C. De la turoescence
S 138. — Les phénomènes de la turgescence dépendent de l’ai traction du liquide sanguin par les parties vivantes. La turgescence est très évidente dans les plantes; car chez elles il n’existe pas d’organe dont l’impulsion puisse déterminer la circulation des liquides, comme le cœur détermine celle du sang chez les animaux. Ainsi, par exemple, dans les végétaux on remarque un afflux considérable de liquides vers l’ovaire qui contient l’œuf fécondé. U bi stimulus , ibi affluxus. On observe aussi des phénomènes analogues chez les animaux.
Celte accumulation locale et active de sang, qui est tout-à-fait indépendante du cœur et qui ne résulte pas non plus d’un obstacle au retour du sang par les veines, a reçu en général le nom de turgescence , tur g or vit ali s, orgasme (1).
S 139. — L’action réciproque que le sang et la substance exercent l’un sur l’autre, ou l’affinité organique qui existe entre le sang et les tissus , affinité qui est nécessaire et essentielle à l’accomplissement de la nutrition , s’accroît singulièremeut dans un grand nombre de circonstances et détermine alors une accumulation de sang dans les vaisseaux dilatés de l’organe. C’est ce qu’on remarque, par exemple , dans 1 appareil génital pendant l’excitation sexuelle, dans l’utérus, pendant la grossesse, dans l'estomac, pendant la digestion, et dans les tubérosités des os crâniens sur lesquels reposent les andouillers du Cerf, au moment de la régénération de ces parties. Ce phénomène est tout-à-fait analogue à l’ascension de la sève dans les plantes : car auparavant ces parties étaient pauvres de sang comparativement à leur état actuel. C’est chez lembryon qu’on observe le plus fréquemment des congestions sanguines locales, des dilatations et des formations de nouveaux vaisseaux, à l’époque où la force organique créatrice produit successivement les divers tissus et organes nécessaires au tout. D’autre part, certains organes, comme les branchies des larves de Salamandres et de Grenouilles, ainsi que la queue des Têtards, s’atrophient et disparaissent dès que cesse 1 affinité vitale qui existe entre le sang et ces parties.
S 140. — Tour expliquer ces phénomènes on a supposé que , dans ces circonstances , les artères se contractent avec plus d’énergie qu’à l’ordinaire. Lorsque ces phénomènes se manifestent soudainement et disparaissent de même, comme on l’observe quand une personne rougit de honte, ou quand la face toute entière s’illumine sous l’influence d’une passion violente , on peut réellement alors attribuer aux vaisseaux un rôle essentiel dans leur production. On conçoit que les phénomènes dont nous parlons doivent nécessairement se produire, s’il y a contraction simultanée non-seulement des artères, mais encore des veines; car une semblable contraction détermine naturellement l’afflux et l’accumulation du sang dans les vaisseaux capillaires. Toutefois on ne saurait expliquer de celte manière les congestions sanguines actives et persistantes. Pour expliquer l’augmentation de la quantité de sang qui se porte à l’utérus pendant toute la durée de la grossesse, aux poumons et à d’autres organes, à différentes périodes de leur développement, il faut nécessairement admettre que l’affinité entre le sang et la substance propre de ces organes se trouve réellement accrue. Peutêtre doit on ranger ici la rubéfaction de la peau que provoquent des frictions faites avec une brosse ou l’application des médicaments dits rubéfiants, tels que le raifort, le daphne gnidium , la moutarde , etc. On peut également classer dans la même catégorie les congestions sanguines actives dont deviennent le
(l) Hebenstp.eit, De lurgore vitali. Lipsîæ, 179Ö. On ne rencontre dans l’ouvrage de cet auteur aucun aperçu exact sur celte question.
PHYSIOLOGIE SPECIALE
siège les organes qui se trouvent dans un état de surexcitation, le cerveau, par exemple (1).
Schwann a proposé une autre explication de ces phénomènes. Dans sa théorie, il n’est pas besoin d’admettre l’existence d’une attraction particulière entre le sang et les vaisseaux. Il suppose, en effet, que la contractilité vitale des vaisseaux capillaires cesse momentanément d’agir et éprouve une véritable rémission, ce qui permet au sang de les dilater plus qu’à l’ordinaire et, par conséquent, de s’accumuler dans l’organe en quantité beaucoup plus considérable (2). Mais les phénomènes de turgescence qui suivent l’application des rubéfiants indiquent bien plutôt un déploiement qu’une rémission d’activité de la part du tissu.
Nous devons à Thomson, Wilson Philip, Hastings, Kaltenbrunner, Wedemeyer et Koch des observations intéressantes au sujet de l’action qu’exercent les agents chimiques sur les vaisseaux capillaires. Certaines substances déterminent promptement une dilatation notable des capillaires; nous citerons pour exemple le sel de cuisine ou chlorure de soude. D’autres substances, au contraire, provoquent le rétrécissement de ces vaisseaux : telle est l’application du froid. Enfin, il en est quelques unes qui produisent d’abord la contraction, puis, secondairement, la dilatation des capillaires. Cependant, nous devons l’avouer, les expériences que les auteurs ont faites sur chacun de ces agents en particulier sont loin de s’accorder entre elles. *
D. De l’inflammation.
S 141. — Il faut distinguer avec soin l’inflammation de la turgescence: car celle-ci est un phénomène normal. C'est également à l’aide du microscope qu’on doit étudier la marche de l’intlammaliun (3).
La quantité de sang contenu dans les petits vaisseaux et les capillaires d’un organe enflammé est, dans tontes les périodes de l’inflammation, supérieure à celle qu’ils contiennent à l’état normal; mais à chacune des époques de la maladie on observe des différences considérables dans le mouvement des globules sanguins. Au commencement de l’inflammation il arrive plus de sang dans les capillaires de l’organe, mais il retourne dans les veines sans grande difficulté. A mesure que la maladie lait des progrès, la circulation s’embarrasse, se suspend dans quelques capillaires, puis dans un plus grand nombre; enfin, au plus haut degré de l’inflammation, tous les vaisseaux capillaires sont remplis de sang vraisemblablement coagulé , mais, dans tous les cas, ayant subi une certaine décomposition. Lorsque la congestion inflammatoire a son siège dans une membrane dont la surface est libre, et qu’elle a atteint son maximum d’intensité, la fibrine dissoute du sang accumulé dans les capillaires s’épanche à la surface de cette membrane, s’y coagule et y forme une pseudo-membrane. Si, au contraire, l’inflammation a lieu dans un organe où il n’existe pas de surface libre sur laquelle cette exsudation puisse s’effectuer, la matière coagulée doit nécessairement s’accumuler dans les capillaires eux-mêmes. Lorsque la circulation n’est suspendue que dans quelques capillaires isolés , et peut encore s’accomplir , quoiqn’imparfailement, dans les autres, le tissu de l’organe devient plus dense. Cet état a reçu le nom spécial d’hépatisation, quand il affecte les poumons. On l’appelle induration, quand il a son siège dans les autres organes.
(1) Comp. UoNor.DEN, dans Mf.ckfl's Archiv., 18-27, 537; W.edkmf.'ïf.r, loc. oit., 412. — (2) Encyclop. JEoertcrb. d. med. IVissensch xiv, 2.". — (5) Thomson, Traité de l’ inflammation, trad. par Jourdan. Paris, 1820 ; Kaltenbrunner, Expérimenta c.ircà station sanguinis et vasorum in inflammatione, ïUonach., 1820; Kocn, dans Mf.ckel’s Archiv, f. Anal. u. Physiol , vr.
Livra: premier.
S 142. — Le travail inflammatoire, alors même qu’il n’a lieu que dans un point particulier de l’organisme, modifie cependant, comme par reflet d’un ferment, la masse tout entière du sang. Nous voyons, |n effet, dans les maladies inflammatoires, que le sang devient plus riche en fibnne; souvent même la proportion de fibrine que contient le fluide sanguin augmente d'une manière extraordinaire. C’est un fait qui avait déjà été remarqué plusieurs fois par d’anciens observateurs, et qui, tout récemment, a été démontré par Andral et Gavarret (1).
S 143. — Si la violence de l’inflammation est telle que la circulation dans l’organe affecté s’arrête complètement, non-seulement le sang se coagule dans les vaisseaux capillaires, mais encore il se décompose totalement. La substance même du tissu se décompose également. La partie se sphacèle ; en d’autres termes, elle est frappée de mort.
Enfin, si l’inflammation se prolonge, soit par la survenance de nouvelles causes, soit par la persistance des anciennes, la substance de l’organe subit une décomposition d’un genre particulier. 11 se forme un liquide nouveau qui se sépare du tissu malade et contient une multitude de cellules pourvues de noyaux; ce liquide est le pus, et ces cellules sont les globules du pus. Nous traiterons plus tard la question de la formation du pus; nous nous contenterons de citer ici les travaux de Giilerbock (2), de Wood (3), de Vogel (4) et de Henle (5).
S 144. — Les phénomènes qu’on observe au début de l’inflammation offrent , à la vérité, beaucoup d’analogie avec ceux de la turgescence vitale. Ainsi, l’organe affecté semble attirer une plus grande quantité de sang qu’à l’ordinaire et le laisser échapper avec plus de difficulté. Mais on doit se garder de considérer comme une augmentation de l’activité vitale ce qui est essentiellement un trouble fonctionnel. Aussi, dans l’inflammation, la nature fait-elle effort pour faire disparaître les changements matériels produits dans l’organe malade par le stimulus inflammatoire, et pour le remettre en état d’accomplir la fonction qui lui est dévolue. Si l’inflammation n’était qu’une surexcitation vitale, on n’observerait jamais les phénomènes qui constituent les divers modes de terminaison des phlegmasies. Dans la reproduction des andouillers, dans le phénomène de l’érection, dans l’énorme développement matériel qu’éprouve l’utérus durant la grossesse, il existe une turgescence réelle liée à un accroissement local de la force organique. Ici, l’excitement et la force augmentent simultanément et marchent, pour ainsi dire, d’un pas égal, tandis que, dans l’inflammation, il n’y a que le changement matériel qui aille en augmentant. Or, dans ce dernier cas, le changement qui s’opère n’est pas homogène au tissu affecté; dans la simple turgescence d’un organe quelconque, il y a, au contraire, homogénéité entre la substance de cet organe et le changement qui s’y produit. C’est ainsi que, dans la turgescence de l’utérus rempli par le produit de la conceplion, il se forme de nouvelle substance musculaire, tandis que, dans l’inflammation de l’utérus, il ne se produit pas de nouvelle substance homogène à l’utérus, mais seulement de la fibrine. Or, cette matière altère le tissu enflammé du poumon, des nerfs, etc. Enfin, lorsqu’un organe est enflammé, il devient incapable de remplir ses fonctions; dans le cas de turgescence normale, au contraire, l’activité de l’organe s’accroît. C’est de cette façon seulement que l’on comprend que le changement matériel qui survient dans l’inflammation puisse déterminer la mort locale.
S 145. — L’inflammation dépend de l’irritation des vaisseaux capillaires, mais
(l) stnn. des Sc. nnl ., t. xiv, 1840, p. 361. — (2) De pure el granulalione. Berol., 1837. — (3) De puris nalurd e.l for malin rtc. lïcro!., 1837. — (4) lieber Eiter, Eiterung und die damit verwandten Vorrjaevge. Erlangen. 1838. — (5' HiteiAmVs Journal, i.xxws.
elle ne consiste ni en une augmentation, ni en une diminution de la vitalité. L’inflammation n’est ni sthénie, ni asthénie : c’est un état tout particulier qui peut se développer, soit lorsque les forces générales de la vie sont encore intactes, soit lorsqu’elles sont déjà déprimées. Mais, toutes les fois que l’inflammation occupe un organe important, à mesure qu’elle fait des progrès, elle brise les forces vitales, quand bien même, au début de la maladie, ces forces n’auraient encore subi aucune atteinte. L’inflammation consiste essentiellement en un conflit anormal entre le sang et la substance organique, conflit qui est déterminé par un changement matériel. Elle se compose de plusieurs éléments, savoir: d’une lésion locale, d’une tendance locale à la décomposition et d’une activité organique qui s’efforce de lutter contre cette tendance. Tantôt celte activité l’emporte, comme on l’observe dans la guérison d’une plaie, par exemple; tantôt, au contraire, elle est vaincue.
article ni. — Des veines.
S 146. — Comme la force du cœur suffit non-seulement pour faire parcourir au sang les arleres, les vaisseaux capillaires, mais encore, malgré tous les obstacles, pour le faire revenir au cœur par les veines, le système veineux, en un temps donné, verse dans le cœur droit une quantité de sang égale à celle que le cœur gauche chasse dans le système artériel durant le même espace de temps. Quoique la progression du sang dans les veines soit déterminée par la seule force d’impulsion du cœur, cependant elle se trouve encore facilitée par la présence des valvules qui font saillie à l’intérieur de la plupart des veines. Ces vavules sont, en effet, tellement disposées, que toute compression qui agit d’une manière intermittente sur les veines favorise le mouvement du liquide sanguin vers le cœur. Aussi, le défaut d’exercice physique ou corporel convenable devrait déjà, ne fut-ce que par cette seule raison, rendre la circulation moins active.
§ 147. — Plusieurs écrivains modernes, tels que Zugenbühler (1) et Schubarlh (2), attribuent au cœur une puissance d’aspiration ou de succion qui jouerait un certain rôle dans le phénomène de la circulation. Suivant ces auteurs, les cavités cardiaques, après s’être contractées, reviennent à un état moyen entre la dilatation et la contraction, de façon à produire un vide relatif. Carus (3) a combattu celte théorie. Wedemeyer et Günther, après avoir lié la veine jugulaire sur un Cheval, ouvrirent ce vaisseau entre la ligature et le cœur, puis y introduisirent un cathéter auquel était soudé un tube de verre recourbé. La plus longue branche du tube de verre, c’est-à-dire, la branche descendante, plongeait par son extrémité inférieure dans un verre rempli d’eau. Wedemeyer et Günther remarquèrent alors que le liquide montait de quelques pouces dans le tube à chaque pulsation du cœur , par conséquent, au moment même de la dilatation de l’oreillette, et qu’il retombait ensuite à son niveau ordinaire.
Toutefois celte force de succion ou d’aspiration ne saurait être regardée comme la cause principale de la progression du sang dans les veines. Le fait que des troncs veineux divisés continuent de verser du sang par le bout qui est opposé au cœur et qui ne communique plus qu’avec ks vaisseaux capillaires et les artères prouve, d’une manière péremptoire, que l’impulsion imprimée à la colonne sanguine par la contraction du ventricule s’étend jusqu’aux veines.
§ 148. — L’inspiration de l’air dans la poitrine détermine également l’afflux
(1) Dis s. de motu sang, per venas, dans Archiv, der Med. und Chir. Schweiz. Aerzte, 1816.— (2) Dans Gilbert’s Annalen, 1S17. — (3) Dans Meckel’s Archiv., iv, 412.