INFLUENCE DU SYSTEME NERVEUX SUR LA RESPIRATION
L'examen des rapports de la respiration avec les centres nerveux et avec différents nerfs encéphaliques et spinaux constitue un sujet d'étude aussi intéressant pour le physiologiste que fécond en utiles applications pour le médecin.
L — Et d'abord prouvons qu'il existe, dans le centre cérébro-spinal, une partie qui tient sous sa dépendance immédiate tout le mécanisme respiratoire^ et dont la destruction arrête aussitôt le jeu d'un mécanisme si compliqué .
Galien avait parfaitement reconnu ce fait aussi curieux qu'important, qu*il se trouve au commencement de la moelle épinière une partie dont la lésion anéantit sur-le-champ la respiration et la vie chez les animaux : « Atqui perspicuum est», dit-il (1), « quod, si post primamaut secundam u vertebram, aut in ipso spinalis medullœ principio sectionem ducas^ re- » pente animal corrumpitur {ètoofBùpixou napa)(piiM xb Cwov). »
Lorry^ ignorant sans doute l'expérience de Galien, annonce le même résultat en ces termes (2) : « Coupant la moelle de l'épine transversalement en plusieurs endroits, je produisais successivement différents degrés de paralysie. Quand je fus parvenu au cou, je fus fort étonné de voir qu'en plongeant un stylet ou la pointe d'un scalpel sous Tocciput, j'excitais des convulsions, et que, entre la deuxième et la troisième vertèbre^ loin de produire la môme chose, l'animal mourait presque sur-le-champ, et que le pouls et la respiration cessaient absolument... »
Cependant ni Galien ni Lorry n'avaient rigoureusement déterminé cette portion de l'axe cérébro-spinal dont la lésion tue les animaux à l'instant même.
De nos jours, Legallois a mis plus de précision dans ses recherches. «Ce n'est pas du cerveau tout entier, dit cet observateur (3), que dépend la respiration, mais bien d'un endroit assez circonscrit de la moelle allongée^ lequel est situé à une petite distance du trou occipital et vers l'origine des nerfs de la huitième paire ou pneumogastriques. Car, si l'on ouvre le crâne d'un jeune lapin, et que Ton fasse l'extraction du cerveau par portions successives, d'avant en arriére, en le coupant par tranches^ on peut enlever
(1) GALm, De anatom. administr. lib. VIll, eap. n, p. 696 et 697, MH. de Xabn. Leiprif, 1821.
(2) LOEKY, Acad. des k. de Paru {Mémoireê des gavants étrangers^ t. Ill, p. 366 et 367).
(3) Lmallois, œuvres complètes^ 1. I, p. 6A. Paris, 1830, avec des noies de Pariset. I.01I0R. — riTSioi. l. — 50
de cette manière tout le cerveau proprement dit, et ensuite tout le cervelet et une partie de la moelle allongée. Hais la respiration cesse subitement lorsqu'on arrive à comprendre dans une tranche l'origine des nerfs de la huitième paire. »
Aussi, après avoir été témoin des expériences de Legallois^ Percj, dan< son rapport à l'Institut (1), n'hésite-t-îl pas non plus à affirmer que de premier mobile, le principe de tous les mouvements respiratoires a son sié;:<' vers cet endroit de la moelle allongée (bulbe rachidien) qui donne naissance aux nerfs de la huitième paire » (2).
Or, ces mouvements multiples de la respiration s'accomplissent, soit à la tête (dans les narines, la bouche et le voile du palais), soit au cou (à Veitérieur et à l'intérieur du larynx), soit enfin au tronc (dans les épaules, le^ parois du thorax et de l'abdomen). C'est donc le jeu de ce mécanisme, dan^ son ensemble, qu'on peut voir s'arrêter soudain par suite de la lésion précédente.
Il est d'ailleurs à peine besoin de faire observer ici que le bulbe rachidien n'est pas le premier mobile de la respiration, seulement parce qu i< donne origine aux nerfs pneumogastriques; ou, en d'autres termes, que la mort subite due à la lésion du bulbe ne résulte pas uniquement de la suppression d'influence de ces nerfs. Ne sait-on point, en effet, qu'après la résection des pneumogastriques, chez les animaux adultes^ la respiration, quoique gênée et laborieuse, peut continuer pendant un temps encore assez long? Si l'hypothèse précédente était admissible, la mort, au lieu d»' survenir, dans ce dernier cas, du second au cinquième jour, devrait frapper les animaux à l'instant même, comme quand le bulbe lui-même est lésé. Après Legallois, Flourens (3) a cherché à fixer d'une manière plus précise encore le véritable siège, dans le bulbe rachidien, de Torgane qu ii nomme premier moteur du mécanisme respiratoire, point central du système nerveux, etc. Ce physiologiste, récapitulant les résultats obtenus sar six lapins, s'énonce ainsi (&) :
a J'ai dit plus haut que ce point commence avec l'origine de la huitième paire et s'étend un peu au-dessous. Pour en déterminer les limites avec pl«^ de précision, je mis à nu, sur les lapins que je venais d'opérer, toute la partie supérieure de la moelle épinière cervicale et toute la moelle alloDgée. Je comparai soigneusement alors les diverses sections faites sur ces parties, et voici ce que je trouvai :
» La première section, ou la section pratiquée sur le premier lapin. l'avait été immédiatement au-dessous et en arrière de l'origine de lahuitièro» paire ; la seconde section se trouvait une ligne et demie à peu près au-dessous de cette origine ; la troisième, environ trois lignes^ et la quatrième,
(1) Pbrct, séance du 9 septembre 1811.
(2) Ouvr. cité it LEGALLOIS» t. I, p. 2A7 et 250«
(3) FloOreiis, Rech, expérim, sur les propriétés et les fonctions du système nervetr dans Ui animaux vertébrés^ 2* édit., p. iOO et suIt. Paiii« 1849.
(A) Owr. cUé^ p, 203 et 204,
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trois ligties et demie plus au-dessous encore. La cinquième section enfin avait eu lieu immédiatement au-dessus de Torigine de la huitième paire, et la sixième près d'une ligne au-dessus de cette origine.
» Or les mouvements respiratoires de la tète avaient reparu dès la troisième section, et ceux du tronc dès la cinquième. La limite du point centrai et premier moteur du système nerveux se trouve donc immédiatement au* dessus de l'origine de la huitième paire; et sa limite inférieure, trois lignes à peu près au-dessous de cette origine. Ce point n'a donc, en tout, que quelques lignes d'étendue dans les lapins : il en a moins encore dans les animaux plus petits que ceux-ci; il en a un peu plus dans les animaux plus grands, V étendue particulière de ce point variant comme varie V étendue totale de teneé" phale; mais^ en définitive, c'est toujours d'un point, et d'un point unique, et d'un point qui a quelques lignes à peine, que la respiration, l'exercice de l'action nerveuse^ l'unité de cette action, la vie entière de Panimal, en un mot, dépendent, u
Guidé par les recherches de mes devanciers, j'ai fait également un assez grand nombre d'expériences qui m'ont conduit à reconnaître que l'organe premier moteur du mécanisme respiratoire n'a pas son siège dam toute l'épaisseur de la rondelle ou du segment de bulbe commençant avec l'origine même de la huitième paire et finissant un peu au-dessous d'elle. En cOet^ j'ai pu diviser, détruire, à ce niveau, les pyramides antérieures et les corps restiformes, et voir la respiration persister : au contraire, la destruC" tion isolée du faisceau intermédiaire du bulbe, au même niveau^ a produit l'arrêt instantané de la respiration (1).
A cette occasion, je ferai observer que les corps restiformes et pyramidaux sont exclusivement formés de fibres blanches remplissant le simple rôle de conducteur des impressions et des ordres de la volonté, tandis que le faisceau intermédiaire (j'appelle ainsi celui qui est situé entre les corps pyramidal antérieur et restiforme) est seul pénétré d'une quantité considérable de substance grise, riche en vaisseaux et apte à représenter, au centre du bulbe rachidieny un foyer spécial d'innervation. C'est donc l'intégrité de ce foyer spécial, composé de substance grise et aidé des fibres du faisceau intermédiaire, qui, d'après mes expériences, est seule nécessaire, chez les animaux, à l'entretien de leurs mouvements respiratoires ; tandis que les facultés motrice et sensitive des parties qui l'avoisinent [pyramides antérieures et corps restiformes) peuvent être suspendues sans danger immédiat pour la vie» comme je l'ai constaté sur les animaux soumis à l'inhalation de Téther. Est-il d'ailleurs besoin d'ajouter que tous les jours, chez les agonisants et les apoplectiques, on a occasion d'observer que, ne fonctionnant déjà plus comme organe de transmission, ni des impressions sensitives, ni de l'action cérébrale sur les muscles volontaires, cependant le bulbe con«* tinue d'agir comme premier moteur du mécanisme respiratoire ?
(1) UmciT, Eœpérienisn rekdives auœ effets de t^halatUm de Nther nUfinriqtu sur le êysième nerveux de f homme et des animaux (JrcA, génér» de métf.y t. illl« p. Z77, 16A7).
Depuis la publication de nos expériences, en 1847, Fiourens (1) s>sl appliqué à définir^ avec une précision nouvelle, le poini de la moelle allongée qu*il appelle le nœud ou le point vital^ et qu'il place « <t ia ipomk du Vde substance grise » existant en arrière de cet organe. H ne s'agit plus ici, comme Fiourens lui-même l'admettait autrefois^ d'une partie offrast « quelques lignes d'étendue et variant comme varie l'étendue totale de l'encéphale»; il s'agit, pour ainsi dire, d'un point mathématique dont l'ablation entraînerait Textinction soudaine de la vie.
Pour faire cette expérience^ « je me sers, dit Fiourens, d'un petit em* porte-pièce dont Vauverture a à peine un millimètre de diamètre. Je plonge cet emporte-pièce dans la moelle allongée, en ayant soin que l'ouvertore de l'instrument réponde au V de substance grise, et l'embrasse. J'isole ainsi, tout d'un coup, le point vital du reste de la moelle allongée, etc.; et, tout d'un coup, les mouvements respiratoires du tronc et les mouvements respiratoires de la face sont abolis.... C'est donc d'un point qui n'est pas plus gros qu'une tête d'épingle que dépend la vie du système nerveux^ la rie de l'animal par conséquent, en un seul mot, la vie » .
Cependant il nous a été souvent donné de voir, sur des lapins ou sarde jeunes chiens ayant subi une pareille lésion, les mouvements respiratoires persister avec leur rhythme ordinaire ; ajoutons qu'étant d'autres fois parvenu à diviser exactement, sur la ligne médiane, le bulbe rachidien dans toute sa hauteur en passant par la pointe du V de substance grise, nous avions: déjà vu antérieurement (2) la respiration continuer avec une certaine régularité.
n n'en a pas été de même quand l'incision portait obliquement dans la profondeur du faisceau gris ou intermédiaire du bulbe : dans ces cas, parfois la mort a été instantanée, chez les chiens adultes^ alors même que la lésion était unilatérale.
Il nous serait difficile de dire les véritables causes desquelles ont dû dépendre les différences des résultats obtenus par Fiourens et par nous f ).
(1) FLOnREHS, Note sur le point vital de la moelle allongée {Comptes rendus des séances de CAcad, des se. de Paris, octobre 1851, -p. 437).
(2) Voy. mon Traité de physiologie^ t. II, 2" partie, p. 84. V édit. Paris, 1850.
(*) FiiODEnis a encore poblié de nouveaux détails sur le noeud vital (Toy. Comptes rend» des séances de FAcad, des se. de Paris, 22 novembre 1858). Le petit emporte-pièee, « doot TouTerture a à peine un millimètre de diamètre v, ne paraît plus suffisant i Fiourens pov isoler, du reste de la moelle allongée, le point vital auquel il reconnaît plus d'étendue qu'a»trefois. « Le nœud vital, dit-il, est double, c'est-à-dire formé de deux parties ou moitiés réunies sur la ligne médiane, et dont chacune peut suppléer à Tautre. — Pour que la ^ cesse, il faut que les deux moitiés soient coupées, et toutes deux dans la même étendoe, daoi une étendue de 2 millimètres et demi chacune ; pour les deux et en tout, 5 millimètres» — Une section transTersale de 5 millimètres dans un point de la moelle aUongée (c'est-îdire passant sur le milieu du V de substance grise), voilà tout le peu qu'il faut pour détrvire la vie. 9
Si une pareille section, quand elle est profonde, fait cesser la vie, c'est que nécessairemeot, à ce niveau, elle porte sur le noyau gris ou central du bulbe (ou faisceau intermédiaire xai pyramides antérieures et aux corps restiformes) dont la destruction isolée, comme je l'ai démontré en 1847 (/oc. ctY.), suffit en effet pour produire l'arrêt instantané de la respiration.
Les expériences de Scbiff (Uhrbnch der PhysioL, p. 323, lalir. 1858-59) et celtes de BMWR-SÊavAiD {Journal de physiologie, !•' avril 1858, p. 217) sont en qppeiilioaa^