LIVRE PREMIER
La conclusion que nous sommes en droit de tirer de l’examen des faits qui précèdent, c’est que les vaisseaux lymphatiques possèdent réellement la faculté d’absorber, mais qu’ils ne peuvent l’exercer que sur certaines substances particulières, vraisemblablement en vertu de quelque affinité spéciale ; c’est que les substances étrangères, les sels, par exemple, pénètrent difficilement et seulement par exception dans les vaisseaux lymphatiques, tandis que d’autres , telles que les matières colorantes, ne peuvent jamais, du moins en règle générale, être absorbées par ces vaisseaux.
§ 203. — Il suffit de comparer le chyle recueilli des vaisseaux lactés avec le chyme qu’on prend dans le canal intestinal , pour être immédiatement convaincu non-seulement que les lymphatiques absorbent, mais encore qu’ils font subir certains changements à la subtance qu’ils ont absorbée. En effet , ce n’est que lorsqu’elle est contenue dans les vaisseaux lymphatiques que la matière nutritive nouvelle acquiert la propriété de se coaguler spontanément, du moins en partie. En outre, cette propriété est d’autant plus prononcée que le chyle se trouve plus loin des radicules des lymphatiques intestinaux, liest possible que les vaisseaux lymphatiques qui résident dans les autres parties du corps possèdent également le pouvoir de convertir l’albumine en matière coagulable. Dans tous les cas, il est évident que cette action des chylifères sur les matières absorbées distingue essentiellement l’absorption de ces vaisseaux d’avec l’imbibition à travers les capillaires sanguins et la pénétration immédiate dans le sang de toute substance à l’état de dissolution. Il est vraisemblable , ainsi que E. H. Weber s’est efforcé de le démontrer, que les vaisseaux lymphatiques, même quand ils absorbent des matières étrangères, leur font également éprouver certaines modifications. Emmerl, par exemple, a observé que, si l’on introduit de l’angusture vireuse dans une plaie pratiquée à la patte d’un animal dont on a préalablement lié l’aorte abdominale, ce poison ne produit aucun de ses effets toxiques ordinaires. L’acide prussique lui-même , appliqué de cette manière, après la ligature de l’aorte abdominale, n’empoisonne pas l’animal. Or, dans ces deux cas, ces poisons ont pu, du moins par simple imbibilion , pénétrer dans les lymphatiques aussi bien que dans les vaisseaux sanguins. Par conséquent, si la circulation sanguine est interrompue par la ligature de l’aorte, celle par les lymphatiques a pu continuer, et l’on doit naturellement attribuer l’absence des effets ordinaires du poison aux changements que ces derniers vaisseaux font subir aux substances étrangères qu’ils absorbent.
§ 204. — Le mécanisme de l’absorption, il faut l’avouer, nous est encore inconnu. La capillarité par laquelle quelques auteurs expliquent si volontiers une multitude de phénomènes dont le corps animal est le siège explique bien , à la vérité, pourquoi les tubes capillaires se remplissent, lorsqu’ils sont vides ou lorsqu’ils ont la faculté de se vider eux-mêmes de temps en temps. Mais elle ne rend nullement compte des mouvements et de l’ascension des fluides organiques. Lorsque, dans une expérience où j’injectai du lait dans l’intestin de manière à distendre ses parois, j’aperçus les vaisseaux lymphatiques du mésentère remplis par le liquide de mon injection, je m’imaginai au premier abord avoir découvert l’explication de l’absorption qui s’opère à la surface du canal intestinal. Mais j’abandonnai sur le champ cette idée, dès que je réfléchis à la faiblesse des contractions de l’intestin qu’on observe quand on vient à ouvrir immédiatement l’abdomen, et à l’état de collapsus dans lequel, en général, l’intestin grêle semble se trouver alors. L’explication que j’avais conçue me parut encore plus inadmissible, lorsque je reconnus que, dans cette expérience, l’injection des lymphatiques était ordinairement, peut-être même toujours, précédée de la lacération de la tunique
la plus interne des intestins. Il faut donc nécessairement admettre que, dans le phénomène de l’absorption, il existe une attraction spéciale entre les lymphatiques et les substances qu’ils absorbent. Mais une fois que les radicules des vaisseaux chylifères se trouvent remplis jusqu’au delà de la tunique musculaire , la plus légère contraction de l’intestin, en déterminant la compression des lymphatiques qui marchent entre les fibres de la tunique musculaire, doit naturellement faire cheminer le chyle dans les vaisseaux. En effet, toute compression des lymphatiques, grâce à la disposition de leurs valvules, pousse le chyle dans la direction du réservoir de Pecquet, cisterna chyli (PL I, fig. 14). Dès que les vaisseaux chylifères se sont vidés et que la contraction de l’intestin vient à cesser, le vide qui s’est produit appelle un nouvel afflux de chyle. Mais, quoique les choses puissent se passer de cette manière dans les inteslins, il n’en saurait être de même dans les parties qui sont dépourvues de toute contractilité. En outre, on ne trouve pas de valvules dans les vaisseaux lymphatiques des Poissons. Par conséquent, il est probable qu’il existe ici une espèce particulière d’attraction. Il est certain que cette attraction n’est pas une attraction physique comme l’attraction capillaire, par exemple, mais bien une attraction organique dont nous ne savons rien jusqu’à présent. Je n’ai jamais aperçu le plus léger mouvement dans les villosités intestinales, lorsque j’ouvrais l’intestin sur un Lapin vivant et examinais sa surface interne après l’avoir étalée sous l’eau chaude. Je n’ai jamais vu non plus la moindre apparence de mouvement , soit dans les vaisseaux lymphatiques du mésentère, soit dans le réservoir de Pecquet, soit enfin dans le canal thoracique.
§205. — L’absorption par les vaisseaux lymphatiques chez les animaux est aujourd’hui enveloppée d’une telle obscurité, qu’il me parait utile et même nécessaire d’étudier les lois de l’absorption considérée dans le règne végétal. Le rapport sous lequel les plantes elles animaux offrent le plus d’analogie est peutêtre celui de l’ascension des fluides. L’ascension de la lymphe dans les lymphatiques, à partir de leurs radicules , et celle de la sève dans les vaisseaux des plantes se ressemblent singulièrement.
Ainsi que l’a démontré Dutrochet, les organes qui, au printemps, effectuent l’ascension de la sève des plantes, sont les parties terminales des racines; la force unique qui pousse la sève en haute est la vis à tergo qui part de celles-ci. Ce physiologiste coupa l’extrémité d’un jel.de vigne qui avait deux mètresde longueur, et il reconnut distinctement que la surface de la section continuait à verser la sève sans interruption. En conséquence, l’ascension de la sève n’est pas due à une attraction exercée par la partie supérieure de la plante sur la sève de la partie inférieure du jet. Dutrochet coupa ensuite le jet de vigne près du sol, et en même temps il observa la surface de la section qu’il avait pratiquée à son extrémité supérieure. A l’instant même où la base du jet se trouva divisée, il vit cesser l’effusion duliquide, quijusquelà s’élail opérée à la surface qu’il examinait. La cause de l’ascension de la sève ne résidait donc pas non plus dans le tronc de la vigne. Quant à la portion de la tige qui restait en communication avec les racines, elle continuait encore de répandre de la sève par sa surface coupée, et cela sans interruption. Alors Dutrochet écarta la terre qui entourait les racines et les coupa; mais la surface de la section des racines qui demeuraient en communication avec le sol ne cessa pas de verser de la sève. En continuant à enlever successivement de nouvelles portions de racines, Dutrochet vit toujours la sève couler par la portion qui se continuait avec les radicules, jusqu'à ce qii’enfin il eut atteint les dernières extrémités de celles-ci. Ainsi donc , ce sont les portions terminales des racines qui, élant, elles-mêmes le siège de l’absorption incessante des fluides , doivent nécessairement , par l’effet de la continuité de