‹ Traité de physiologie de l'hommeChapitre 65 sur 87 · LIVRE PREMIER · texte numérisé non relu

LIVRE PREMIER

CHAPITRE V. — Rôle des vaisseaux sanguins dans l’absorption et l’ exhalation,

article premier. — De V absorption.

• § 161. — Avant la découverte des vaisseaux lactés par Asellius , en 1622, on regardait les veines comme les agents de l’absorption ; mais après cette découverte, et lorsqu’on eut reconnu la présence de vaisseaux lymphatiques dans le plus grand nombre des organes, on supposa que cette fonction était exclusivement dévolue à cet ordre de vaisseaux. Celte croyance était si enracinée, qu’il a fallu un temps fort long et des expériences variées de toutes les manières pour prouver que certaines substances passent immédiatement dans le sang , sans parcourir préalablement le système lymphatique. Magendie, Emmert , Mayer, Lawrence, Coales, Tiedemann, Gmelin et Westrumb se sont particulièrement distingués dans ces recherches.

A. Preuves de l'absorption immédiate par les vaisseaux sanguins.

§ 162. — Magendie et Delille ouvrirent un Chien auquel ils avaient donne à manger quelque temps auparavant, afin de rendre plus visibles les vaisseaux lymphatiques de l’appareil digestif. Ils saisirent une anse intestinale et y appliquèrent deux ligatures à une certaine distance l’une de l’autre. Ils appliquèrent encore deux ligatures sur les vaisseaux lactés de celte anse intestinale et les divisèrent ensuite. Ces observateurs s’assurèrent ainsi qu’il n’y avait plus de vaisseaux lactés qui partissent de l’anse intestinale, de sorte que celle-ci ne communiquait plus avec le système circulatoire que par une artère et une veine. Alors ils injectèrent, dans l’intestin deux onces de décoction de noix vomique et l’y retinrent au moyen d’une ligature. Six minutes après, ils virent se manifester tous les symptômes de l’empoisonnement (1).

Magendie, après avoir mis à nu sur un jeune Chien de six semaines une des veines jugulaires, l’isola dans toute sa longueur des parties environnantes, de façon à pouvoir passer une carte derrière elle. Cela fait, il appliqua sur ce vaisseau une dissolution aqueuse d’extrait alcoholique de noix vomique. Quatre minutes ne s’étaient pas encore écoulées qu’on aperçut des symptômes d’empoisonnement. Lorsque Magendie faisait celte expérience sur des Chiens adultes, les symptômes ne se manifestaient qu’au bout de dix minutes (2).

Ségalas a répété ces expériences, mais en opérant d’une manière différente (3). Il liait les vaisseaux sanguins ou simplement les veines d’une anse d’intestin, en laissant les vaisseaux lymphatiques intacts ; mais, dans ce cas, le poison introduit dans l’intestin ne faisait périr le Chien qu’au bout d’une heure.

Les résultats des expériences de Mayer (4), dans lesquelles il injectait dans lespoumonsune dissolution de prussiate de potasse, méritent d’être exposés plus en détail. Deux à cinq minutes après avoir été injecté dans les poumons, ce sel se retrouvait dans le sang. On l’y découvrait au moyen du précipité bleu ou vert que produisait dans le sérum l’addition de muriate ou de sulfate de fer. La rapidité avec laquelle le prussiate de potasse pénètre dans le sang est beaucoup trop grande pour qu’il n’y arrive que par l’intermédiaire de la lente circulation lymphatique. On reconnaissait la présence du sel dans le sang bien avant qu’on

(1) Magendie, Précis de Physiologie, n, 203; Meckei.'s Archiv., u, 1816. — (2) Magendie, loc. cit., n, 270. — (5) Dans Journal de Physiologie de Magendie, u, p. 117. — (4) Meckei.’s Archiv., t. III, 1817, p. 488.

PHYSIOLOGIE SPÉCIALE

pût l’apercevoir dans le chyle. On constatait également sa présence dans les cavités gauches du cœur, avant qu’on en pût trouver la moindre trace dans les cavités droites. Si , au contraire , l’absorption se fût effectuée au moyen des lymphatiques, le sel absorbé se serait retrouvé d’abord dans le chyle, puis dans les cavités droites, attendu que les vaisseaux lymphatiques versent leur contenu directement dans le système veineux. L’urine contenait déjà du prussiate de potasse huit minutes après l’injection de ce sel dans les poumons. Mayer retrouva également ce sel dans la peau, dans la sérosité des cavités articulaires, dans la cavité abdominale, dans la cavité thoracique, dans le péricarde , dans la graisse, dans les membranes fibreuses, par exemple, la dure mère, dans les aponévroses, dans l’arachnoïde , dans les ligaments latéraux et capsulaires, dans les ligaments internes des articulations, les ligaments de l’articulation du genou et le ligament rond de la cavité cotyloïde, par exemple, dans le périchondre et dans les Valvules du cœur.

Quelques unes des expériences instituées par l’Académie de médecine de Philadelphie (1) ont donné des résultats tout-à-fait opposés à ceux qu’ont obtenus Mayer et les observateurs que nous venons de citer. Elles semblent militer en faveur de l’opinion opposée, qui veut que l’absorption s’accomplisse principalement au moyen des vaisseaux lymphatiques ; mais ces expériences ne sont nullement concluantes. Ainsi, apres avoir injecté dans le péritoine ou dans l’intestin une dissolution de prussiate de potasse , les membres de l’Académie trouvèrent que, si, trente-cinq minutes après, on traitait le chyle de l’animal par un sel de fer, on déterminait ordinairement dans ce liquide une coloration bleue très distincte, tandis qu’au contraire, le sérum du sang et l’urine traités de la même manière ne se coloraient que fort légèrement. Mais un intervalle de trente-cinq minutes est beaucoup trop considérable, il aurait fallu , comme le faisait Mayer, examiner le sang et l’urine peu de minutes apres l’introduction du prussiate de potasse. Par la manière dont ces expériences ont été exécutées, elles démontrent tout simplement que les agents chimiques peuvent-être absorbés par les vaisseaux lymphatiques aussi bien que parles veines. Dans l’une des expériences de l’Académie (n° 36), on fit avaler à un Chat une once de dissolution de prussiate de potasse, et deux minutes après on saigna l’animal jusqu’à la mort ; on découvrit alors le sel dans son urine; mais on n'en trouva ni dans le sérum du sang, ni dans le chyle. Cependant, pour arriver dans la vessie, ce sel avait dû nécessairement traverser le système vasculaire sanguin. Plusieurs fois les commissaires de l’Académie fièrent la veine porte qui reçoit le sang du canal intestinal, et pourtant de la noix vomique introduite dans une anse intestinale causa le tétanos au bout de vingt-trois minutes ou davantage, tandis que, dans d’autres expériences, il suffisait de lier la veine porte pour déterminer également la mort ; mais alors on n’observait pas de symptômes tétaniques. Ces expériences semblent démontrer que les vaisseaux lymphatiques de l’intestin avaient porté le poison dans le sang, et qu’il leur avait fallu vingt-trois minutes pour cela; mais elles ne prouvent nullement que les veines n’absorbent pas, et même beaucoup plus rapidement que ne le tout les lymphatiques. D’ailleurs , nous avons vu plus haut ( I. S 102) qu’il existe des anastomoses entre la veine cave et certaines branches des veines intestinales.

Westrumb (2) a retrouvé du prussiate de potasse dans l’urine, deux minutes après l’avoir injecté dans l’estomac, tandis que la lymphe et le chyle ne contenaient aucune trace de ce sel. Pour faire celte expérience, cet observateur

(l) Philaclelph. Journ., n° 6; FnoniEr’s Nol.< no 40. — (2) Meckel’s Archiv , vii, 52o, 540.

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