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chapitre II. — Conditions extérieures de la vie

S 36. Nous avons déjà vu que les corps organiques différent des corps inorganiques par le mode de combinaison de leurs éléments : en effet, les premiers

(1) Altenrieth, Physiologie, i.

seuls nous offrent des combinaisons ternaires, quaternaires, etc., et encore n’est-ce que pendant qu’ils jouissent de la vie. En outre, les corps organisés sont constitués par des organes, c’est-à-dire, par les parties essentielles d'un tout, chacune de ces parties ayant une fonction distincte, et trouvant dant le tout la raison de son existence. Enfin, les corps organisés ne sont pas un simple composé d’organes, puisqu’en vertu d’une force innée, ils créent eux-mêmes les divers membres du tout. La vie ne résulte donc pas simplement de l’harmonie et de l’action réciproque de ces differents membres; car elle se manifeste déjà dans la substance du germe par une force active ou une matière impondérable, laquelle entre dans la composition du germe et communique aux combinaisons organiques des propriétés que la mort anéantit.

Cependant la force organique ou vitale n’est pas inconditionnelle. La combinaison élémentaire et la force nécessaire à la vie peuvent exister, et pourtant ne pas se manifester par les phénomènes vitaux. On doit, d’ailleurs, se donner de garde de confondre avec la mort réelle, cet état quiescent delà force organique, tel qu’il s’observe dans le germe fécondé de l’œuf avant l'incubation, et dans les semences végétales avant la germination. Ce n’est pas encore la vie, mais seulement un état spécial d 'aptitude à vivre. La vie elle-même, c’est-à-dire, la manifestation de la force organique, ne se développe que par le concours de certaines conditions nécessaires, qui sont : la chaleur, l’air atmosphérique, (pour les œufs qui éclosent dans l’eau, l’air qui se trouve dans cette dernière à l’état de dissolution , et une substance alimentaire contenant de l’eau. La présence de ces conditions est toujours indispensable pour que la vie continue de se manifester.

Les œufs des animaux et des végétaux demeurent à l’état de germe , tant qu’ils restent quiescents et ne sont soumis à aucune influence du dehors. Pendant tout ce temps, ils restent aptes à se développer, et la force créatrice continue de résider dans le germe, mais à l’état latent et sans se manifester. Ainsi, l’aptitude à se développer peut persister dans l’œuf des animaux aussi longtemps qu’il demeure soustrait à l’influence de l’air et de la chaleur. Chez une multitude d’insectes , par exemple, le germe contenu dans l’œuf conserve sa force productrice durant l’hiver entier ; et nous voyons éclore, dans nos jardins botaniques d’Europe, des œufs d’insectes apportés des contrées transatlantiques. Les graines d’un grand nombre de plantes phanérogames sont encore capables de germer au bout de vingt ans, quand on les a conservées dans l’eau, et au bout d’un siècle, lorsqu’on les a tenues sous terre à l’abri de l’action de l’air atmosphérique (1). Treviranus cite des observations de Van Swieten, desquelles il résulte que des graines de mimosa ont encore germé au bout de vingt ans et des fèves au bout de deux cents ans. Il rapporte même qu’un oignon pris dans la main d’une momie égyptienne s’était également développé, quoique peut être il datât de deux mille ans (2). Mais, aussitôt que le germe est soumis aux influences extérieures que nous venons d’énumérer, il se développe , s’il est encore susceptible de développement, ou bien, dans le cas contraire, il se putréfie. Quant à l’organisme déjà développé, lorsque les conditions nécessaires à son développement ultérieur viennent à lui faire défaut , ou bien il tombe dans un état de mort apparente, comme le sommeil d’hiver, ou bien il périt réellement. Par conséquent, la force vitale quiescente du germe n’a besoin d’aucun stimulus extérieur pour maintenir son existence latente, mais ces stimulus sont absolument nécessaires aux organismes développés, pour que la vie continue de s’y manifester activement.

(1) Ann. d. Sc. nat., v, 380. — (2) Treviranus : Erscheinungen und Gesetze des organischen Lehens, p. 47.

S 37.*— Les conditions extérieures indispensables à la vie, le calorique, l’eau, l’air et la substance nutritive, en même temps qu’elles maintiennent et conservent la vie, déterminent incessamment dans les corps organisés certains changements matériels; c’est-à-dire, que ces stimulus se combinent avec les corps organisés, tandis que certaines particules se décomposent et sont éliminées de l’organisme. Ces agents extérieurs ont reçu le non de stimulants ou stimulants vitaux. Cependant il faut soigneusement les distinguer d’un grand nombre de stimulants accidentels qui ne sont pas nécessaires à la vie, et l’on ne doit jamais oublier que ces stimulants vitaux provoquent la manifestation des phénomènes de la vie, en produisant des changements matériels , en déterminant un échange de substances pondérables et impondérables. Ce sont ces stimulants qui entretiennent constamment, dans tous les liquides de l’économie, la combinaison d’éléments nécessaires à la persistance de la vie. Ainsi, par exemple, lorsqu’ils ont imprimé au sang les modifications qu’il réclame, ce fluide va stimuler à son tour tous les organes, c’està-dire, va déterminer en eux certains changements organiques matériels essentiels à la manifestation de la vie, un échange de substances pondérables et impondérables, qui se lie à la décomposition de particules organiques déjà existantes et à leur élimination hors de l’économie. Chez les animaux, les nerfs également effectuent des changements matériels importants dans les organes, et le principe vraisemblablement impondérable qui agit en eux constitue un stimulus vital interne de la plus haute importance.

On a désigné par les noms d’incitabilité , d’irritabililé , la propriété que possèdent tous les corps organisés d’éprouver incessamment, sous l’influence des stimulants, certains changements matériels nécessaires à la manifestation phénoménale de la vie. Ces stimulants sont, pour ainsi dire, la force extérieure qui met en jeu tous les rouages de la machine organisée. Quoique la comparaison du corps animal avec une machine manque d’exactitude, cependant la force organique qui crée le mécanisme nécessaire à la vie est incapable d’entrer en action, sans l’impulsion extérieure qui lui est communiquée par les stimulants vitaux externes, et sans les changements matériels que ceux-ci produisent constamment. C’est donc avec assez de justesse que tUcherand a comparé la manifestation de la vie aux phénomènes de la combustion et de la flamme. Ces derniers ne durent qu’autant que s’opèrent les combinaisons et les décompositions nécessaires à la combustion. L’oxygène se combine avec le corps qui brûle ; il se développe de la chaleur, et le phénomène de la combustion continue aussi longtemps qu’on donne à l’oxygène du combustible à dévorer. Je suis, toutefois, bien loin de prétendre que la vie dépende d’une sorte de combustion. Je dis seulement que, dans les deux cas, il se produit d’une manière incessante certaines combinaisons et décompositions essentielles qui, dans le premier, déterminent les phénomènes de la combustion et de la lumière, et dans le second, ceux de la force organique; je dis que les stimulants vitaux sont pour le corps organisé ce que l’oxygène de l’atmosphère et la matière combustible sont pour les phénomènes de la combustion. Dans ce cas, cependant, on ne donne pas à l’oxygène le nom de stimulus de la flamme. Je vais plus loin, et j’affirme que le nom de stimulus , de stimulus vital donne une idée tout-à-fait fausse et vide de sens , à moins qu’on ne se représente en même temps les changements matériels, les combinaisons et décompositions incessantes de substances, tant pondérables qu’impondérables, que ces agens opèrent dans l’organisme. On doit seulement ne jamais oublier que les changements matériels déterminés par les stimulus vitaux, quoiqu’il se forme alors des produits de nature inorganique, ne créent pas de combinaisons binaires dans l’organisme. Celles qu’on rencontre dans ce cas résultent de décompositions, et sont destinées à

être éliminées. Tel est l’acide carbonique qui se dégage dans l’expiration, pendant que l’oxygène introduit dans le poumon va changer la composition du sang. Ce dernier, ainsi modifié, détermine dans les organes doués de la force organique des changements matériels tout-à-fait différents de ceux que nous présentent les corps où la vie est éteinte.

Ces conditions générales de la vie, ces stimulus vitaux, vivifiants ou intégrants sont communs aux végétaux et aux animaux. C’est surtout pour les plantes que la lumière est un stimulus vivant indispensable. Quoique le manque de lumière rende les corps animaux scrofuleux et rachitiques , elle leur est moins immédiatement nécessaire, comme le prouve l’exemple d’un grand nombre d’animaux, notamment des Entozoaires. L’absence de lumière agit surtout d’une manière fâcheuse pour les organismes animaux, en tant que cette absence modifie les autres conditions vitales.

Parmi ces dernières, il en est une qui est d’une nécessité absolue pour les animaux, c’est l’introduction dans l’organisme non pas simplement de substances nouvelles, mais spécialement de substances déjà organisées; les plantes, au contraire, peuvent, comme nous l’avons vu, se nourrir de matières organiques en partie réduites à l’état de combinaisons binaires, et convertir ces composés binaires en composés ternaires. Du reste, la chaleur, l’eau, l’air atmosphérique et une subtance nutritive sont absolument indispensables au développement, à la croissance et à la conservation des êtres organisés. La loi que nous posons ici ne souffre aucune exception.

§ 38. — On a commis une grande erreur, en rangeant dans une seule et même classe les stimulus vivifiants et les autres stimulus, qui ne contribuent pas essentiellement à la composition des corps organisés et n’accroissent pas leurs forces. Un stimulus mécanique, qui modifie l’état d’une membrane douée de sensibilité, par exemple, une compression , détermine, il est vrai, un phénomène vital, une sensation, mais ne vivifie pas l’organisme et n’augmente pas les forces organiques, tandis que les stimulus indispensables à la vie ou intégrants contribuent essentiellement à la formation de la matière organique. D’abord, les substances nutritives ne doivent pas être regardées comme de simples stimulus des corps organiques; elles sont elles-mêmes susceptibles de vie. L’aliment est un stimulus qui vivifie et qui est lui-même apte à recevoir la vie. A l’état normal, l’homme est incapable de pousser l’abstinence au-delà d’une semaine, sans courir danger de mort; les animaux supérieurs ne peuvent vivre plusieurs semaines sans nourriture. On a vu, au contraire, des Reptiles, surtout des Serpents et des Chéloniens, supporter un jeûne de plusieurs mois.

L'eau, soit qu’elle entre déjà comme telle ou par ses éléments dans les combinaisons organiques, doit absolument exister à l’état libre dans les êtres organisés, pour que la vie puisse s’y manifester. En effet, les tissus animaux sont incapables de vivre quand ils ne sont pas entretenus par l’eau dans un état constant de mollesse.

L'air atmosphérigue est une troisième condition si nécessaire à la manifestation des phénomènes vitaux, que la vie s’éteint sur le champ chez les animaux supérieurs, dès que la respiration cesse ; car alors les changements qu’elle détermine dans le sang, ainsi que ceux produits dans les organes par le sang artérialisé se suspendent également. Les animaux, et particulièrement les Reptiles, peuvent supporter des jeûnes prolongés, et, par conséquent, leurs organes peuvent rester pendant longtemps sans recevoir du sang aucun nouvel élément nutritif; mais cet autre changement , que le sang revivifié parla respiration détermine dans les organes, ne saurait être suspendu plus de quelques secondes chez l’homme. Sa suppression fait périr les Reptiles eux-mêmes au bout d'un laps de temps assez court. Enfin, le calorique, qui est

indispensable à tous les êtres organisés tant végétaux qu’animaux , mais dont l’absence est surtout funeste aux animaux à l’époque où ils ne peuvent encore engendrer aucune chaleur, semble entrer dans la composition des corps organiques. En effet, dans le regne animal comme dans le règne végétal, tous les phénomènes organiques ont besoin, pour s’accomplir, d’une température déterminée. Il en est de même pour les phénomènes chimiques : pour qu’une combinaison binaire s’effectue, non-seulement une certaine température est nécessaire, mais encore une quantité déterminée de calorique est absorbée pour la formation des nouveaux produits. Sous l’influence de ces conditions réunies, de la substance nutritive, de l’eau, de l’air atmosphérique et de la chaleur, l’être organique se développe spontanément du germe, pendant que la matière organique qui constitue celui-ci se décompose d’une manière incessante. La plupart des phénomènes vitaux euxmêmes sont des phénomènes de combinaison de nouveaux matériaux, de décomposition de matériaux anciens, ainsi que de changements perpétuels dans la matière organisée. Quant à savoir si l’électricité est également nécessaire au développement de la vie, c’est une question qui est encore loin d’être résolue.

S 39. — Toutefois, il existe des différences considérables dans l’influence que ces stimulus vitaux exercent sur les divers êtres vivants. Edwards a observé que des animaux à sang chaud nouveaux-nés ont un plus grand besoin de chaleur extérieure et ne peuvent vivre sans son secours, tandis que les mêmes animaaix sont capables de vivre sous l'eau, sans respirer, beaucoup plus longtemps que ne le sont les adultes (1). Chaque animal adulte a, selon le genre et l’espèce auxquels il appartient, besoin d’une certaine température extérieure et se trouve, par conséquent, confiné dans une zone géographique déterminée, hors de laquelle il ne saurait prospérer.

§. 40. — Les animaux à sang froid sont ceux qui peuvent le plus longtemps se passerde ces stimulus. Les Mollusques, les Insectes, les Scorpions, les Serpents et les Chéloniens vivent des mois entiers sans nourriture, tandis qu’un homme bien portant peut à peine supporter un jeune d’une semaine. Un grand nombre d’insectes peuvent vivre longtemps dans des gaz méphitiques; la larve del ’OEstrus, par exemple, peut, d’après Schrœder van der Kolk , rester fort longtemps sans périr au milieu d’un gaz non respirable. Cet observateur a laissé des Mollusques pendant vingt-quatre heures dans le vide de la machine pneumatique ; au bout de ce temps ils étaient encore vivants. Les Reptiles vivent longtemps sans respirer. D’après les expériences de Spallanzani et (l’Edwards, ils vivent quelques heures seulement, lorsqu’on les plonge dans de l’eau privée d’air; mais ils ne meurent qu’au bout de dix à vingt heures , si l’eau est aérée. Des Grenouilles auxquelles j’avais enlevé les poumons survécurent encore trente heures à cette mutilation. Néanmoins, les nombreuses histoires de Crapauds trouvés vivants dans des blocs de marbre, dans des arbres, etc., sont simplement des exemples de déception et de crédulité. Il est vrai que des animaux de ce genre, renfermés par Hérissant et Edwards dans du plâtre, ont encore vécu quelque temps. Mais Edwards s’est assuré que le plâtre est perméable à l’air atmosphérique; car, lorsque ces Reptiles étaient renfermés dans une masse de plâtre et de mercure, ils périssaient aussi promptement que par l’immersion dans l’eau (2)

8 41. — Plus l’organisme devient compliqué, plus les différents organes deviennent dépendants les uns des autres. C’est pour cela que les animaux dont la structure est très simple survivent beaucoup plus longtemqs que les animaux su-

(1) Edwards .- De l’in/luencc des agents physiques sur la vie; Paris, 1824. Comp. Legaj.lois : Expériences sur le principe de la vie. — (2) Edwards dans Meckel’s Archiv 'à, 617. Corop. Bcckland dans Froriep’s Notizen, 33 Bd.

périeursaux mutilations qu’on leur fait subir. Chez les animaux inférieurs, l’état de mort apparente fait beaucoup plus facilement place à l’état de vie. Spallanzani, Fontana, Schultze ont vu desRotifères desséchés depuis longtemps revenir à la vie lorsqu’on les humectait. Steinbuch et Bauer ont observé le même phénomène sur des Vibrions de grains de blé et d’nne espèce d’agrostis, grains qui étaient altérés. Quoique ces semences fussent desséchées depuis plusieurs années , ces animaux ressuscilèrent , pour ainsi dire , quand elles furent mouillées. Longtemps après avoir subi les lésions les plus énormes, les Reptiles donnent encore des signes de vie ; d'ailleurs, tout le monde connait la longue persistance de l’irritabilité musculaire et nerveuse chez les animaux. Les jeunes animaux ont également la vie plus tenace que les adultes, probablement à cause de la plus grande simplicité de leur structure.

J’ai vu un fœtus de Lapin que j’avais tiré de l’utérus vivre encore quinze minutes dans le vide de la machine pneumatique. D’après les expériences de Legallois, lorsqu’on cherche à faire périr des animaux , soit en les plongeant dans l’eau, soit en leur arrachant le cœur, soit en leur ouvrant la poitrine, la sensibilité persiste d’autant plus longtemps que l’individu est plus jeune. Ainsi, en expérimentant sur des Lapins âgés de un, cinq, dix, etc., jusqu’à trente jours, il a trouvé que ia persistance de la sensibilité diminuait pour chaque période dé cinq jours , de telle sorte qu’elle était, par exemple, de quinze minutes chez un Lapin qui venait de naitre , et de deux minutes et demie seulement chez un autre, âgé de trente jours. Legallois a observé qu’il en était de même par rapport à la persistance de la circulation , après la destruction de la moelle épinière et la décapitation. Tous ces phénomènes s’expliquent parfaitement par cette loi , que plus les parties d’un tout sont développées, plus elles sont dépendantes les unes des autres.

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