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CHAPITRE III. — De la pèrissabilitc des corps organiques

S. 42. — Tout corps organique est périssable. Les individus meurent, mais la vie se continue d’un individu à un autre et semble ainsi immortelle. Une espèce animale ou végétale périt , lorsque tous les individus qui appartiennent à cette espèce sont détruits, comme le prouve l’histoire de la terre. La force organique forme, pour ainsi dire, un courant qui va des parties productrices aux nouvelles parties qui se produisent incessamment, pendant que les anciennes périssent. « Les corps organisés , dit Autenrieth , qui poussent toujours de nouvelles racines , soit au moyende rhizomes, comme les plantes rampantes, soit, comme certains arbres, au moyen de branches descendantes , sont les seuls qui ne meurent pas. Dans les cas de ce genre, la nouvelle pousse fait à une certaine époque partie du vieil individu, en même temps qu’elle constitue un nouvel être indépendant. Mais, chez ces végétaux mêmes, la vieille souche meurt successivement, et la force vitale ne se manifeste plus que dans le nouveau jet qui, à son tour, continue sans interruption de se développer d’un côté, pendant qu’au côté opposé il meurt graduellement. Ce qui a lieu ici d’une manière constante et simultanée, c’est-à-dire, le phénomène d’un être organisé périssant d’un côté et en même temps produisant de l’autre côté un nouveau corps vivant, existe aussi chez l’homme et les animaux supérieurs ; seulement, alors il s’observe à de ' périodes déterminées. L’enfant se détache, comme un nouveau corps vivant, de l’organisme maternel avant que celui-ci meure. L'individu procréateur périt, tandis que Y espèce semble impérissable (1).«

§ 43 — Pourquoi les corps organisés périssent-ils ? Pourquoi, chez les êtres organisés, la force organique passe-t-elle des organismes producteurs dans les

(1) Autksiuetii : Phytiol., r, 112.

jeunes produits vivants, et laisse-t-elle ensuite mourir les premiers? Ceci est un des problèmes les plus ardus de la physiologie générale , et nous sommes tout-àfait incapables de résoudre cette énigme. Nous ne pouvons qu’exposer les phénomènes tels qu’ils se présentent à l’observation. Il ne suffirait pas, pour répondre à celle question , de dire que les influences du monde inorganique anéantissent peu à peu la vie; car alors il faudrait que la force organique commençât à diminuer dès le premier instant de sa manifestation dans chaque organisme. Or, il est reconnu qu’elle atteint son pkis haut degré de développement à l’époque où l’individu est apte à procréer et à se multiplier au moyen de la production de germes. Il doit donc exister une cause toute différente et plus profonde qui détermine la mort des individus, en même temps qu’elle assure la propagation de la force organique d’un individu à un autre , et par cela même l’impérissabilité de l’espèce.

On pourrait encore dire que la fragilité toujours croissante de la vie dans les corps organisés, à mesure qu’ils avancent en âge, dépend de ce qu’il se fait en eux une accumulation toujours de plus en plus considérable de certaines substances décomposées, dont les affinités chimiques réciproques font à la fin équilibre à la force vitale. Mais, dans cette hypothèse même, la force vitale devrait également commencer à diminuer dès l’instant de sa manifestation. Dutrochet prétend expliquer la vieillesse par une accumulation sans cesse croissante d’oxygène dans le corps animal ; mais rien ne prouve qu’une semblable accumulation ait lieu. En conséquence, renonçant à découvrir la raison finale des choses, tout ce que nous pouvons faire ici, c’est d’exposer la série des phénomènes dans l’ordre de leur développement. Quand on compare un être organisé à l’état de germe, avec le même être ayant atteint le dernier terme de la vieillesse, on observe une différence remarquable. Dans l’extrême vieillesse, il semble que le tout, duquel, selon l’expression de Kant , dépend l’existence des diverses parties, subsiste presque uniquement par l’action réciproque de ces parties et de leurs forces propres, à l’exemple d’une machine dont le jeu n’est maintenu que par l’action réciproque de ses divers rouages. Dans le germe, au contraire, la force qui doit déterminer la production de toutes les parties de l’individu futur est encore indivise. C’est dans le germe que le principe organique est , pour ainsi dire , à l’état de plus grande concentration. L’aplilude à se développer est alors à son maximum , et le développement lui-même en est encore à son degré le plus inférieur. Quand l’opération de la force organique a duré un certain temps, quand l’organisme dans son développement continu a atteint la période de la jeunesse, nous n’avons plus devant les yeux un être simple, où la force du tout se trouve indivise, mais un être complexe , où la force est répartie dans les différentes parties. Mais, plus la force organique du tout se subdivise, plus elle se trouve appliquée à des fonctions différentes, plus l’organisme parait perdre son aptitude à être vivifié par l’influence des stimulants vitaux généraux, et plus en même temps semble diminuer l’affinité qui existe entre la matière organique et les stimulus intégrants par lesquels la ‘flamme de la vie est, pour ainsi dire, alimentée. En conséquence, lorsque l’individu est parvenu à son état de développement parfait, la procréation d’un germe devient nécessaire pour assurer la pérennité de la vie. Cet être nouveau, le germe, attendu l’indivision de la force organique qui réside en lui, jouit à son tour d’une extrême affinité pour les stimulants vitaux, affinité qui va en s’affaiblissant à mesure quese développe l’organisme. Ce que nous disons ici a l’air d’une explication, mais au fond ce n’est que l’exposition de l’enchainement des phénomènes; et encore ne pouvons-nous pas affirmer positivement son exactitude.

S 44. — Passons maintenant à la seconde question. Pourquoi cette destruction

incessante de matière que nous présentent, durant la vie, les corps organisés, et pourquoi doit-elle être remplacée par de nouvelle matière organique introduite du dehors ? Ce renouvellement continu des substances qui entrent dans la composition des êtres organisés est moins frappant dans le règne végétal que dans le règne animal. Du moins, la mort successive des feuilles est le seul phénomène remarquable que, sous ce rapport, nous offrent les végétaux. Chez les plantes, comme le fait observer Tiedemann, ce qui est une fois formé reste longtemps sans éprouver aucun changemenl malériel et conserve, pendant une période assez longue, sa première composition. Le contraire a lieu chez les animaux, dans l’organisme desquels il s’opère un renouvellement continu de la matière qui le constitue. D’après Tiedemann, cette différence lient à ce que, chez les animaux, l’accomplissement des fonctions détermine des changements matériels dans la composition intime des organes, comme cela paraît avoir lieu dans les nerfs, toutes les fois qu’ils entrent en action (1).

S 45. — Sniadecki a consacré à l’étude de ce problème un ouvrage remarquable où il s’est efforcé de le résoudre (2).

Sniadecki donne aux substances qui peuvent servir à la nutrition des corps organisés le nom de substances susceptibles de vie. Mais cette aptitude à vivre que possèdent ces substances est d’une nature toul-à-fait générale. Ainsi, tant que la substance n’a été soumise à aucune influence déterminée et, par conséquent, n’a encore aucune forme déterminée, elle est susceptible de revêtir indifféremment toutes les formes. Il existe donc, selon l’expression de Sniadecki, dans la matière organique une tendance générale à la vie et à l’organisation; mais, dès qu’une certaine quantité de cette matière tombe sous l’influence d’un être individuel quelconque, la force vitale de l’individu imprime une direction particulière à cette tendance générale : de là résultent la conformation individuelle et locale, ainsi que les différents modes de vie. Par conséquent, chaque forme particulière d’organisation, suivant Sniadecki, est le résultat de deux tendances, l’une générale, qui réside dans la matière elle-même, l’autre spéciale, qui réside dans l’individu. Par la première, la matière aspire , pour ainsi dire, à vivre et à s’organiser d’une manière quelconque; la seconde détermine le mode d’après lequel la vie se manifestera, et la forme suivant laquelle se réalisera l’organisation de la matière. En conséquence, chaque particule de matière vivifiable qui a été soumise en totalité ou en partie à l’action de la force vitale d’un être quelconque, a acquis un degré proportionneide vitalité. Mais, comme elle n’a pas pour cela cessé d’être vivifiable, elle doit, en vertu de celle aptitude , tendre encore à une vie ultérieure et à revêtir successivement toutes les autres formes de l’organisation, à l’exception seulement de celle qu’elle possède déjà. Si maintenant l’on compare celte particule avec la matière qui est encore inorganisée, mais qui est vivifiable et, par cette raison même, tend indifféremment à toutes les formes possibles d’organisation, il est évident qu’elle doit nécessairement être moins vivifiable que celte dernière. En effet, l’aptitude de la matière à être vivifiée doit diminuer en proportion de la satisfaction que la tendance a déjà obtenue par la réalisation de la forme sous laquelle elle existe, au moment même où nous la considérons.

De ce qui précède, Sniadecki tire la conclusion suivante: Chez tout être organisé, l’aptitude à vivre que possède la matière est en raison inverse de la force organique dont elle a déjà subi l’infiuence ; ou bien, en d’autres termes, la matière que s’assimilent les êtres organisés (soit qu’elle se trouve à l’état de combinaison orga-

(1) Tiedemann : Physiol., i, 376. — • (2) Sniadecki : Theorie der organischen fPesen, aus dem Polnischen. Nürnberg 1821.

nique, comme cela est nécessaire pour les animaux, soit qu’elle se trouve simplement à l’état de composé binaire qui devra être transformé, comme cela a lieu pour les plantes), perd de son aptitude à vivre en proportion de ce qu’elle gagne en force vitale individuelle. Par conséquent, après avoir revêtu une forme donnée, elle perd nécessairement son aptitude à prendre cette même forme. Aussitôt donc que la matière est arrivée au degré d’organisation le plus parfait, et a été soumise à l’action de la force vivifiante tout entière de l’individu, elle perd par cela même toute aptitude à vivre par rapporta ce même individu. Dès que cela a lieu, la force organique de l’individu perd tout son pouvoir sur celte matière qui, devenue, au sein du corps vivant, invivifiable et inerte, n’est plus bonne qu’à être éliminée de l’organisme. Telle est l’explication que donne Sniadeckide la transformation incessante des matières organisables en corps organisés.

S 46. — Si l’on adopte celte théorie, il devient sans doute facile d’expliquer les phénomènes généraux qui se passent dans les corps organisés, ainsi que Sniadecki l’a fait avec une simplicité et une logique admirables. Cependant on peut élever des objections fondées contre la solidité de sa doctrine. D’après Sniadecki, en effet, la seule chose qui soit essentielle dans les corps organisés, ce n’est pas la matière organisée , mais la force organique. Celle-ci se manifeste tant qu’elle travaille à organiser, c’est-à-dire, tant qu’il reste une matière susceptible d’organisation pour servir d’objet à son activité. Quant à la matière une fois organisée, elle ne possède plus aucune force organique et doit être éliminée du corps comme une substance inutile. Mais, pour que cette théorie fût exacte, il faudrait que les matières excrémentitielles eussent le caractère d’organisation complète, et fussent immédiatement susceptibles de recevoir une nouvelle organisation par l’influence de la force individuelle d’autres êtres organisés. Or, c’est ce qui n’a pas lieu. Les produits excrémentitiels les plus abondants sont l’urine et l’acide carbonique qui est exhalé par les voies respiratoires. Eh bien! toutes ces substances ne sont plus susceptibles d’être converties en matière organique par d’autres animaux; ce sont des matières décomposées.

S 47. 11 serait beaucoup plus simple et plus conforme aux faits, d’admettre

que la matière assimilée par un corps organisé participe à la force organique de ce dernier, à mesure qu’elle devient elle-même organisée. Dans un grand nombre d’êtres organisés à structure très-simple, la force organisatrice est divisible, et elle se divise, quand la matière organisée elle-même se divise. Nous sommes ainsi conduits à soutenir une thèse directement opposée à celle de Sniadecki. Ce physiologiste prétend que la matière devient d’autant moins susceptible de vie, qu’elle a été plus vivifiée. Nous disons, au contraire, que la matière est d’autant plus susceptible de vie, qu’elle a été plus soumise à l’action de la force vivifiante ; elle acquiert la faculté de vivifier à son tour d’autres matières, en proportion de la somme de vie qu’elle a elle-même reçue. Toutefois, elle ne manifeste sa force vivifiante que sous l’influence de certains stimulus vitaux ou intégrants, qui, en même temps qu’ils se combinent avec les parties organisées, déterminent la séparation et l’excrétion d’autres substances. Ainsi, par exemple, certains stimulus vitaux pénètrent dans le sang pendant l’acte de la respiration, et agissent sur les parties organisées, de telle manière que l’affinité entre certaines molécules organisées et le sang l’emporte sur celle qui existe entre les différents éléments de la matière organisée elle-même. La vivification de la matière organisée par les stimulus vitaux et la séparation consécutive des substances devenues inutiles, ont pour effet de rendre l’organisme susceptible de s’assimiler de nouvelle matière. Mais, à mesure qu’une portion de nouvelle matière est vivifiée, elle acquiert la faculté de communiquer a son tour la vie et d’organiser d’autre matière encore. Ainsi donc, loin de devenir

dès lors une substance excrémentitielle, elle participe à la force organisatrice du corps de l’individu.

Pourquoi les matières organiques sont-elles incessamment décomposées, puis éliminées du corps organisé? Au premier abord, la circonstance suivante paraît rendre raison de ce phénomène. Dans la transformation des aliments en matière propre à la nutrition de l’individu, il peut être nécessaire de rejeter au dehors certaines substances qui contiennent un excès d’éléments inassimilables. Ainsi, les végétaux, en convertissant de l’acide carbonique et de l’eau en un composé ternaire propre à leur nutrition, exhalent l’oxygène qui se trouve en excès. Chez les animaux, l’acide carbonique et l’urine sont les seules matières excrémentitielles importantes qui soient complètement inutiles dans l’économie. La quantité des produits excrétés est chez eux, il est vrai, presque égale à celle des substances introduites dans l’organisme ; mais ici, il n’y a qu’unes très-faible partie de ces produits qui soit tout-à-lait inutile et puisse être regardée comme un excrément pur et simple. En effet, la plupart des liquides sécrétés sont affectés à des usages spéciaux, ou ne sont qu’accidentellement évacués avec d’autres excrétions; tels sont le mucus intestinal et peut-être aussi la bile. 11 existe encore dans les fèces elles-mêmes une portion de la substance alimentaire ingérée, tandis que l’urine et l’acide carbonique ne sont pas seulement sécrétés par des tissus organisés, mais encore, une fois formés, ils ne remplissent absolument aucune fonction dans l’économie. L’urine, il est vrai, varie dans sa composition suivant le mode d’alimentation, et par conséquent il est évident qu’elle enlève certaines parties inutiles pour l’organisme, à la matière alimentaire introduite dans l’économie, avant que celte matière ne se soit complètement organisée. Cependant la composition de ce liquide demeure essentiellement la même chez les animaux qui ne prennent absolument aucune nourriture, comme certains Reptiles, Ophidiens et Chéloniens, qui supportent des jeûnes de plusieurs mois. Il est donc certain que l’urine est un moyen d’éliminer de l’économie des particules de matière déjà organisée, devenues inutiles à l’animal, et que l’exercice delà vie rend à la fin la matière organique impropre à remplir aucune fonction. Ainsi, les nymphes des Insectes, à l’époque de leur métamorphose, quoique ne prenant aucune espèce de nourriture, sécrètent cependant, au moyen des vaisseaux deMalpighi, certaines substances excrémentitielles, et nous savons maintenant que ces vaisseaux sécrètent de l’acide urique. Chez les embryons des animaux supérieurs, il s’opère aussi par les corps de Wolff, avant que les reins n’entrent en fonction, une sécrétion excrémentitielle particulière.

Nous ne savons encore absolument rien sur la cause qui rend indispensable à la vie le conflit de l’air avec le corps atmosphérique animal; mais, quant à admettre que, par la respiration, il s’introduit dans l’économie certains éléments nécessaires à la formation de la matière, ou bien que les éléments en excès et inutiles à cette formation s’échappent par les voies respiratoires, cela nous est impossible ; car ces hypothèses sont réfutées par ces deux faits: 1° que la plupart des animaux se nourrissent de substances animales déjà formées; 2° que les Reptiles continuent de respirer, c’est-à-dire, de consumer l’oxygène de l’atmosphère et d’exhaler de l’acide carbonique, lors même qu’ils restent plusieurs mois sans prendre aucune espèce de nourriture.

Les produits d’excrétion qui se forment incessamment sous la seule influence de la vie et sans que l’animal prenne aucun aliment, à savoir, l’acide carbonique et l’urée (et l’acide urique), sont incapables de nourrir d’autres animaux Déjà l’acide carbonique est un composé binaire qui résulte de la décomposition de la matière animale ; l’urée se rapproche beaucoup des composés binaires, et peut-être même en est-elle réellement un. Dans tous les cas, ainsi que Wœhler l’a fait voir, on obtient T. i. 3

3ô PROLÉGOMÈNES.

très-aisément de l’urée au moyen du cyanure d’ammoniaque. Comme ces excrétions ont lieu d’une manière continue, alors même que l’animal ne prend aucune nourriture, il s’ensuit nécessairement qu’il est dans l'essence de la vie de déterminer une décomposition incessante de matières déjà organisées. Au reste, il ne saurait en être autrement. Ainsi que nous l’avons démontré plus haut, la force organique ne se manifeste dans un être animal, qu’autant que certains stimulus vitaux déterminent dans les parties vivantes des changements matériels incessants dont les phénomènes vitaux sont pour ainsi dire les symptômes, de même que le feu est le signe du changement matériel qui s’opère dans la combustion. L’impulsion qui met en jeu ces changements matériels part de la respiration; le sang, constamment modifié par l’accomplissement de cette fonction, produit continuellement à son tour des modifications matériel les dans lesorganes auxquels il se distribue. Les produits généraux de décomposition se forment aux dépens des anciens éléments qui constituent les divers tissus; tels sont l’acide carbonique et les substances si riches en azote que l’on trouve dans l’urine, c’est-à-dire, l’urée et l’acide urique. Cette décomposition perpétuelle de matière organisée qui accompagne la vie nécessite l’introduction de nouvelles substances nutritives, qui sont alors soumises à l’action de la force organisatrice. Une partie organisée ne nous offre de phénomènes vitaux et n’organise de nouvelles matières, qu’autant qu’elle se trouve continuellement stimulée dans son repos par de nouvel les manifestations de l’affinité organique qui existe en ire le sang et les molécules constitutives de l’organe. Cette affinité détermine la décomposition de certains éléments de l’organe, lesquels sont bientôt remplacés par de nouvelle matière nutritive, une fois que celte matière a subi l’action de la force organique.

chapitre IV. * — Source de la matière organique et des forces organiques.

§ 48. — Les substances qui servent à la nutrition des animaux sont déjà des matières organiques composées, soit animales, soit végétales. Les plantes se nourrissent aussi , il est vrai, de matières végétales et animales qui ne sont pas encore tout-à fait décomposées; mais elles ne les absorbent pas dans cet état. Il faut auparavant que ces matières se soient transformées en composés binaires, en carbonate d’ammoniaque. Les aliments des végétaux sont l’acide carbonique, l’ammoniaque et l’eau. L’acide carbonique sert à la nutrition des plantes ; c’est ce qui a été démontré par Priestley, Ingenhouss, Senebier et de Saussure. Les feuilles et les parties vertes des plantes absorbent de l'acide carbonique et exhalent de l’oxygène ; c’est par ce moyen, et en même temps par l’absorption de l’eau, que le poids de la plante s’accroît incessamment. Les feuilles conservent encore, après avoir été détachées des végétaux vivants, la faculté d’absorber de l’acide carbonique et d’exhaler de l’oxygène. Les plantes nourries exclusivement d’acide carbonique végètent misérablement; il est rare qu’elles fleurissent et fructifient. Ce phénomène est facile à expliquer: car, suivant les recherches de Liebig, les plantes, pour former et développer leurs diverses parties, ont besoin de sels et d’un composé azoté, l’ammoniaque. Longtemps on a cru que l’humus et l’acide ulmique, qui résultent de la décomposition des matières végétales dans la terre, formaient le principal élément de la nutrition des végétaux. Liebig a réfuté cette doctrine dans sa Chimie organique, ouvrage qui a complètement réformé celte partie de la science, et n’a pas moins contribué aux progrès delà physiologie animale (1). Déjà le fait qu’une forêt, une prairie, donnent, chaque année, une quantité considérable de

(l) J. Liebig, Organisch Chemie, öraunschweig, 1840.

carbone sous forme de bois et de foin, et que, malgré cet accroissement continuel de la masse de carbone des végétaux, le sol devient cependant toujours plus riche en carbone par l’augmentation de son humus, ce fait, disons-nous, prouve que la véritable source du carbone des plantes est l’acide carbonique. Cet acide provient en partie de l’exhalation respiratoire des animaux, en partie de la décomposition des substances animales et végétales, pendant laquelle il se dégage. Les feuilles absorbent l’acide carbonique que contient l’air dans lequel vivent les animaux, et dans lequel s’opèrent les combustions et les putréfactions ; les racines l’absorbent dans le sol en même temps que l’eau. D’après les recherches de Liebig, l’ammoniaque qui se forme pendant la décomposition des matières animales est la source de l’azote des plantes. Quant à l’azote de l’atmosphere, ni les végétaux ni les animaux ne sauraient se l’assimiler; car les procédés chimiques les plus énergiques ne peuvent rendre cet azote apte à former une combinaison avec un autre élément que l’oxygène. Un domaine bien administré, qui a en lui-même le moyen de se conserver sans concours du dehors, voit constamment s'accroître, ainsi que le fait remarquer Liebig, la somme d’azote qu’il possède, sous forme d’hommes, d’animaux, de grains, de fruits et de fumier. Chaque année, les produits de cette économie sont exportés sous forme de grains et de bestiaux. Dans ce dernier cas, cet accroissement d’azote par les plantes du domaine ne peut avoir sa source que dans l’atmosphère. L’ammoniaque qui provient de la putréfaction de millions d'hommes et d’animaux est la source de cet azote. Cet ammoniaque est contenu dans l’atmosphère à l’état de gaz : aussi, lorsque la vapeur d’eau répandue dans l’air se condense en gouttes de pluie, il doit se condenser également et tomber avec la pluie sur la terre. En effet, l’eau de pluie contient toujours de l’ammoniaque.

Le fait que les végétaux se nourrissent, non de substances organiques toutes formées, mais de composés binaires, d’acide carbonique, d’ammoniaque et d’eau, qu’ils transforment ensuite en matière organique, est de la plus haute importance pour la physiologie générale des êtres organisés. Cette faculté que possèdent les plantes, de convertir en matière organique certains composés binaires, est ce qui assure la nutrition des espèces animales. C’est aussi par là que la nature ou le règne organique se trouve intimement lié au règne inorganique. Les animaux décomposent continuellement une grande quantité de substances organiques; mais celles-ci, devenues tout-à-fait inutiles pour eux, sont converties de nouveau par les plantes en composés organiques et deviennent ainsi susceptibles d’une nouvelle assimilation animale. Or, comme par la combustion et d’autres modes de décomposition, une quantité prodigieuse de substances végétales organisées se réduit incessamment en combinaisons binaires et en éléments simples, la matière nutritive nécessaire aux animaux et aux végétaux irait toujours en décroissant, si ces derniers ne jouissaient pas réellement de la faculté de former de nouvelle matière organique uniquement avec des composés binaires et des éléments inorganiques. D’après tout ce qui précède, il est donc impossible d’admettre que la matière organique, une fois créée, circule simplement dans le règne animal et dans le règne végétal, en passant d’un être dans un autre. La décomposition des corps organiques, qui s’opère d’une manière incessante, présuppose et nécessite la production de nouvelle matière organique par les plantes, qui font subir cette transformation spéciale aux éléments simples et aux composés binaires.

S 49. — La force organique se multiplie par la croissance et la propagation des corps organisés; car un être en produit plusieurs autres, et ceux-ci font de même à leur tour , tandis que , d’autre part , la mort des êtres organisés semble entraîner avec elle l’anéantissement de la force organique qui résidait en eux. Mais, comme la force organique n’est pas purement et simplement transmise

d’un individu à un autre ; comme, au contraire, une plante , après avoir produit chaque année les germes d’une multitude d’individus producteurs de même espèce, peut cependant conserver la même faculté productrice, et par conséquent procréer encore, l’accroissement de la force organique parait avoir sa source dans l’organisation de nouvelle matière. Si nous admettons qu’il en soit ainsi , nous sommes obligés d’attribuer aux plantes, outre la faculté que nous leur avons déjà reconnue de convertir des substances inorganiques en matière organique, sous l’influence de la lumière et du calorique, nous devons encore leur attribuer, dis-je , le pouvoir d’augmenter la force organique, sous l’influence de causes intérieures qui nous sont inconnues. Il nous faut également supposer que les animaux sont capables, sous l’influence des stimulus vitaux, de reproduire la force organique par l’assimilation de nouvelle matière nutritive , et qu’ensuite cette force organique se divise par l’acte même de la propagation. Nous ignorons complètement si, pendant la vie, il se fait une déperdition continue de force organique, de même qu’il se fait une décomposition incessante de matière organisée. Néanmoins il parait beaucoup plus probable que, à la mort des corps organisés, la force organique se résout dans ses causes naturelles générales , d’où ensuite elle semble s’individualiser de nouveau par l’action régénératrice des végétaux. Si l’on refuse d’admettre qu’il se produise, dans les corps organisés déjà existants, un accroissement de force organique déterminé par des causes extérieures inconnues, alors on est forcé de supposer que la multiplication indéfinie de la force organique, qui s’effectue dans la croissance et la propagation, consiste simplement en une évolution de germes emboîtés les uns dans les autres ; ou bien encore il faut croire que la division de la force organique , qui a lieu dans la propagation, n’affaiblit pas sou intensité; hypothèse tout-à-fait absurde. Dans tous les cas, il resterait encore le fait que, à la mort des corps organisés, la force organique devient constamment inerte,. ou se résout dausses causes physiques générales.

SECTION III. — de l’organisme animal et de la vie animale.

CHAPITRE 1er. — Analogies et différences gui existent entre les végétaux et

les animaux.

$ 50. — Le développement, la croissance, l’irritabilité, la propagation et la mort sont des phénomènes et des attributs communs à tous les corps organisés et résultent de l’organisation même ; mais les animaux sont doués de propriétés spéciales, auxquelles on peut, par conséquent, donner le nom d 'animales, par opposition aux propriétés organiques générales. La faculté de sentir et celle d’exécuter des mouvements volontaires sont les plus remarquables des propriétés particulières aux animaux.

S 51. — On ne peut pas, il est vrai, refuser absolument toute motilité aux plantes, car leur organisation s’accompagne de mouvements insensibles ; ainsi, la sève circule dans leur intérieur ; elles se tournent vers la lumière ; leurs racines s’étendent dans la direction du terrain qui leur est le plus favorable ; certaines plantes grimpent le long des corps auxquels elles s’attachent ; les étamines, à l’époque de la fécondation, s’inclinent vers le pistil; chez plusieurs plantes , les mimosées surtout, les pétioles exécutent des mouvements particuliers sous l’influence de divers irritants, ce qui est une confirmation de la loi générale d’après laquelle l’irritabilité des corps organisés se manifeste toujours de la même manière, quelle que soit la nature des stimulus. En effet, les irritations mécaniques, galvaniques ou chimiques, comme l’alcohol, les acides minéraux , l’éther, l’am-

moniaque, aussi bien que le changement de température et la lumière, déterminent également le même effet (1). Enfin, dans le sainfoin oscillant, hedysarum gyrans , outre l’influence générale de la lumière sur le mouvement de la foliole médiane, on observe que les petites folioles latérales exécutent incessamment des mouvements d’élévation et d’abaissement , sans qu’aucun stimulus extérieur provoque ce phénomène. Quelques végétaux inférieurs, les oscillaires, par exemple, présentent aussi un mouvement oscillatoire continu.

S 52. — Les mouvements des étamines et des pétioles ont trop d’analogie avec l’irritabilité musculaire, pour qu’on ne les ait pas comparés avec elle. Lindley et Dutrochet ont reconnu que, chez la sensitive , l’irritabilité réside dans la substance corticale d’un bourrelet qui est situé à l’articulation du pétiole, et qui n’existe que dans les mimosa doués de cette propriété. L’ablation de cet organe fait cesser toute espèce de mouvement. Quand on enlève seulement la moitié supérieure du bourrelet , le pétiole s’élève , mais ne peut plus s’abaisser. De cette expérience Dutrochet conclut que les mouvements d’élévation et d’abaissement résultent des incurvations en sens opposé, qui s’opèrent dans la partie corticale du bourrelet. Ainsi donc, la feuille doit s’élever, lorsque l’écorce de la moitié inférieure du bourrelet devient plus convexe que la face supérieure, et s’abaisser, au contraire, quand l’incurvation augmente dans la partie supérieure. Les feuilles des plantes s’élèvent et se ferment durant ce qu’on appelle le sommeil des plantes. Ce phénomène semble dépendre de l’absence du stimulus de la lumière sur le côté lumineux des feuilles, de sorte que le côté opposé, qui est moins sous la dépendance de la lumière, l’emporte sur le premier.

II existe donc dans ces plantes des organes analogues , soit aux muscles , soit au tissu érectile animal qui s’érige par suite d’un afflux plus considérable de sang; mais il y a ici une différence considérable. Chez les animaux, les mouvements ne dépendent pas simplement de l’action du stimulus sur les parties irritables, mais ils se manifestent aussi à la suite de déterminations intérieures, par l’action de parties non mobiles, c’est-à-dire, du système nerveux sur les parties mobiles, ou, en d’autres termes, sur les appareils musculaires. Dutrochet, il est vrai, en dirigeant le foyer d’une lentille sur une seule feuille de sensitive, a vu l’impression se propager de proche en proche aux autres branches et aux autres feuilles, et il regarde les fauves trachées connue l’organe de cette transmission. Mais les simples cellules végétales pourraient tout aussi bien remplir cette fonction, et, d’ailleurs, on observe également chez les animaux des phénomènes de sympathie complètement indépendants des nerfs, et déterminés par l’action qu’exercent réciproquement les uns sur les autres des éléments de tissu comparables aux cellules des plantes.

Mais la motilité chez les animaux présente encore un caractère particulier: c’est qu’un grand nombre de ces mouvements ne sont pas déterminés simplement par l’effet de l’action harmonique de l’organisme entier, mais, au contraire, par l’influence d’un organe unique, de l’organe des fonctions intellectuelles : en d’autres termes, c’est que ces mouvements sont volontaires.

Au reste, il faut se garder de confondre l’irritabilité avec la sensibilité. Les plantes sont irritables, mais non sensibles; les muscles que l’on vient d’enlever sur un animal vivant sont irritables encore, mais il ne sont plus sensibles. Pour affirmer que les plantes jouissent delà sensibilité, il faudrait qu’elles donnassent des signes manifestes de conscience. Le seul caractère distinctif des animaux les

(i) Treviranus, Biologie, v, 201—229.

plus simples consiste en ce qu’ils manifestent de la sensibilité et exécutent des mouvements volontaires. Beaucoup d’animaux composés ont une forme rameuse et sont fixés au sol parleur tronc; mais les facultés propres à chaque Polype, les mouvements volontaires qu’exécute chacun des Polypes attachés au tronc commun prouvent que ces êtres possèdent une organisation animale [organisatio animalis rmiltiplicata), et nullement celle d’un végétal. Les mouvements des Infusoires sont libres et volontaires. Si donc on conserve toujours des doutes sur la nature animale ou végétale de certains êtres simples organisés , tels que les Eponges et les individus du prétendu genre Alcyonia, ce qui doit décider la question, c’est l’absence de tout mouvement volontaire dans la totalité et dans les diverses parties de ces corps. Par conséquent, il vaut mieux les classer parmi les végétaux aquatiques. On peut dire, il est vrai , en faveur de l’animalité de ces êtres, que, d’après Grant, (1) l’embryon des Éponges se meut, comme les embryons de Polypes et de Coraux, au moyen de cils vibraliles ; mais nous ne possédons aucun caractère certain qui puisse nous servir à distinguer les embryons des Éponges d’avec les Infusoires de la mer. En outre , on a plusieurs fois observé des mouvements semblables dans les embryons de végétaux véritables, des algues, par exemple. Trentepoil a fait des observations de ce genre sur la conferva dilatata , ß. Roth {Ectosperma clcivata, Vauch.), et G. P\. Treviranus sur la conferva limom , Dilhv (2). Plus récemment, Ungera répétéces observations sur la conferva dilalata , en l’étudiant dans toutes ses transformations, et il parait que les sporuîes qui, dans le principe, ont la faculté de se mouvoir, se transforment en algues et proviennent, par conséquent, de ces végétaux (3). Les Zoocarpées de Bory Saint-Vincent présentent aussi ce phénomène ; ce sont des filaments articulés, lesquels émettent des sporuîes qui se meuvent comme des Infusoires, et prennent ensuite la forme de végétaux; aussi, cet auteur les range dans sa classe des Arthrodiées qui, selon lui, est intermédiaire aux règnes végétal et animal. On ne peut pas regarder comme volontaires lesmouvementsdes œufs de Zoophytes, qui s’effectuent au moyen de cils. Les vibrations de cils que l’on observe à la surface des branchies de quelques animaux inférieurs sont un phénomène identique. D’après les recherches de Nilzsch (4), certains produits animaux et végétaux nés dans des infusions seraient extrêmement voisins les uns des autres. Ainsi, suivant lui, la Bacillaria pcctinalis et quelques espèces se comporteraient comme des plantes, tandis que d’autres espèces appartenant au même genre se comporteraient comme des animaux. Mais Ehrenberg a démontré la nature animale des Bacillaires en général, et n’admet pas une semblable affinité entre les deux règnes. Il fait, en outre, remarquer que les mouvements actifs des algues ne sauraient être regardés comme des preuves d’animalité, car il n’a jamais vu les sporuîes mobiles des algues prendre le moindre aliment solide. Aussi, d’après cet observateur, les algues qui disséminent leurs sporuîes diffèrent des Monades qui nagent autour d’elles, comme un arbre différé d’un oiseau (5). Le professeur R. Wagner a été conduit par ses observations «à adopter la même opinion; il fait remarquer aussi que l’on ne doit pas considérer comme un acte animal le mouvement de ces sporuîes, quoiqu’il paraisse plus étonnant que le mouvement régulier de quelques végétaux inférieurs, que celui des oscillaires, par exemple.

(l) Edinb. philos. Journal , xm, 382. — (2) G.-R. Treviranus, Biologie, iv, 63-4. — (3) Unger, dans Nov. aci. Acad.nat. cur. xm, p. il, p. 789. Foy. Treviranus, Biolog. i V; Erschicnungen und Gesetze des organischen Lebens, p. 51 et 183. — (4) Beilræge zur Infusorienkunde. Halle, 1817. — (5) Poggendorff’s Ann. 1832, i.

S 53.— Les fonctions qui caractérisent les animaux, c’est-à-dire, les sensations et les déterminations des mouvements volontaires, ont le système nerveux pour organe. La dépendance des organes des animaux relativement au système nerveux est tout aussi prononcée que celle que manifestent les végéiaux à l’égard de la lumière. On connaît le système nerveux de tous les Vertébrés ; mais jusqu’ici on n’en a pas découvert chez tous Invertébrées; aussi, naguère on admettait unanimement qu’il n’existait pas de système nerveux chez les animaux inférieurs* on supposait qu’ils étaient uniquement composés d’une substance simple partout identique à elle-même, au moyen de laquelle s’accomplissaient les mouvements, les sensations et la digestion. L’extrême divisibilité de ces êtres simples paraissait, en effet, justifier jusqu’à un certain point celte hypothèse. On ne connaissait pas alors les nerfs des Infusoires, des Coraux et autres Polypes, des Acalôphes, etc. Mais Ehrenberg a fait l’importante découverte de la structure compliquée des animaux les plus inférieurs, des Infusoires (1). Dans les Infusoires les plus simples, Ehrenberg a trouvé une bouche et un estomac composé; chez d’autres, une bouche, un intestin et un anus. Chez lesRotifères les plus parfaits et quelques autres Infusoires, Ehrenberg a même décrit et représenté très-distinctement une espèce de dents à l’orifice buccal, des organes sexuels mâles et femelles, des muscles, des ligaments, des traces de vaisseaux et de nerfs et, enfin, des points oculaires. Ces points qu’Ehrenberg a encore trouvés dans les Astéries et les Méduses sont d’une importance toute particulière pour résoudre la question de l’existence d’un système nerveux chez les animaux même les plus simples. Car, sur la tête des Planaires, qui sont déjà des êtres beaucoup plus composés, mais dont on ne connaît pas le système nerveux, on observe ces points oculaires obscurs, qui existent également chez beaucoup d’Annélides dont, au contraire, on connaît le système nerveux. D’après mes propres observations, les points oculaires noirs de quelques Néréides sont réellement formés par un renflement du nerf optique recouvert d’une couche de pigment noir disposé de manière à offrir la forme d’une coupe. La comparaison de ces faits rend très-vraisemblable l’existence de nerfs optiques et d’un système nerveux chez les Planaires, et en général chez tous les animaux inférieurs qui présentent ces points oculaires.

Aujourd'hui, depuis les recherches des nouveaux observateurs, et particulièrement depuis celles d’Ehrenberg, il n’est plus permis de croire, du moins en général, à la simplicité de structure des animaux microscopiques, de ceux que l’on nomme animaux inférieurs. Tout animal doit avoir, jusqu’à un certain point, une structure compliquée; car aucun d’eux ne peut se passer d’organes de sensation, de mouvement et d’assimilation. La petitesse de l’être ne pose pas de limite à la complication de l’organisme. On doit admettre que dans chaque classe d’êtres l’organisation est aussi parfaite que possible. La graduation des êtres se détermine uniquement d’après le nombre des moyens qui servent à différents buts, et d’après la multiplicité des relations qui existent entre chaque animal et le monde extérieur. C’est sous ce point de vue seulement que les classes diflèrent entre elles. Dans la distribution des facultés intellectuelles, au contraire, la nature a établi des diversités qu’on ne peut méconnaître. Ce phénomène est surtout manifeste dans les classes d’animaux Vertébrés, ou l’on voit l’encéphale se développer et augmenter graduellement de volume jusqu’aux Mammifères et enfin à l’homme.

§ 54. — Les animaux ne se distinguent pas seulement des végéiaux par la sensibilité et la faculté d’exécuter des mouvements volontaires; car ces attributs

(l) Ehrenberg, Organisation der Infusionstierchen. Berlin, 1830.

modifient nécessairement les autres propriétés communes aux animaux et aux plantes. Cuvier a admirablement fait ressortir celte influence dans l’introduction de son Anatomie comparée. Les végétaux fixés au sol absorbent immédiatement par leurs racines les particules nutritives des fluides qui les pénètrent; les animaux, au contraire, qui, en général, ne sont pas attachés à un lieu déterminé, mais qui jouissent d’une locomotion complète, ou qui, du moins, comme les Polypes qui partent d’un tronc solide, exercent des mouvements volontaires pour saisir leur proie, doivent avoir le moyen de porter avec eux la provision de fluides nécessaire à leur nutrition. Presque tous les animaux possèdent donc une cavité interne dans laquelle ils introduisent les substances destinées à leur nutrition, et dans les parois de laquelle naissent, chez les animaux supérieurs, les vaisseaux absorbants qui, suivant la pittoresque expression de Boerhaave, représentent de véritables racines internes. Chez quelques animaux, il n’existe point d’anus; chez d’autres, l’existence même d’un intestin est douteuse. Néanmoins Mehlis prétend, contre l’opinion commune, que, dans les Tœnias, on trouve un intestin en forme de vaisseau, qui commence à l’étroit orifice buccal et se bifurque bientôt. Le canal étroit et bifurqué que l’on observe dans Y Echinorynchus doit être l’intestin.

Uneautre cause encore nécessite, chez les animaux, la présence d’une cavité particulière destinée au premier travail d’assimilation de la matière nutritive : c’est que celle-ci a besoin d’être dissoute. Les substances dont se nourrissent les végétaux, sont déjà à l’état de gaz ou de liquide, puisqu’elles consistent en acide carbonique, en eau et en ammoniaque. Mais les animaux sont obligés de préparer eux-mêmes la substance propre à leur nutrition, substance qui consiste en composés organiques déjà tout formés. Ainsi, il faut qu’ils l’atténuent et la dissolvent : par conséquent, la digestion n’est pas autre chose qu’une assimilationpréparatoire des aliments particulière aux animaux

§ 55. — La circulation est beaucoup plus simple chez les plantes que chez les animaux. Dans les premières, il n’existe pas d’organe moteur particulier pour donner l’impulsion au fluide, c’est-à-dire, de cœur. Chez quelques plantes simples, on observe un mouvement rotatoire du fluide à l’intérieur des entrenœuds ou dans des cellules. Corti a découvert ce mouvement dans le cliara , observation qui a été confirmée par Fontana, les deux Treviranus, Amici, C. H. Schultz, Agardh et Raspail. Meyen a découvert un mouvement semblable qui s’effectuait dans les cellules de la valisneria spiralis et dans le chevelu des fibres radiculaires de Yliydrocharis morsus rance. On a constaté l’existence de ces mouvements de liquides dans beaucoup d’autres cas. C. -H. Schultz a découvert que la sève, dans les végétaux supérieurs, se meut d’une manière continue (1). D’après lui, ce mouvement constitue une véritable circulation, ascendante dans un vaisseau et descendante dans une autre ; néanmoins ces deux canaux en sens inverse communiquent entre eux au moyen de vaisseaux transversaux. On aperçoit ces courants à l’aide du microscope dans les feuilles détachées. L’observation est décisive, quand on la fait sur des feuilles qui tiennent encore à la plante vivante. J’ai constaté moi-même l’existence de ces courants en sens opposé dans des feuilles de chelidonium qui étaient encore attachées à leur tige. Le fait observé par Dutrochet, que, dans un mince cylindre de verre rempli d’eau tenu perpendiculairement et chauffé inégalement sur ses deux côtés, il se produit un mouvement rotatoire ascendant et descendant, ne peut en

(1) C.-II. Schultz , Utbcr den Kreislauf des Safies in Schœllkraul-, Berlin, 1822. Die Natur der lebendigen Pflanzen-, Berlin, 1825. — Annales des Sc. nat., t. xxn, p. 75, 79.

rien servir à expliquer le mouvement de la sève dans les plantes. Les causes de la circulation végétale restent donc encore complètement inconnues. 11 n’existe pas de mouvement ciliaire à l’intérieur des vaisseaux des végétaux.

Chez les animaux , au contraire , c’est la contraction d’un organe central , le cœur, qui donne l’impulsion au fluide circulatoire. Quelquefois on remarque à la surface de certaines membranes des courants de liquide, courants qui sont produits par des cils vibratiles. Cependant l’ascension de la lymphe dans les vaisseaux lymphatiques des animaux est indépendante de cesdeux espèces d’organesmoteurs, et paraît résulter de la vis à tcrgo déterminée par la continuité de la résorption qu’opèrent les radicules lymphatiques. Quelque chose de semblable a lieu dans les plantes. Ainsi , la force d’absorption des racines peut contribuer à produire le mouvement ascensionnel de la sève. Une circulation complète est-elle un attribut absolu de l’animalité? C’est un point qui n’est pas encore résolu. Du moins, nous connaissons beaucoup d’animaux inférieurs chez lesquels , jusqu’à ce jour, on n’a pu découvrir ni cœur, ni vaisseaux.

§ 56. — Sous le rapport de la respiration, il existe aussi entre les plantes et les animaux une différence extrêmement importante. Chez les végétaux et les animaux les plus simples, la respiration a lieu par la surface externe du corps tout \ entière. Mais chez les animaux plus parfaits, cette surface n’est pas suffisante pour le conflit avec l’atmosphère, et il est besoin d’un organe qui, dans un petit espace, présente une immense superficie au contact de l’air. En outre, les produits de la respiration différent dans les règnes animal et végétal.

Chez les plantes, l’assimilation consiste en partie en ce qu’elles convertissent les composés binaires, l’acide carbonique (ou oxygène et carbone) et l’eau (hydrogène et oxygène) en composés ternaires organiques formés de carbone , d’hydrogène et d’oxygène. Les feuilles décomposent l’acide carbonique contenu dans l’air , de telle manière, que le carbone et une partie de l’oxygène se combinent avec la plante, tandis que la plus grande partie de l’oxygène est restitué à l’atmosphère. Mais, pendant la nuit et à l’ombre, les végétaux absorbent une partie de l’oxygène de l’air et exhalent de l’acide carbonique. Toutefois, la quantité d’acide carbonique qu’ils exhalent alors est moindre que celle qu’ils ont absorbée durant le jour. Les plantes se comportent de même, lorsqu’elles sont malades ou se fanent (1). D’après la remarque de Liebig, on ne doit pas regarder comme un acte vital la manière dont les plantes se comportent dans l’obscurité ; car ce qui se passe, dans ce cas, chez la plante vivante, a également lieu dans les parties végétales privées de vie.

La respiration et l’assimilation qui s’effectuent dans les végétaux au moyen des feuilles ne forment donc qu’une seule et unique fonction. Ici la respiration semble n’êtreque le simple correctif de l’assimilation. Chez les animaux, cesdeux fondions sont confiées à des organes tout-à-fait distincts. Les animaux ne s’assimilent ni substances à l’état de gaz, ni composés binaires ; l’oxygène qui pénétre dans l’organisme par l’appareil respiratoire sert uniquement à modifier la matière organique introduite par d’autres voies.

Le règne végétal et le règne animal sont enchaînés Tun à l’autre, tant par leur mode propre d’assimilation, que par les changements opposés qu’ils déterminent dans la composition de l’atmosphère. Les plantes sont nécessaires aux animaux , parce que les premières seules possèdent le pouvoir de produire des combinaisons organiques avec des éléments inorganiques. Ce sont donc les végétaux qui sont chargés, dans l’organisme de la nature, de fabriquer la matière organique nouvelle

(1) Tiedemanis's Physiol., i, 273; Gilby, Edinb. philos. Journ., 1821, 7.

PROLEGOMENES.

qui des plantes passe dans les animaux herbivores, et enfin de ceux-ci dans les Carnivores. Les plantes, en revanche, mettent à profit les produits de décomposition qui proviennent de la putréfaction des animaux, à savoir, l’acide carbonique et l’ammoniaque.

Par l’effet de la respirai ion des végétaux, l’atmosphère perd incessamment une partie de l’acide carbonique exhalé par les anilnaux , et gagne un excès d’oxygene. Les animaux inspirent ce que les végétaux expirent, l’oxygène; et ces derniers inspirent ce que les premiers expirent, l’acide carbonique. Ainsi donc, sans le règne végétal, Pair deviendrait irrespirable pour les animaux ; tandis que, grâce à l’action réciproque des plantes et des animaux , la composition normale de l’air atmosphérique, qui esi formé de 79 parties d’azote et de 21 d’oxygène, ne subit aucun changement appréciable.

§ 57. — Enfin, comme la végétation est le seul mode de manifestation t.e la force organique que possèdent les plantes, elles n’ont pas besoin d’une grande diversité d’organes*, indépendamment des racines, delà tige et des feuilles. Tous leurs organes, à l’exception de ceux de la fructification, sont composés de parties tout-ô- fait analogues, entre lesquelles le rapport simple de tige à feuille se répète constamment. Les organes même de la fructification se rapprochent des feuilles, et parfois même se transforment en elles. Mais comme les plantes, avant la fructification, nous présentent simplement une répétition départies similaires qui sont unies par une tige, de manière à' former un ensemble , chacune de ces parties se trouve à son tour susceptible de devenir un être indépendant, quand on la détache du reste de la plante. En effet, outre la génération au moyen de semences, les végétaux peuvent constamment se reproduire au moyen de bourgeons.

Chez les animaux, au contraire, l’action réciproque que la circulation du sang, la respiration et l’innervation. exerçent les unes sur les autres est absolument indispensable à la vie. Le système nerveux détermine lesmouvements respiratoires; mais, pour produire ces mouvements, il faut qu’il soit lui-même vivifié par du sang qui vienne d’être aéré dans le poumon. Si le cœur ne se contracte plus, le sang ne va pas se distribuer aux différents organes, et, par conséquent, ne va pas non plus stimuler le système nerveux. Mais, à son tour, le cœur est sous la dépendance du sang artériel et du système nerveux. Le cerveau, le cœur et le poumon sont donc, pour ainsi dire, les trois rouages principaux delà machine animale, qui s’engrènent réciproquement, et qui tous sont mis en jeu par le changement matériel qui s’effectue dans le sang pendant la respiration.

§ 58. — La croissance des animaux ne consiste pas simplement en ce qu’il se manifeste à l’extérieur du corps un développement de parties nouvelles semblables aux anciennes. L’accroissement porte sur le tout , c’est-à-dire que chacune des parties existantes , tant internes qu’externes, augmente de volume. En général les animaux ne croissent pas à la manière des plantes; les Polypes composés offrent l’unique exemple, dans le règne animal, de croissance au moyen de bourgeons. La plupart des animaux et surtout les plus parfaits, au lieu d etre une simple aggrégation de parties similaires unies par une tige , sont composés de divers organes doués de propriétés tout-à fait différentes, circonstance qui rend impossible chez eux la propagation par division. Pour que ce mode de génération ait lieu, comme chez les Polypes et quelques Annélides, il faut que chacune des poriions séparées contienne tous les organes essentiels du tout.

La comparaison que nous venons d’établir a pour but unique de montrer comment, chez les animaux, l’existence de propriétés particulières modifie les fonctions mêmes qui sont communes à eux et aux végétaux.

S 59. — Quelque énormes que soient les différences qui existent entre les

animaux à l’état adulte et les plantes, cependant leur organisation primitive repose sur des éléments organiques absolument semblables. Ce fait n’e’st connu que depuis peu et par suite de l’importante découverte qu’à faite Schwann (1). Quoique cette découverte ait profondément changé cette face de la science, nous pouvons maintenir ce que nous avons dit dans nos éditions précédentes sur les analogies de la structure animale et végétale, et, par exemple, sur l’analogie des cellules adipeuses et des cellules de la corde dorsale des Poissons avec les cellules des plantes.

D après Schwann, chez tous les embryons animaux, tous les tissus sont primitivement constitués par des cellules analogues aux cellules végétales. Comme celles-ci, les cellules animales présentent un noyau (nucléus) intérieur attaché à la paroi de la cellule. Celle-ci se développe autour du noyau primitif lout-à— fait de la même manière que les cellules végétales, dont Scldeiden a découvert le développement. De nouvelles cellules se forment, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur des cellules déjà existantes, dons la substance germinative des cellules ou q//oblastême. Dans le cytoblastême, il se forme d’abord des noyaux, c’est-à-dire, des corps granulés plats ou arrondis, au milieu desquels on distingue le plus souvent un granule plus gros, corpuscule de noyau ou nucléole. On trouve donc des noyaux semblables de nouvelle formation, soit à l’intérieur, soit à l’extérieur des cellules déjà existantes, en d’autres termes, dans le cytoblastême qui est contenu dans ces mêmes cellules ou qui les entoure. Autour du noyau préexistant se développe ensuite la memorane de la jeune cellule; aussi peut-on dire que le noyau est l’organe formateur de la cellule, le cyloblaste. Le noyau reste attaché à la paroi interne de la cellule formée; mais quelquetois il est résorbé plus tard.

Ainsi donc les cellules primitives végétales et animales, en tant que particules formatrices de tons les tissus et du germe lui-même, possèdent une vie propre à l’intérieur du tout. Elles naissent, engendrent des cellules semblables à ellesmêmes, soit en dedans, soit autour d’elles, et souvent on voit sous le microscope plusieurs générations de cellules à la fois, les cellules maternelles avec leur jeune postérité, remplie elle-même de plusieurs jeunes cellules, et celles-ci à leur tour contenant encore de jeunes cellules ou de jeunes noyaux, comme on l’observe dans les cellules de cartilages. C’est dans ces cellules que réside la force active qui se déploie dans le travail de l’organisation ; elles possèdent la faculté de transformer les matériaux contigus ; c’est la force métabolique des cellules. Souvent ces cellules se remplissent, comme on le voit surtout chez les plantes en cours de développement, de matières particulières, d’amidon, par exemple. Elles jouent, en outre, un rôle actif dans le transport des fluides végétaux, et, chez les animaux, elles paraissent également les agents de l’absorption et de la sécrétion, attendu qu’elles existent sur les surfaces animales, partout où il doit s’opérer une absorption ou une sécrétion quelconque. Dans un grand nombre de tissus, les cellules primitives conservent leur forme, comme dans les épithéliums , le tissu cartilagineux, les glandes, le tissu cellulaire adipeux et le tissu pigmentaire. Souvent aussi les cellules primitives subissent une métamorphose. Ainsi, elles s’alongent eii filaments; c’est de cette manière que se produisent les fibres du tissu cellulaire ; ou bien elles s’unissent plusieurs ensemble pour produire des cylindres, comme on l’observe dans la formation des muscles et des nerfs. Il existe également dans les fluides organiques des particules douées d’une vie active, qui sont de véritables cellules : tels sont les globules du sang et du jaune.

(1) Schwann, Mikroskop. Untersuchungen über die Ueberemslimmung in der Slruclur und dem Wachsthuvi der Thiere und Vflanxen. Berlin, 1838.

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