ne cesse pas d’agir dans les monstres acéphales. Chez les plantes, il n’existe ni système nerveux, ni conscience, et cependant il réside en elles une force qui crée 1 organisme végétal conformément au type primordial de l’espèce. La force organique n’offre donc aucune analogie avec la conscience intellectuelle, avec l’auie ; par conséquent on ne peut comparer l’activité nécessaire et aveugle de la première à un acte intellectuel quelconque. Les idées que nous nous faisons de tout organique sont de pures conceptions. La force organique, cause première de l’être organisé, est au contraire une force créatrice qui modifie la matière en vue d’un but déterminé, mais aveuglément et sans en avoir conscience.

S. 3.1. — L’être organisé ou l’organisme est l’unité qui résulte de l’union de la force créatrice organique et de la matière organique. Quant à savoir si ces deux facteurs de l’etre organisé étaient séparés dans le principe, si les archétypes créateurs, les idées éternelles de Platon, comme il l’enseigne dons son Timée , ne sont venus qu’à line certaine époque s’unir à la matière , et depuis lors se perpétuent incessamment dans chaque être organisé, soit animal, soit végétal, la science n’a rien à déméler avec une pareille question.

Les spéculations que l’on peut construire à ce sujet s’appuient exclusivement sur des mythes, et des traditions dénuées de preuves ; elles nous montrent simplement quelles sont les limites de la science pure. Ce qu’il y a de positif, c’est que la forme de chaque animal et de chaque plante se perpétue sans aucune altération dans toutes leurs générations successives, et que, sur plusieurs milliers d’espèces animales ou végétales, on n’a jamais observé de transformation réelle d’une espèce en une autre espece, ou d’un genre en un autre genre. L’existence de chaque famille de végétaux et d’animaux, ainsi que de chaque genre et de chaque espèce, est liée à des circonstances physiques déterminées, à une certaine température , à certaines conditions physico- géographiques, pour lesquelles ces êtres paraissent avoir été créés. Cette infinie variété de créatures, et cette régularité inaltérable que l’on observe dans les classes naturelles, familles, genres et espèces, nous révélent une force créatrice commune à laquelle est soumis tout ce qui vit sur la terre. Mais tous ces organismes, tous ces animaux qui jouissent, pour ainsi dire, chacun à leur manière du monde ambiant, sont indépendants dès l’instant de leur eréation. L’espèce périt lorsque les individus producteurs sont détruits ; car le genre n’est pas susceptible de reproduire l’espèce, ou la famille de faire revivre le genre. Dans le cours des révolutions du globe, un grand nombre d'animaux ont été anéantis, et sont restés ensevelis sous les ruines ; parmi les espèces qui ont ainsi disparu, les unes appartenaient à des genres qui n’existent plus, les autres à des genres qui subsistent encore.

L'étude des couches géologiques successives, où l’on rencontre les débris de ces êtres organisés, semble prouver que tous les animaux dont les ossements gisent dans le sein de la terre, n’ont pas vécu à la même époque. Ainsi, le squelette de l’homme ne se trouve pas dans les couches profondes qui contiennent les restes de ces habitants primitifs du globe. Mais aucun fait n’autorise les conjectures que l’on a émises sur la formation première des créatures ; aucun fait ne nous démontre la possibilité d expliquer toutes ces variétés par la transformation d’une classe en une autre classe, attendu que toutes les créatures conservent invariablement la forme qui leur a été donnée dans le principe.

S 34. — Il serait plus aisé de comprendre l’unité qui résulte de l’union de la force organisatrice avec la matière organisée, s’il était possible de prouver que la force

organisatrice et tous les phénomènes vitaux dépendent d’une certaine combinaison des éléments. La différence entre la matière organique animée et inanimée consisterait alors en ce que l’état de combinaison des éléments, qui est nécessaire à la vie, aurait subi dans cette dernière un changement particulier. Joh. C. Heil a établi cette hardie théorie dans son fameux Traité sur la force vitale (1), que quelques physiologistes, Rudolphi entre autres, regardent comme un chef-d’œuvre, et comme devant servir de base à l’édifice de la physiologie. D’après Reil, les phénomènes organiques tiennent à la différence originelle de composition élémentaire et de forme qui existe dans les corps organisés. Suivant lui, les différences de combinaison et de forme sont la cause de toutes les variétés que nous observons dans les corps organisés et dans leurs propriétés. Mais, lors même qu’on aurait reconnu la vérité de ces deux principes, c’est-à-dire, que tout corps organisé diffère, soit des corps inorganiques, soit des autres corps organisés, par sa forme et par la combinaison de ses éléments, le problème n’aurait pas fait un pas vers sa solution ; car on se demanderait comment une combinaison quelconque d’éléments a revêtu telle forme plutôt que telle autre, et pourquoi telle forme s’est adaptée de préférence à telle combinaison? Au reste, la forme de la matière organique n’est pas la cause déterminante primitive de son mode d action, comme le prouve la similitude de forme du germe dans les animaux les plus différents, chez les vertébrés et les invertébrés. Chez tous, il est constitué par les cellules de l’œuf, par la vésicule germinative et la tache de même nom. D’un autre côté, la forme des corps inorganiques est toujours déterminée par leurs éléments, ou la combinaison de leurs éléments. Reil lui-même le reconnaît, car il dit : « La forme de la matière est déjà elle-même un phénomène qui dépend d’un autre phénomène, à savoir, de l’affinité élective des éléments et de leurs produits (2). • Il s’ensuivrait de là que, si la combinaison des éléments était la seule cause des forces organiques, elle serait identique avec le principe formateur lui-même. Mais, comme dans les corps organiques privés de leur propriétés organiques, la combinaison des éléments, étudiée immédiatement apres la mort, ne paraît, pas différer de ce qu’elle est dans les corps vivants, Reil est obligé d’admettre qu’il existe dans ces derniers un principe matériel plus subtil qui est inappréciable à l’analyse chimique, et qui disparaît à la mort.

Dans tous les cas il faut, ou bien supposer qu’il entre dans la composition élémentaire des corps vivants un principe matériel, mais plus subtil, que nous ne connaissons pas, ou bien admettre que la matière organique conserve ses propriétés caractéristiques par 1 opération de certaines forces inconnues. Maintenant, doit-on regarder ce principe comme une substance impondérable, ou comme une force ? Cette même question se présente au sujet de plusieurs phénomènes physiques importants; et, dans les deux cas, il est également impossible de la résoudre. Ici donc la physiologie ne se trouve nullement en arrière des autres sciences naturelles ; car les propriétés de ce principe, telles qu elles se manifestent, par exemple, dans les fonctions du système nerveux, sont tout aussi bien connues que celles de la lumière, de la chaleur et de l’électricité le sont en physique.

S 35. — Quoiqu’il en soit, la mobilité de ce principe ne peut être révoquée en doute. Le déploiement de ce principe dans l’espace est manifeste dans un nombre infini de phénomènes vitaux. Quand une partie est devenue raide et a perdu le sentiment et le mouvement sous l’influence du froid, nous la voyons se ranimer graduellement, à partir de l’endroit qui n’a pas été affecté. Le passage du principe vital d’une partie à une autre est encore plus évident, lorsqu’on cesse de com-

ff) Reil’s Archiv, für die Physiologie, Bd. — (2) Reil, loc. cit., p. 17.

primer un nerf, après avoir déterminé ce qu’on appelle l’engourdissement du membre. Dans une inflammation qui occupe la surface d’un organe, nous voyons la fibrine épanchée s’animer et s’organiser. L’influence de la force organique s’exerce même au-delà des limites de l’organe, comme le démontrent la transformation qu’éprouve la matière animale contenue dans les vaisseaux et les modifications que subissent le chyme et le chyle, ce dernier acquérant de nouvelles propriétés pendant son trajet dans les lymphatiques. Cette influence s’exerce aussi des parois des vaisseaux sanguins sur le liquide qui y circule; car c’est elle qui maintient la fluidité du sang, tandis que, uneffois hors de ses vaisseaux, le sang se coagule constamment, à moins qu’il n’ait antérieurement éprouvé une décomposition particulière. Quand un liquide, soit normal, soit pathologique, s’épanche dans l’intérieur des tissus ou dans une cavité naturelle, il est, par l’influence du corps vivant, plus longtemps préservé de la putréfaction, que s’il était versé au dehors. Ce phénomène ne dépend pas uniquement de ce que l’épanchement se trouve à l’abri du contact de l’air ; car, lorsque les forces vitales sont considérablement déprimées, le sang et le pus se décomposent rapidement, même dans l’intérieur du corps. Enfin, je puis, avec Autenrieth, citer cette propriété des parties animales, en vertu de laquelle la force vitale, tantôt baisse, tantôt augmente et tantôt s’accumule avec rapidité dans un organe. (1 J

Tous ces faits démontrent d’une manière péremptoire l’existence, soit d’une force, soit d’une substance impondérable qui se meut et qui agit souvent avec une rapidité extrême; mais rien ne nous autorise à identifier ce principe avec les substances impondérables connues, ou forces générales de la nature, telles que lacha leur, la lumière et l’électricité. Un examen approfondi de ce sujet prouve combien est inexacte une pareille assimilation. Les recherches sur le prétendu magnétisme animal ont d’abord paru devoir jeter quelque lumière sur celle force énigmatique ou matière impondérable. On a cru qu’une personne, en imposant les mains sur une autre personne, en faisant des passes et autres gestes semblables, déterminait des effets merveilleux, lesquels reconnaissaient pour cause l’établissement d'un courant du prétendu fluide magnétique animal passant du magnétiseur au magnétisé. Quelques individus même se sont imaginé pouvoir, à l’aide de certains procédés, accumuler ce fluide hypothétique; mais ces histoires ne sont qu’un déplorable tissu de supercheries, d’impostures et de superstitions. Nous voyons par là combien la plupart des médecins sont incapables d’instituer une investigation expérimentale, combien ils ignorent ce que c’est que l’analyse critique qui, dans les autres sciences naturelles, a été élevée au rang de méthode générale. Dans tout ce que l’on a avancé au sujet du magnétisme animal, il n’y a rien qui soit hors de doute, si ce n est la certitude de déceptions sans fin ; et dans la médecine pratique, il n existe non plus aucun fait qui ait quelque rapport avec ces merveilles, si ce n’est le récit souvent répété, mais cependant encore non prouvé, de paralysies que l’on aurait guéries en appliquant sur les membres malades les corps tout chauds d animaux tués a l’instant même. Nous 11e parlerons pas des contes populaires de vieillards rajeunis et de malades guéris par le contact et le commerce d’individus jeunes et bien portants, et vice versa.

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