LONGET. — PHYSIOL
d8 DE I.A DIGESTION.
par exemple, qui, pour percer Técorce des arbres, se servent de leur bec. Les bords tranchants de cet organe sont hérissés de dentelures latérales aiguôs dans les Harles. Mais le bec n'est jamais armé de véritables dénis chez aucun Oiseau ; d'où une mastication très-incomplète, à peu près nulle, qui est parfois remplacée par l'action énergique d'un estomac très-musculaire, le gésier.
La langue des Oiseaux varie beaucoup dans sa forme et dans sa structure. Chez les Perroquets, qui font subir un commencement de mastication à leurs aliments, elle est épaisse, charnue, et constitue un véritable organe de gustation; aussi est-elle munie de papilles molles et nombreuses. Elle est sèche, triangulaire et hérissée de pointes cartilagineuses vers sa base, chez la plupart des Granivores. D'autres fois, comme chez les Pics, elle est protractile, garnie de petits crochets, et susceptible d'être dardée au loin sur les insectes dont ces oiseaux se nourrissent.
La bouche des Oiseaux est humectée par une salive généralement épaisse et gluante que sécrètent des amas de follicules arrondis placés surtout audessous de la langue. Mais il existe aussi, dans beaucoup d'espèces, des glandes conglomérées, correspondantes aux glandes sous-maxillaires, sublinguales et parotides des Mammifères. Chez les Rapaces, se rencontrent, comme analogues des amygdales, des follicules plus ou moins nombreux el disposés sur deux rangées derrière l'orifice des trompes d'Ëustacbe.
Le tube digestif présente une capacité qui est en rapport avec la nature du régime. Dans les Oiseaux carnivores, il est beaucoup plus court que dans ceux qui vivent spécialement de graines. Ordinairement le tube digestif présente trois estomacs distincts. Le premier est une poche à parois membraneuses, placée à la suite de l'œsophage vprs la partie inférieure du cou; on le nomme jabot : très-développé chez les Granivores, il manque à un assez grand nombre d'oiseaux carnassiers, et spécialement à ceux qui se nourrissent de poissons. La seconde poche stomacale, ou ventricule succenturié^ qui n'offre qu'un médiocre développement, a pourtant de l'importance au point de vue de la digestion, à cause du grand nombre de follicules qui s'y trouvent pour sécréter le suc digestif; son volume s'accroît chez les Oiseaux qui sont dépourvus de jabot. Quant au troisième estomac, ou gésieTy il varie beaucoup dans sa capacité et sa structure : c'est ainsi que ses parois sont minces et membraneuses chez les Oiseaux carnassiers, tandis qu'elles sont très-épaisses et garnies d'une tunique musculeuse puissante chez les Granivores. Dans ces derniers, la face interne du gésier est recouverte d'un épithélium épais et cartilagineux qui, parfois, forme deux grosses saillies pouvant s'appliquer Tune contre l'autre et agir à la façon de meules ou d'un appareil masticateur.
Le foie des Oiseaux, ordinairement muni d'une vésicule biliaire, est volu- ' mineux et formé de deux lobes principaux qui versent le produit de leur sécrétion à l'extrémité de l'anse duodcnale, tantôt le plus souvent à l'aide de deux canaux séparés (hépatique et cystique), tantôt, mais exceptionnellement,comme chez les Calaos, à l'aide d'un canal unique ou cholédoque* Eu général, les deux canaux cystique et hépatique s'ouvrent dans
DE l'appareil De LA DIGESTION DANS LA SÉRIE ANIMALE. 19
l'intestin à une faible distance Tun de Tautre. Le Manchot fait exception à cet égard; les orifices des deux conduits sont très-éloignés Tun de Tautre^ d'après les observations de Stannius.
Toujours situé dans l'anse du duodénum^ le pancréas des Oiseaux est généralement de forme allongée et souvent se compose de deux lobes qui sont ou très-imparfaitement réunis ou entièrement séparés. Le nombre des conduits excréteurs varie de un à trois. Quand il y en a trois, le dernier s'insère habituellement à une certaine distance des deux autres, dans l'angle de l'anse du duodénum ; tandis que ceux-ci, alternant avec les conduits hépatique et cystique, s'ouvrent à côté d'eux dans l'intestin.
Les Mammifères sont herbivores ou carnivores, et, suivant leur régime^ présentent des difl'érences remarquables dans plusieurs parties de leur appareil digestif.
A j'exception d'un petit nombre d'animaux de cette classe, tels que l'Échidné, les Fourmiliers, les Pangolins, qui sont dépourvus de dents^ et des Baleines adultes chez lesquelles les dents sont remplacées par les fa-, nons de substance cornée (*), on trouve chez les autres Mammifères des appareils dentaires et masticateurs de formes et d'usages très-variés suivant le mode d 'alimentation. Les trois espèces de dents incisives, canines et molaires, qu'on trouve chez l'Homme, se rencontrent aussi dans beaucoup de Mammifères^ mais souvent avec interruption dans la série qu'elles forment, comme cela s'observe chez les Pachydermes et les Ruminants. On sait que^ chez ces derniers, il n'existe pas de dents incisives à la mâchoire supérieure et que les canines manquent aux Ruminants à cornes. Les dents molaires étant les véritables dents de la mastication ont une existence plus constante que celle des incisives ou des canines; aussi sont-elles les dernières à disparaître. Certaines dents sont susceptibles de prendre, dans diverses espèces, un très-grand développement; alors, ne pouvant plus concourir à la mastication, elles constituent des défenses plus ou moins puissantes et redoutables.
L'appareil glandulaire, annexé aux cavités buccale et pharyngienne, se compose en général, d'abord de glandes parotides maxillaires et sublinguales, puis de nombreuses glandules (labiales, buccales, molaires, zygomatiques, palatines), qui n'existent pas toujours toutes à la fois^ et qui varient beaucoup sous le rapport de leur développement. Uuant aux amyg* dales, elles paraissent ne faire jamais défaut Les glandes salivaires sont généralement bien plus développées chez les Mammifères omnivores et herbivores que chez ceux qui se nourrissent de chair; ces difTérences s'expliqueront facilement^ plus tard, quand viendra l'étude mécanique et chimique delà digestion. Ces glandes, qui sont surtout très-volumineuses chez la plupart des Édentés^ l'Echidué et le Castor, sont à leur minimum de
(*) D'après GeotSroy Sainl-Hilaire (Ann. du Muséum, 1807, t. 1, p. 36 A), U existe des deots transitoires à l'intérieur des mâchoires des fœtus de Baleine. Ses observations ont été confirmées par celles d*Ëschncht, de Miilder et de Stannius.
20 DE LA DUiESTION.
développement chez les Phoques; elles manquent même complètement chez les Cétacés vrais^ tandis que, chez les Cétacés herbivores, elles offrent un volume considérable.
La langue, dans sa forme, son degré de mobilité et sa structure, présente de notables différences. Elle est étroite et protractile chez la plupart des Pachydermes, des Ruminants et des Solipèdcs. Dans beaucoup d'espèces de Mammifères, souvent aussi elle est plus mobile que dans Thomme. Vermiforme et très-protractilc chez les Fourmiliers, elle est allongée et gréle^ surtout chez certains Ëdentés. Quelques Chéiroptères et beaucoup de Singes de l'ancien continent sont pourvus d'une saillie linguale qu'on a appelé» ian^ue accessoire. Quant à l'enveloppe de la langue, tantôt elle est lisse ou pourvue de papilles courtes et molles (Singes, Chien, Ours, etc.); tantôt elle est parsemée, surtout en avant, de soies ou d'épines diversement disposées, quoique en général dirigées en arrière (beaucoup de Carnassiers, Chats, Hyènes, etc.)*
Le tube digestif présente des différences très-considérables dans sa capacité et dans sa longueur, scion que les aliments qui doivent y séjourner proviennent du règne végétal ou du règne animal ; en général, le tube digestif est d'autant plus simple que les espèces sont plus exclusivement carnivores. Ainsi, dans beaucoup de Carnassiers, sa longueur est seulement environ trois on quatre fois celle du corps, tandis que chez les Herbivores, elle est ordinairement de dix à douze fois, et quelquefois même de près de vingt-huit fois cette longueur (dans le Mouton, par exemple). L'estomac en particulier varie beaucoup aussi : en général, il est simple comme chez l'Homme; mais quelquefois il e^t multiple, c'est-à-dire composé de plusieurs poches ou cavités distinctes qui communiquent les unes avec les autres; dans ce cas, il arrive ordinairement que lesalimenls, après avoir séjourné plus ou moins longtemps dans une première cavité stomac<ile, remontent dans la bouche pour y subir une mastication plus complète, avant de passer dans les autres parties du tube digestif. Ce phénomène est désigné sous le nom de rumination. Devant y revenir plus tard pour l'étudier en détail, nous ne faisons que le mentionner ici.
Il existe parfois une sorte d'antagonisme fort remarquable entre l'estomac et le caecum. Il y a notamment des Herbivores à estomac simple dont le cœcum est souvent énorme, tandis que ce dernier est fréquemment peu développé quand l'estomac est d'une structure compliquée. Aucune partie de l'intestin n'est d'ailleurs plus sujette à varier que le caîcum. Il n'est pas rare de le voir manquer complètement, surtout chez les Carnassiers et les Insectivores; dans les Quadrumanes, il est généralement plus volumineux que chez l'Homme, et il acquiert un volume considérable principalement chez quelques Marsupiaux frugivores, et chez un très-grand nombre de Rongeurs :1e c;t»rum l'emporte ici non-seulement sur le gros intestin, mais encore assez ordinairement sur l'eslomac; (luelquefois même il est plus long que le corps.
Tous les Mammifères ont des sécrétions biliaire et pancréatique qui viennent se déverser dans le duodénum. Quant à la vésicule biliaire, clic
manque quelquefois, notcimment chez les Cétacés \Tais, chez plusieurs Ruminants, beaucoup de Rongeurs^ et chez TAï parmi les Édentés. Ordinairement les divers conduits excréteurs du pancréas se réunissent en un seul canal qui s'ouvre tantôt dans le conduit cholédoque ou son ampoule, tantôt directement dans l'intestin. Quand«il existe deux conduits pancréatiques, ou ils s'abouchent dans l'intestin chacun séparément, ou bien l'un d'eux se réunit au canal cholédoque et l'autre s'ouvre dans le duodénum ; c'est ce qui a lieu, du moins assez souvent, chez le Chien.
Ainsi que nous l'avons dit, la vie se maintient dans un état d'équilibre instable entre les forces qui tendent à restituer à la matière inorganique les éléments des corps organisés et celles qui tendent à assimiler aux animaux les substances nécessaires à leur nutrition. Les premières, qui sont constamment agissantes, ont pu être assez exactement appréciées, et l'on sait que chaque jour l'homme adulte, par exemple, restitue à la nature par la peau^ par les reins, par les poumons, etc., près de 20 grammes d'azote, et qu'il brûle environ 300 grammes de carbone à l'aide de l'oxygène atmosphérique passé dans le sang : c'est donc une perte de matériaux de 320 grammes par jour. Pendant le même temps^ il expulse parles urines, par la sueur, par la perspiration pulmonaire, etc., environ 3 kilogrammes d'eau, si bien que peu de jours suffiraient pour détruire l'organisme si des éléments nouveaux ne venaient remplacer ceux qui sont éliminés.
I. La sensation qui annonce le besoin de réparer les pertes des matériaux solides, c'est la faim : la soi/ indique la nécessité de restituer des liquides à l'organisme. Or, comme toute sensation suppose un organe où se fait l'impression, un cordon nerveux qui la transmet, un centre qui la perçoit, les premières questions qui se présentent à notre examen sont les suivantes : Où se fait sentir la faim? où la soif? Quels r\prfs transmettent ces impressions, quelles parties des centres nerveux les peuvent percevoir ?
Il n'est pas difOcile d'indiquer, par un à peu près^ le siège de la faim. Chacun a éprouvé la sensation particulière que fait naître le besoin de prendre des aliments, et le langage vulgaire a adopté les expressions «avoir » mal à l'estomac, éprouver des tiraillements d'estomac», comme synonymes d'avoir faim. C'est, en effet, dans la région épigastrique, dans un espace occupé par l'estomac, que la faim se fait sentir d'abord. Mais est-ce réellement dans cet organe que siège la faim? Non certainement. L'estomac peut manquer, sans que la faim cesse de se faire sentir; chez les animaux dépourvus d'estomac, le besoin de prendre des aliments n'en existe pas moins. Les lésions graves de l'estomac, qui détruisent cet organe presque complètement, n'éteignent pas le sentiment de la faim, et les individus dont l'estomac est totalement envahi par la substance cancéreuse
éprouvent néanmoins le besoin de manjçer; enfin ou peut faire cesser le sentiment de la faim, sans introduire d'aliments ni d'autres corps solides dans Testomac, ainsi que le prouvent les injections de matières nutritives dans les veines.
La faim est Vexpression (Tun état général qui se traduit par une sensation spéciale que nous rapportons à l'endroit où elle se fait sentir, bien qu'en réalité elle ne siège pas uniquement en cet endroit. Il en est ainsi d'ailleurs d'autres sensations internes : le besoin de dormir se manifeste par une sensation particulière aux yeux, aux paupières, et certes il ne viendra à l'esprit de personne de localiser le sommeil dans les yeux. Les fonctions géni> taies et les sensations qu'elles provoquent donneraient matière aux mêmes considérations. C'est donc dans l'organisme, en général, qu'il faut placer le sentiment de la faim; et la sensation particulière éprouvée dans la région épigastrique doit être considérée comme une manifestation limitée d'un état général, comme le prodrome des nombreux phénomènes de la faim. Telle qu'elle est cette sensation, qui, nous le répétons, n'est qu'une manifestation isolée des manifestations multiples du besoin de prendre des aliments, et qui siège dans la région épigastrique, tient à un état particulier de l'estomac, car par la compression exercée sur cette région, par l'introduction dans l'estomac de matières non alibiles, on peut la faire cesser sans que pour cela la faim réelle disparaisse. Elle est produite, suivant toute apparence, par une niodification dans la sensibilité gastrique, mais nous ne savons trop de quelles parties de cet organe : les nombreuses collections d'observations de lésions profondes de l'estomac démontrent que ses parois ont pu être détruites, soit dans le grand cul-de-sac, soit à l'extrémité pylorique, à la grande courbure ou à la petite, sans que cette sensation gastrique ait disparu. De vastes ulcérations de la muqueuse stomacale n'ont pas fait disparaître cette manifestation du besoin de manger. Néanmoins, et par analogie, il est permis de supposer que cette sensation part de la muqueuse de l'estomac, puisque l'introduction de corps inertes dans ce viscère suffit pour la calmer.
La sensation nbrmale de la faim est-elle liée à quelque modification appréciable de la muqueuse gastrique? On a prétendu que, pendant la vacuité de l'estomac, il y avait un excès de sécrétion acide qui irritait les papilles de la membrane muqueuse; le contraire est parfaitement établi. — *W. Beaumont (1) attribue cette sensation à la réplétion des conduits qui sécrètent le suc gastrique : or, rien ne s'opposerait à l'écoulement de ce suc, si ces conduits en contenaient pendant l'état de vacuité de l'estomac, et il est reconnu que l'influence d'un aliment ou d'un corps étranger est nécessaire pour produire la sécrétion du suc gastrique. — On a supposé que la bile refluait dans la cavité stomacale et que la sensation qu'elle produisait se traduisait par celle de la faim. Mais nous savons, au contraire, que la présence de la bile dans l'estomac détermine des nausées et
(1) Bxper, and Observ. un the Goitric Juice^ p. 57.
supprime Tappétit; d'ailleurs celte déviation dans récoulement de la bile est bien loin d'être aussi fréquente que le sentiment de la faim.
Dumas (1) a placé le siège de cette sensation dans le système lymphatique qui, à défaut d'autre aliment, tendrait à absorber les organes mêmes de la digestion : or, il n'est pas exact de croire que la faim, même très-intense et très-prolongée, détermine une résorption des parois de l'estomac, et il résulte même des recherches de Chossat (2) que, dans l'inanition, la mifqueuse gastrique augmente d'épaisseur. — Enfin, doit-on supposer que la contraction de l'estomac pendant l'état de vacuité puisse produire la faim? Cette contraction, qui existe réellement, est moins prononcée dans Testomac que dans le reste du tube digestif, et, d'ailleurs^ elle est surtout manifeste alors que les dernières portions de la masse alimentaire n'ont pas encore franchi le pylore, alors par conséquent que la sensation de la faim n'existe pas. — Voulant aussi assigner une cause locale à cette sensation, Darwin (3) admet que celle-ci natt par le défaut du stimulus habituel : ce serait, selon lui, une inirritation à la suite de laquelle surviendrait une torpeur ou inaction de l'estomac , bientôt accompagnée de douleur.
Quoi qu'il en soit, le premier phénomène de la faim qui est pris le plus souvent pour la faim même, se produisant dans l'estomac, doit avoir pour instrument de sa manifestation l'un des nerfs qui se distribuent à cet organe, soit le pneumogastrique, soit le grand sympathique. Mais j'établirai plus tard (U) que, si après la résection des pneumogastriques j'ai vu seulement quelques animaux accepter des aliments, tandis que la plupart refusaient de manger (tout en buvant beaucoup), la cause de ce refus ne saurait être rapportée nécessairement à la suspension de l'influence des pneumogastriques, puisque la même indifférence pour les aliments s'est présentée chez d'autres chiens auxquels comparativement j'avais réséqué les nerfs sciatiques. Brachet n'était donc pas autorisé à placer le siège de la faim dans les pneumogastriques, parce qu'il avait observé que des animaux, d'abord très-affamés et prêts à se ruer sur leur nourriture, ne se déplaçaient plus après la section des pneumogastriques. D'ailleurs, Leuret et Las.saigne (5) ont constaté que, après l'excision de ces nerfs dans une longueur de plusieurs pouces^ quelques chevaux mangeaient comme aupara* vant et avec un appétit presque égal à celui qu'ils avaient quand ils se portaient bien. Bégin, Fourcade, Sédillot (6), affirment avoir vu, au bout de quelques jours, l'appétit se réveiller chez des chiens qui avaient survécu pendant plusieurs semaines à la section des pneumogastriques. — Et qu'on ne continue pas d'objecter que ces animaux, en prenant des aliments, n'ont peut-être obéi qu'à leur sensualité gusiative; car il résulte des expériences
(1) Principes de physioL^ t. I.
(2) Recherches sur l'inanition {Mém. de tAcad. de» se, de Paris, 1843, t. VllI, p. 507).
(3) Zoonomie^ t. HI, p. 222.
(4) Voy. Fonctions des nerfs pneumogastriques, tome l\\ de cet ouvrage.
(5) Rech. phyx. et chim. pour servir à l'hist. de la digestion, p. 211.
(6) Du nerf pneumogastrique et de ses fonctions^ thèse inaug., n« 374. Paris, 1829.
2'l DE LA DIGESTION.
que j*ai failcs, à ce sujet, que des chiens ayant subi^ de chaque côté, la résection des nerfs glosso-pharyngien et lingual, et celle de la paire vague^ ont mangé sans dégoih, en assez grande quantité, des substances alimentaires ramollies dans une décoction de coloquinte.
Il nous semble donc bien établi que la section des nerfs pneumogastriques ne supprime pas la faim, comme expression d'un état général de Féconomie. Quant à la sensation locale ou gastrique^ qui est la première manifestation de la faim^ il est au contraire à présumer qu'elle disparaît; à moins qu'on ne veuille admettre l'hypothèse généralement réputée peu probable que, dans ce cas, l'impression produite dans l'estomac et résultant d'une modification nen'euse insaisissable peut encore être en partie transmise aux centres nerveux par le grand sympathique.
Mais à quelle partie de ces centres se transmet normalement la sensation dont il s'agit? C'est un point sur lequel il n'est pas encore possible de donner une solution positive. Néanmoins le rôle que jouent, suivant nous, chez l'homme, les portions basilaires des centres nerveux encéphaliques, donne à penser que ces parties ne sont pas étrangères aux sensations de la faim. Assurément, il n'est pas possible d'admettre avec Combes, Spurzheim, Hoppe, Broussais(l)^ qu'il existe un organe de Valimentiviié^ qui serait situé dans les fosses latérales et moyennes de la base du crâne et appartiendrait au cerveau proprement dit : car la sensation de la faim, qui se traduit par le fait de prendre des aliments, se manifeste dans les espèces animales dépourvues de cerveau, et dans l'espèce humaine on a vu dans des cas d'anencéphalie^ alors qu'il y avait absence complète des lobes cérébraux et du cervelet, les fœtus vivre plusieurs jours et manifester parjeur agitation, leurs cris et aussi par leurs mouvements de succion, qu'ils éprouvaient le sentiment de la faim. Dans ces fœtus, on le comprend, il restait encore,, pour permettre les actes indispensables à l'existence, ces parties basilaires des centres nerveux {protubérance annulaire et bulbe rachidien) sans lesquelles la vie n'est pas possible un seul instant
Il en est du besoin d'aliments, comme du besoin de respiration ou de celui de copulation : ce sont autant d'impulsions instinctives dont le siège réel doit être placé dans l'encéphale, mais qui peuvent aussi être mises en jeu par une influence partie, soit de l'estomac^ soit des poumons, soit des organes génitaux. Toutefois, alors même que ces divers organes viennent à être séparés du système nerveux central par la section de leurs nerfs, nous voyons ces besoins naturels persister sans doute avec certaines modifications résultant du défaut d'un pareil concours.
Jusqu'à présent, il a été surtout question du sentiment local ou gastrique, qui est le premier indice de la faim et que l'on confond généralement avec elle ; il nous faut maintenant entrer dans quelques détails sur ce besoin général lié si intimement au sentiment instinctif de la conser-
{i ) Otilh'nes of Phrenology^ dam Journal de fa Soc, phrénoh de Paris ^ $• année, p. 1 55*
Tatioo, et suivre dans leur développement les autres phénomènes qu'on observe dans Téconomie quand ce besoin n'est pas satisfait.
La sensation qui, primitivement, ne laissait pas que d'avoir quelque chose d'agréable, quand elle était encore ce diminutif de la faim qu'on nomme Yappéiù, se modifie, s'exagère, se généralise. La douleur de l'estomac devient de plus en plus violente, il semble que cet organe soit pincé, tordu, arraché avec des tenailles. Un état général de souffrance survient, une céphalalgie intense se manifeste, et, suivant les circonstances coïncidentés, tantôt un abattement général, une prostration absolue apparaît ; tantôt, au contraire, le délire, un délire furieux, s'empare de l'homme affamé, absorbe toutes ses facultés morales, intellectuelles, affectives, pour ne laisser subsister qu'un seul sentiment, celui delà faim, qu'une seule volonté, celle de satisfaire à ce besoin impérieux.
Ce serait une triste et bien douloureuse histoire que celle de la faim : elle donnerait une affligeante idée de Thomme, si fier de sa place au haut de l'échelle animale et descendu aussi bas que la brute pour satisfaire un brutal appétit. Il faut pourtant en dessiner quelques traits, ne fût-ce que pour faire comprendre combien peut être intense, violent, le sentiment de la faim ; pour montrer que les lois générales de la nature sont de toutes les plus puissantes, et qu'elles ont imprimé, dans les fibres les plus profondes de chaque être, l'ordre de conserverl'individu aussi bien que celui deperpétucrrespècc. La première sensation douloureuse de la faim fait concevoir le besoin impérieux d'introduire des substances solides dans l'estomac. Ce besoin, qui peut être antérieur à la naissance elle-même, se traduit, chez l'enfant, par ses cris, par ses efforts de succion, et chez les animaux, par la rapidité avec laquelle ils sucent le lait ou saisissent la graine qui doivent lés' nourrir. Il est des plus impérieux, car c'est pour le satisfaire que les animaux emploient toute leur énergie, et, pour l'homme même, il est le but de presque tous les travaux qu'il accomplit, réalisant ainsi les paroles de l'Écriture : « C'est à la sueur de ton front que tu gagneras ton pain. »
Ce besoin de manger est tel, dans quelques circonstances pathologiques, qu*il fait taire le dégoût qu'inspirent les objets les plus répugnants. On connaît les histoires de ces polyphages dont l'estomac insatiable était le réceptacle ordinaire des objets les plus variés et les plus immondes. Percy (1) a recueilli des exemples plus ou moins authentiques d'individus qui, pour assouvir leur faim toujours insatiable, dévoraient, suivant l'expression d'Ovide, guod urbibus esse, quodque satis erat populo. Parmi les faits qui semblent réunir toutes les conditions d'une observation exacte, il rapporte celui d'un forçat, à Brest, dans les entrailles duquel on trouva, après la mort, plus de six cents morceaux de bois, d'étain ou de fer. Il est un exemple A*omophagie (2) rapporté partout : c'est celui de Tarare dont les détails, inutiles à la science, ne causeraient que du dégoût; il ne faut y signaler qu'une circonstance importante. Cet homme, qui se repaissait du
(1) JHct. des se. méd, en 60 yoI., t. XXI, p. 355 et suiv.
(2) *Ou.ô<, cru, et ça^itv, mander.
sang des malades, des chairs des cadavres, qui fut soupçonné d'avoir dé> voré un enfant de quatre ans dont on ne retrouva pas de traces, était d'un caractère doux, quand il n*était pas h jeun. La faim seule, malemada fames^ l'obligeait à engloutir tout ce qui pouvait contribuer à remplir l'immense cavité de son estomac. En effet, acquise ou primitive, chez les individus atteints de celte faim insatiable, il existe toujours une distension plus ou moins considérable de l'estomac, qui peut être portée à un tel point qu'on montrait à Strasbourg l'estomac d'un hussard hongrois qui, de son vivant, pouvait boire, disait-on, dans une heure, jusqu'à plus de cinquante litres de vin. Cet estomac, remarquable par sa prodigieuse ampleur, l'était davantage encore par trois appendices situés le long de la grande courbure et dont le plus considérable, correspondant au cardia, ressemblait à une bourse ordinaire par son fond arrondi et ses bords rayonnes.
C'est par l'efTet de la déviation de ce sentiment de la faim, par suite de ses troubles, qu'il survient quelquefois, dans des circonstances pathologiques, de ces appétits bizarres, étranges, irrésistibles, comme on en observe en certains cas chez les chlorotiques et chez les femmes enceintes.
11 nous a semblé consolant de passer par les conditions pathologiques dans lesquelles la faim se présente avec ces caractères d'inexorable irrésis- Ubilité, pour arriver aux phénomènes analogues qui se produisent chez l'homme, sain d'ailleurs, mais privé d'aliments. Il faut croire que, dans ces circonstances, un état pathologique survient, un délire particulier, celui de la faim, le délire famélique apparaît; sinon on se refuserait à admettre que le sentiment de l'égoïsme pût atteindre au degré où nous le voyons porté chez l'homme affamé. Pour lui, en vain les lois morales commandent, en vain les lois sociales menacent cl répriment, la faim parle plus haut que les lois, que la raison, que les sentiments; devant ses ordres impérieux tout se tait. Aussi est-il reconnu que, dans les années de disette, les crimes contre les propriétés augmentent d'une manière sensible, que dans les pays incultes, où la chasse est à peu près la seule ressource alimentaire dos indigènes, le cannibalisme s'est développé, pour apporter son complément nécessaire au gibier qui se trouvait insuffisant C'est ainsi que de l'un des tableaux publiés par Millier, il résulte que la justice a plus de vols à punir pendant les années de cherté du blé que dans les années où il est à ba> prix (1). Les exemples de cannibalisme occasionnellement produit par la faim ne sont malheureusement pas excessivement rares, et l'histoire de différents sièges, de plusieurs naufrages, dans son horrible vérité n'a plus rien laissé à inventer à l'imagination des poètes, puisqu'elle nous montre des mères arrachant la vie à leurs propres enfants pour se nourrir des chairs de leurs cadavres (*). Où meurt le sentiment de la maternité, quel sentiment pourrait vivre encore?
(1) MÉLIER, Études sur les subsistances dans leurs rapports avec les maladies et la mortalité, dans Mém. de CAcad. de méd.^ U X, p. i93.
(*) Lamentations de JérAmie ; n Les mains des femmes tendres ont fait cuire leurs enfants, Us sont devenus leur nourriture. Les femmes dévorent les fruits de leurs entrailles, les jeunes enlautsen maillot. »
Hâtons-nous de le répéter, ce n'est pas une supposition gratuite de notre part que Texistence d*un trouble intellectuel dans les manifestations de la faim : on peut voir, dans les relations du naufrage de la Méduse (1), que sur les cent cinquante naufragés une moitié, dans un accès de frénésie, voulut briser le radeau et engagea un combat à mort avec ceux qui s*y opposaient; chez d'autres, il était survenu des hallucinations variées, analogues à celles qui montraient à nos soldats, mourant de soif dans les déserts de TÉgypte, le doux aspect d'une eau fraîche et pure qui fuyait à leur approche et ne leur laissait qu'une amère déception.
Cependant la volonté peut être plus puissante que la faim, et la brute ne pas remporter toujours sur l'homme. En regard des horreurs que fait commettre le besoin de manger, on pourrait reproduire, pour la réhabilitation (Je l'humanité, l'histoire des mineurs de Bois-Mouzil rapportée par Soviche (2). « Huit mineurs restèrent enfermés pendant cent trente-six heures dans une houillère. Dès le premier jour, ils s'étaient partagé une demi-livre de pain, un morceau de fromage et deux verres de vin, que l'un d'eux avait apportés dans la mine, et qu'il ne voulut point garder pour lui seul ; et deux autres, qui avaient mangé avant d'entrer dans la mine, ne voulurent point prendre part à la distribution, disant qu'ils ne devaient pas mourir plus tard que les autres. » Cet exemple d'une charité plus puissante que Tégolsme en présence de la faim constitue une bien rare exception, et encore l'auteur du récit ajoute-t-il : « On croyait généralement que ces huit malheureux mineurs n'ayant point pris de nourriture pendant cinq jours, devaient éprouver les tourments les plus aCfreux de la faim, au moment où la sonde pénétra dans la galerie; mais, d'après leurs déclarations, cette longue abstinence leur a été peu pénible (3). » — Que serait-il advenu s'il en eût été autrement?
Avant de passer aux autres manifestations de la faim, rappelons que, sans doute pour tromper la première sensation de l'estomac, plusieurs peuples ont Tbabitude d'introduire dans la cavité gastrique une argile onctueuse, odorante, d'une couleur grisâtre (U), des fragments d'une pierre friable, de la sciure de bois; que, dans le même but, on a souvent recours au tabac sous différentes formes, si bien que la privation de ce narcotique, qui trompe la faim, est souvent plus pénible que la faim même.
Mais les accidents de douleur gastrique, d'irritation, de délire, ne sont en quelque sorte que le début des symptômes de la faim. Après cette période d'irritation, il ne tarde pas à en survenir une autre de dépression, d'affaiblissement. Un amaigrissement rapide, un refroidissement extrême, des accidents divers, amènent lentement ou rapidement la mort des individus privés d'aliments. Du reste, la marche de cette maladie, la faim, n'est pas la même, suivant que la privation d'aliments est absolue ou qu'il y a seulement alimentation insuffisante.
(1) Savichy, Obs, sur les effets de la faim et de la soif, thèse de Paris, 1828, n» 44.
(2) SoncBE, Ann. d'hyg, pubL et de méd. lég., t. XVI, p. 207.
(3) SOYICHE, loc. cit.
(4) DeHumboldt, Tableau de la nature, 1. 1.
Pour ce dernier cas, nous emprunterons plus loin k de Meersman les principaux traits des accidents nombreux et graves qui se développent, et que cet auteur a eu la douloureuse occasion d'observer, en Belgique, lors de la famine de 1846 à 1 847. Le premier degré de la maladie, qu'il a appelée fièvre de famine, était caractérisé par tous les signes qui sont propres à l'appauvrissement du sang. Déjà Haller (1) avait constaté la diminution du sang chez les grenouilles inanitiées. Denis a observé que le sang d'un jeune homme de vingt-quatre ans contenait: eau^ 770; globule^, 154; malières salines, grasses^ extractives, 76. Après quarante jours de privation d'aliments solides, la composition du sang de ce môme jeune homme était : eau, 804; globules 111,9; matières salines, etc., 84,1. La perte en globules avait donc été de 42,1. Le sang d'une jeune fille en parfaite santé étail ainsi composé : eau, 787; globules, 132; matières extractives, 80,7. Après quinze jours de diète, il contenait: eau, 829; globules^ 87,9; matières extractives, 83,1. Les globules avaient diminué de 44,1. Il est une circonstance étrange qui résulte de l'examen de ces analyses^ c'est qu'il y a à la fois augmentation d'eau et des matières extractives. Que l'eau augmente^ on lexplique en considérant que les individus dont le sang avait été analysé n'étaient pas privés de boissons; pour comprendre l'augmentation des matières extractives, salines, grasses, il faut savoir, ce qui sera démontré plus loin, que toutes les fois qu'un animal est privé d'aliments solides, il absorbe les molécules constituantes de son corps, il se nourrit de sa propre substance. Cette altération dans la composition du sang explique, chez les individus soumis à une privation plus ou moins complète d'aliments solides, la pâleur, l'amaigrissement, la tristesse^ le découragement, la difficulté de la digestion, les flatuosités, la distension du ventre, l'œdème des extrémités inférieures, et^ chez la femme^ la suppression ou l'abondance insolite du flux menstruel, la stérilité, l'affaiblissement du système musculaire, la douleur dans les membres, la difficulté des mouvements.
a Ce qui frappait d'abord, dit de Meersman, lors de la famine mentionnée plus haut, c'était l'extrême maigreur du corps, la livide pâleur du visage^ les joues creuses, et surtout l'expression du regard^ dont on ne pouvait perdre le souvenir quand on l'avait subi une fois. Il y a, en effet, une étrange fascination dans cet œil où toute la vitalité de l'individu semble s'être retirée, qui brille d'un éclat fébrile; dont la pupille, énormément dilatée, se fixe sur vous sans clignotement et avec un élonnement interrogatif, où la bienveillance se mêle à la crainte. Les mouvements du corps sont lents, la marche chancelante; la main tremble; la voix, presque éteinte, chevrote. L'intelligence est profondément altérée, les réponses sont pénibles; la mémoire, chez la plupart, est à peu près abolie. Interrogés sur les souffrances qu'ils endurent, ces infortunés répondent qu'ils ne souffrenl pas, mais qu'ils ont faim !
» L'haleine est d'une grande fétidité; la langue amincie, pointue, oblo»gue, tremblotante, presque toujours rouge; la pointe, souvent aphtheuse,
(1) Elementa physiohgiœ, t. 11^ p. 48.
est partout couverte d'un enduit jaunâtre et épais; Tépigastre est creux, et la peau, dans cette région, est pour ainsi dire eoiléc à la colonne vertébrale; il arrive cependant que Tépigastre est distendu par le météorisme; alors le toucher découvre des engorgements organiques dans Tune ou l'autre partie de Tabdomen. La respiration est lente, peu profonde, et souvent entrecoupée de sanglots. Le pouls, tantôt d'une grande fréquence, tantôt d'une lenteur remarquable, est facilement déprimé, d'une petitesse étonnante et fuit sous les doigts. Les sécrétions se ressentent toutes de Taltération du sang, qui est leur source commune; mais c'est surtout la perspiration cutanée qui est profondément modifiée. La peau était sèche, jaune, semblable à du parchemin; Texhalation, qui dans l'état ordinaire se fait sur toute la surface d'une manière insensible^ s'opérait dans ce cas par voie sèche. Les pores du derme rejetaient une poussière visqueuse qui, s'accuraulant et se concrétant, recouvrait le corps d'une croûte noirâtre, pulvérulente et d'une fétidité horrible. Il n'est pas un seul praticien qui n'ait eu Voccasion d'observer ce fait. Souvent on attribuait cet état de la peau à la malpropreté, au défaut de soins ; mais en y faisant plus d'attention^ on était bientôt convaincu que c'était le résultat d'une altération profonde des fonctions de l'enveloppe cutanée; car, dans les localités dont les ressources permettaient d'envoyer les indigents épuisés à l'hôpital, on mettait ceux-ci vainement au bain : à peine les lotions avaient-elles purifié la surface du corps, que quelques heures sufiisaient pour qu'elle fût de nouveau recouverte par le produit de cette sécrétion anormale. Dans ces conditions, la peau laissait à la main qui la touchait une impression acre, mordicante et prolongée, et l'imprégnait pour longtemps d'une odeur repoussante.
» Parmi les victimes de la disette, il s'en rencontrait que les affections accidentelles épargnaient comme pour leur faire traverser toutes les épreuves de l'épuisement et de la dissolution organique. Dans ce cas, les symptômes d'anéantissement devenaient successivement plus intenses. La décrépitude avait envahi tous ces malheureux ; les enfants^ les jeunes gens, les adultes, les hommes parvenus à la maturité de l'âge, portaient sur tout le corps les rides, le dessèchement, l'exténuation de la vieillesse : c'étaient de véritables squelettes vivants, incapables de soulever leurs membres décharnés, gisant lourdement, sans voix, avec un œil sans regard, enfoncé dans l'orbite et à moitié voilé par des paupières presque transparentes et chassieuses. Parfois ils étaient horriblement secoués par une toux sèche et convulsive. Enfin, on voyait apparaître les derniers indices de l'extrôme appauvrissement du sang : la peau se couvrait de vastes ecchymoses ou de taches pourprées qui devenaient coniluentes quelquefois, et ces tristes victimes de la faim rendaient le dernier soupir au milieu de l'agitation, de la carphologie ou de la fatigante loquacité du délire famélique. »
Sans être toujours aussi marqués que dans les faits que nous venons de rapporter, les effets d'une alimentation insuffisante longtemps prolongée n'en sont pas moins manifestes dans des circonstances nombreuses et cruelles. Qui n'a remarqué l'état de débilité extrême, de précoce vieillesse des enfants que la misère prive d'une nourriture convenable? Qui ne sait
30 D£ LA DIGE&TIOX.
que la moyenne de la vie atteint un chiffre beaucoup moins élevé dans les classes inférieures de la société, dans celles qui n*ont pas toujours les moyens de satisfaire leur faim, que dans les classes élevées, où les excès. si funestes soientnls, ne peuvent entrer en parallèle avec les déplorables conséquences des privations d'aliments? Casper (de Berlin) (1) a trouvé que la vie moyenne des plus hautes classes de la société s'élevait à cinquante ans, et que celle des pauvres mendiants n'était que de trentedeux ans.
« En Angleterre, dit Michel Lévy (2), la mortalité de toute Tarméc est évaluée à 17 sur 1000 et à 12 pour les officiers. En France, elle est de 19,4 pour l'armée, de 10,8 pour les officiers, et de 22,3 pour les soldats seuls... Nous retrouvons ici l'action si énergique du degré d'aisance, et cela est si vrai que la mortalité se règle en quelque sorte sur le tarif de la solde. »
Et, comme nous verrons plus tard que certains aliments jouent un rôle dans la respiration, on ne doit pas être surpris devoir des affections pulmonaires, des tubercules survenir, avec une prédominance bien marquée, chez les individus privés d'une suffisante alimentation. Sans doute ce serait tomber dans une grave erreur que d'attribuer à la faim tous les accidents qu'entraîne à sa suite la misère ; mais on ne saurait nier sa grande part à tous ces accidents. Il suffirait, pour en acquérir la preuve, de considérer l'influence de la privation de certains aliments sur la production de certaines maladies, de voir comment survient le scorbut des hommes de mer; comment la pellagre se manifeste en Lombardie sur des populations incomplètement nourries^ bien plutôt sans doute à cause de l'alimentation insuffisante que par l'action directe du maïs. N'en est-il pas de même de la gangrène des extrémités, de l'acrodynie qui s'est montrée à une époque de disette pour ne plus reparaître^ espérons-le; de la gangrène du poumon, que Guislain (3) a observée chez les aliénés inaniliés, et de la gangrène de la bouche, si commune chez les enfants pauvres, si rare chez ceux de^ classes aisées? Parmi les accidents que la faim entraîne dans son lugubre cortège, il en est encore un à mentionner, c'est la perforation de la cornée. a L'épuisement, le défaut de principes alibiles^ dit Yelpeau (4), paraissent être les causes principales de cette fâcheuse affection. 11 en est de mémo d'une variété qu'on rapporte à l'inanition, et qui mérite surtout d'être signalée : Magendie l'a d'abord mentionnée à l'occasion d'expériences sur les animaux. Or j'ai constaté le même fait cinq fois sur des malades soumi!» à une longue diète ou bien à des émissions sanguines répétées. La première fois c'était à Tours, en 1818, sur un militaire privé de tous aliments pendant six semaines pour une dothiénenterie. J'observais le second cas au Val-de- Gràce, en 1820, dans le service de M. Dameron, chez un soldat qui en était au quarantième jour .d'une semblable affection, et qui, avec une abstinence complète, avait subi de nombreuses applications de sangsues, j»
(1) Ann, (Phyg., t. XXXVI, p. 329.
(2; Traité d'hyg,, 1. II, p. 788 et suiv., 2* édit. Paris, 1850.
(3) Guislain, Mim, sur la gangrène des poumons chez les aliénés {Gaz, méd,^ 1836, P' 33 }•
(4) Yklpeau, DicL de méd.^ art. Corkée, t. IX, p. 30.
Comme conséquence de ce qui précède, on peut voir la mortalité augmenter sensiblement dans les années de disette^ et il résulte d'un travail deMessance (1) que, de 1674 à 1764, la mortalité a suivi, dans ses variations, la progression ascendante et descendante du prix du blé. Mélier (2) a donc eu raison de dire.à son tour : «La mortalité est soumise à Tinfluence tiu prix du blé. u
Comaie nous avons vu que les fonctions menstruelles étaient perturbées chez les femmes qui souffrent de la faim, il est facile de comprendre que les fonctions génitales soient altérées ou même supprimées. L'enfant se noorrissant dans Tutérus de la nourriture maternelle, il n'est pas rare de voir Uavortement produit par l'inanition, soit qu'il y ait absence d'aliments, soit que les aliments ne puissent être digérés. C'est ainsi que les vomissements incoercibles amènent habituellement Tavortement, et que, dans les années de disette^ il y a wie diminution considérable dans le nombre des naissances. À la suite de la mauvaise récolte de 1816, on trouve, par les naissances de 1817 et de 1818, qu'il y a eu, proportion gardée, bien moins d'enfants conçus depuis novembre 1816 jusques et y compris septembre 1817, principalement pendant les mois d'avril, mai,^ juin et juillet, que dans les autres années. Ce résultat est frappant surtout pour les départements du Bas et du Haut-Rhin, de la Manche et de la Meurthc, de la Meuse, de l'Aisne, du Nord, de l'Ain, etc., qui sont ceux où l'on a éprouvé une véritable disette. C'est au point que, dans plusieurs de ces départements, les derniers mois que je viens de nommer, qui comptaient toujours le plus grand nombre de conceptions, n'en ont eu, en 1M7, que le minimum, et que l'on voit les naissances diminuer chaque mois, à dater de février 1817, jusqu'à février, mars, et même avril 1818, et augmenter ensuite chaque mois pendant le reste de cette même année. Ce^ résultats sont d'ailleurs d'accord avec l'observation de tous les temps tt de tous les lieux, qui prouve que la disette produit la stérilité non- ^ulemeal pour les hommes, mais aussi pour les animaux (3).
A Tappui de cette observation, Millot a remarqué qu'en 1837 cette influence dépopulatripe de la disette se retrouvait d'une façon très-mar> quée chez les jeunes gens appelés au tirage pour le recrutement ; il existait un déficit qui variait, selon les départements, entre 6 et 17 pour 100, en rapport avec le prix du blé, c'est-à-dire plus grand dans les localités où le blé fut plus cher vingt ans auparavant, moins grand dans les lieux où son prix fat plus modéré.
Sans passer par toutes les phases que nous venons d'indiquer, Taliment^àUoD insufllsante, portée à un plus haut degré, tue comme la privation absolue d'aliments, lorsque le corps'a atteint un degré d'amaigrissement au delà duquel, ainsi que Ta démontré Chossat, la vie devient impossible.
[\j Heekerches sur la population, 1766.
(2j ttwie$9ur les suhmtances, etc , dans Mém, de CAcafL de mé(L, t. X, p. 17.
(3) ViLLULMt, Ann* d*hyg., t V, p. Ô5«
Les phénomènes de Talimenlation insuffisante se confondent alors^ tout en étant moins rapides, avec ceux de Vinanitiation {*),
Dans un travail remarquable auquel TAcadémie des sciences a décerné, en 18/!i4, le prix de physiologie expérimentale, Ghossat a décrit les effets de l'inanition. Il résulte de ses expériences plusieurs conséquences importantes à connaître :
Le résultat le plus constant de la privation des aliments^ c'est la diminution graduelle du poids du corps.
Toutes choses égales d'ailleurs, et en particulier à égale durée de Tinanitiation, la perte diurne est d'autant plus forte que l'animal est plus volumineux.
Tout en diminuant de poids chaque jour, le corps ne perd pas néan* moins d*une manière uniforme ; chez le même animal, en temps égaux, il y a des pertes maxima et des pertes minima qui peuvent être entre elles dans le rapport de 6 : 1.
La perte la plus considérable a été en général au début, quelquefois vers la fin, jamais au milieu de l'expérience. La présence du maximum au dé- J)ut tient surtout à ce que, le premier jour de l'abstinence^ le corps expulse le résidu de l'aliment ingéré la veille. — L'augmentation de perte, vers la fin de la vie, coïncide généralement avec une augmentation plus ou moins grandes des fèces, allant quelquefois jusqu'à la diarrhée^ comme dans les affections colliquatives. Toutefois la perte cesse complètement dans les deux ou trois dernières heures de la vie, comme si l'exhalation d'acide carbonique et de vapeur d'eau eût été suspendue en môme temps que les autres excrétions du corps.
En moyenne, les animaux inanitiés périssent lorsque leur perte s'élève au 0,ft de leur poids initial. Chez les animaux à sang chaud, la perte intégrale proportionnelle parait être tout à fait indépendante de la classe à laquelle un animal appartient^ ainsi que du poids normal de son espèce. La perte moyenne pendant chaque jour est de 42/1000 du poids initial du corps. A une perte de poids de 1000 grammes correspond une excrétion de 111,1 de fèces ramenées à un état de dessiecation aussi complet que l'air seul puisse communiquer.
L'obésité modifie jusqu'à un certain point la valeur de la perte intégrale proportionnelle. Aussi la perte proportionnelle, qui est en moyenne de 0,4, peut, chez les animaux très-gras, s'élever jusqu'à 0,5.
Le jeune âge au contraire peut la diminuer jusqu'à 0,2.
Chez les animaux à sang froid, la perte proportionnelle nécessaire pour donner la mort est très-sensiblement la môme que chez les animaux à sang chaud; seulement la perte diurne n'étant que du trentième de celle des animaux à sang chaud, la vie se prolonge trente fois davantage.
Dans les cas d'alimentation insuffisante, la mort sunient comme dans les cas d'inanitiation, lorsque la perte intégrale proportionnelle = 0,6. En
(*) AvecCBOSSAT {Recherches expérim, sur P inanition ^ Paris, 1843) nous appellerons immtiation le passage graduel du corps à un état dont le terme est Vinanition.
nourrissant un animal d'une façon insuffisante^ on retarde plus ou moins l'époque de la mort^ mais on n'altère en rien la loi d'après laquelle la mort arrive. Dans l'un et l'autre cas^ l'animal meurt dès que son poids atteint la limite de diminution compatible avec la vie.
Dans l'alimentation insuffisante, le poids des fèces représente, non-seulement les fèces qui correspondent à l'aliment ingéré, mais encore celles qui se rapportent à la quantité de matière animale détruite chaque jour pour fournir aux sécrétions, en complément de ce qui n'est pas donné par l'aliment. Ainsi donc^ le corps se détruit d'une quantité de matière animale proportionnée au défaut de l'aliment.
Chez les oiseaux que l'on inanitie^ la vie ne parait pas prolongée par l'usage des boissons; tandis que, chez les mammifères, elle a été sensible^ ment plus longue pour ceux qui ont eu de Teau que pour les autres. C'est surtout pour les animaux à sang froid que Tinfluence conservatrice des boissons parait être le plus prononcée. — L'ingestion de l'eau, au delà de la soif, abrège la vie dans le rapport de 3 à 2.
La perte intégrale proportionnelle se répartit de la manière suivante, d'après les calculs de Chossat :
Ptfties (jui perdent plus qae la moyenne 0,400.
Graisse. 0,933
Sang 0,750
Rate 0,714
Pancréas 0,6A1
Foie 0,520
Cœur 0,448 (1)
lnle$tins 0,424 (2J
Muscles looomoUfs 0,423 (3)
Parties qui perdent moins qne la moyenne 0,400.
Estomac 0,397 (4)
Pharynx, œsophage 0,342
Peau 0,333
Reins 0,319
Appareils respiratoires 0,222
Système' osseux 0,167
Yeux 0,100
Système nerveux 0,019
L'oscillation diurne et moyenne de la chaleur animale qui, dans l'état normal de Talimentation, ests=0,7i!i, devient, dans Tinanition, := 3,28.
L'oscillation diurne initiale est d'autant plus étendue que l'inanition a déjà fait plus de progrès; de telle façon que l'oscillation de la fin de l'expé- . rience est à peu près double de celle du début. Les heures de midi et de minuit sont bien^ sans doute, les époques du maximum et du minimum de la chaleur animale ; mais Toscillation diurne n'attend pas ces heureslà pour se développer. C'est ainsi que, pendant les différentes parties
(1) L'effet de Finanition consiste à soutenir la circulation avec un cœur fait pour un corps de 4 pieds dans un corps de 5 pieds 5 pouces. Or, d'après la table de Buffon, un corps de 4 pieds est celui d'un enfant de huit ans. Ainsi, pour que la vie pût se continuer, il faudrait que le cœur d'un enfant de huit ans pût entretenir la circulation dans le corps d*un adulte.
(2) L'intestin se raccourcit de 0,201 de sa longueur première, il se rétrécit de la même <IuaQiité. Sa perte en superficie est donc de 0,497, ce qui explique comment il peut perdre de M>Q poids sans danger de perforation.
(3) Le mouvement de décomposition, qui résulte de la privation de nourriture, s'exerce plus facilement sur ceux des muscles qui restent dans un repos obligé que sur ceux cbes lesquels les mouvements ordinaires de l'animal entretiennent l'action nutritive et la force de résistance aux causes de déperdition.
(&) La membrane muqueuse de l'estomac augmente dans la proportion de 1,09 à 1,23. Cette augmentation, produite par la pénétration des sucs digestifs, disparaît par la dessiccalioo; on trouve alors une diminution de 1 à 0,90.
UMR. — PBTSIOL. 1. — 3
da jour proprement dit, la chaleur se rapproche plus ou moins de celle de midi* tandis que, pendant la nuit, elle se rapproche de celle de minuit
Enfin, l'abaissement nocturne se prolonge d'autant plus avant dans la matinée et commence d'autant plus tôt dans l'après-midi^ que l'animal se trouve déjà plus affaibli par la durée préalable de Tinanitiation.
L'alimentation insuffisante offre, quant à la chaleur animale^ des résultats identiques avec ceux de l'abstinence complète.
Les animaux qu*on inanitie présentent les symptômes généraux suivants: Restés calmes pendant une partie plus ou moins grande de Texpérience, ils deviennent ensuite plus ou moins agités, et cette agitation continue aussi longtemps que la chaleur animale reste longtemps élevée. Le dernier jour de la vie, l'agitation est remplacée par un état de stupeur accompagné d'un affaiblissement graduellement croissant ; la station devient vacillante, la tête brûlante ; les orteils, froids et livides, se mettent en boule; bientôt l'animal tombe sur le côté et y reste couché sans pouvoir se relever; enfin, l'animal s'affaiblit déplus en plus, la respiration se ralentît, la sensibilité diminue graduellement, la pupille se dilate et la vie s'éteint, tantôt d'une manière calme et tranquille, tantôt après quelques spasmes, de légères convulsions et la rigidité opisthotonique du corps.
Le refroidissement est en moyenne de 0,3 par jour; mais, dans le dernier jour de la vie, il augmente dans la proportion : : 103 : 1. L'abaissement total est en moyenne «= 16°, 3.
Ce refroidissement parait résulter de ce que, dans les dernières heures de la vie, les mouvements respiratoires continuent à s'opérer sans que la fonction paraisse s'exécuter. En effet, dans les dernières heures de la vie, quand les évacuations alvines sont suspendues, la perte du corps n'est que 0«',0087 par heure. Cette quantité devant être répartie entre la vapeur d'eau et l'acide carbonique, la perte sous ce dernier chef doit être nécessairement réduite à presque rien.
Enfin, quand on cherche à réchauffer des animaux arrivés au dernier degré de l'inanitiation, on remarque : 1" que la chaleur acquise par le réchauffement est une chaleur variable, qui ne présente point la quasi-fixité que présente la chaleur animale; 2® que la caloricité, perdue par le passage du corps à l'état de mort imminente, ne se recouvre point par le réchauffement artificiel ; 3® que la caloricité se recouvre par la digestion.
En résumé, « Vinanitiation^ dit Ghossat(l), est une cause de mort qui marche de front et en silence avec toute maladie dans laquelle l'alimentation n'est pas à son état normal. Elle arrive à son terme naturel, quelquefois plus tôt, quelquefois plus tard que les maladies qu'elle accompagne sourdement, et peut devenir aussi maladie principale là où elle n'avait d'abord été qu'épipbénomène. On la reconnaîtra au degré de destruction des chairs musculaires, et l'on pourra à chaque instant mesurer son importance actuelle par le poids relatif du corps » .
(1) Ouvr. citém
On le voit par tout ce qui précède, cette inaniliation rapide est la forme aiguë et exceptionnelle de cette maladie chronique et fréquente, Valtmen" tation insttfflsante. Si elle devait, à ce titre^ trouver sa place plutôt dans un traité de pathologie que dans ce livre, elle nous intéressait comme preuve de ce que nous avons dit des causes générales qui produisent la faim et des motifs qui nous empêchaient de localiser cette sensation.
Dans les conditions normales, la sensation de la faim se manifeste à des époques qui varient suivant les individus, les espèces^ les races, suivant les climats, suivant les saisons, suivant le régime^ suivant les âges, suivant les habitudes.
Nous avons déjà vu que les animaux à sang froid supportent beaucoup plus longtemps Tinanitiation que les autres, aussi est*il facile de conclure de cette observation, ce qui est conforme à la vérité, que plus la circulation sera rapide, plus^ toutes choses égales d'ailleurs, reviendra fréquent et intense le besoin de manger.
Si Ton se rappelle que les aliments sont destinés à fournir non-seulement à l'entretien, mais encore à Taccroissement de l'individu et à sa calorification, on comprendra^ ce que Tobservation démontre aussi, que chez l'enfant la faim soit plus vive que chez l'adulte, chez l'homme épuisé par le travail ou par la maladie que chez l'homme inactif et bien portant, dans les pays froids que dans les climats chauds, dans les saisons froides que dans tes saisons chaudes. Enfin, il résulte des observations de Pom* mer (1), que les carnassiers résistent plus longtemps à la faim que- les herbivores. Quant à l'habitude, on sait que, du moins dans la vie civilisée, elle a réglé les heures des repas et qu'en général la faim réparait plus intense aux heures fixées habituellement pour l'alimentation, non-seulement chez l'homme, mais même chez les animaux domestiques.
Nous n'avons pas rapporté les cas d'abstinence prolongée pendant plusieurs jours, plusieurs semaines, plusieurs mois, plusieurs années. Nous croyons que si l'on fait la part de l'exagération, ces cas rares se réduisent à néant. La faim est une fonction tout animale dans laquelle l'esprit ne joue aucun rôle ; or, comme chez les animaux la mort arrive, ainsi que nous l'avons vu, fatalement en assez peu de jours dans les cas d'inanitiation, il nous parait impossible qu'il en soit autrement chez l'homme (*).
II. Les détails dans lesquel»nous venons d'entrer nous permettront d'être bref sur cette partie des fonctions de réparation qui consiste dans la nécessité d'introduire dans l'économie des substances liquides, sur la soif.
La soif, comme la faim, est un besoin général de toute l'économie, qui se manifeste primitivement par une sensation spéciale dont le siège est dans le pharynx. De même que la première sensation de la faim se localise
(1) Medicin. chirurg. Zeiiung, 1828, Band I.
{*) C'est surtout dans les établissemeats d'aliénés que Ton a assez souvent occasion de voir des exemples de jeûne prolongé avec la plus grande opiniâtreté.
36 DE LA DIGESriOiN.
dans restomac, la première manifestation de la soif se produit à rarriércgorge. Mais ce qui prouve que cette sensation n'a pas, sur ce point, son siège véritable, exclusif, c'est que la soif peut disparaître sans qu'aucun liquide ait été mis en contact avec la muqueuse du pharynx. Bichat avait avancé que l'injection immédiate d'eau dans les veines parviendrait trèsprobablement, par son mélange avec le sang veineux, à étancher la soif. Dupuytren a confirmé cette conjecture par des expériences nombreuses, dans lesquelles il parvenait à apaiser la soif d'animaux soumis à l'ardeur du soleil, en leur injectant dans les veines de l'eau, du lait, du petit-lait et divers autres liquides. Il n'était donc pas nécessaire d'humecter directement la muqueuse pharyngienne pour faire disparaître le sentiment qui indique le besoin de prendre des boissons ; mais ici encore nous ferons observer que de même qu'il suffit, pour tromper le premier sentiment de la faim, d'introduire des corps inertes dans l'estomac^ de même il peut suffire, pour dissiper le premier sentiment de la soif^ d'humecter la muqueuse pharyngienne ou même de la mettre en contact avec des corps froids. Il nous faut donc examiner^ au sujet de la soif comme nous l'avons fait pour la faim : 1® la sensation locale; 2° le besoin général.
Le pharynx ou plutôt la muqueuse pharyngienne étant le siège de la première sensation de la soif, quel est le nerf qui sert à transmettre celte impression à l'encéphale ? Gomme on le verra plus tard à propos de recherches sur le sens du goût, il m'est quelquefois arrivé de conserver vivants des chiens auxquels j'avais réséqué de chaque côté les nerfs glosso-pharyngien et lingual; une fois guéris de leurs plaies^ ces animaux m'ont paru boire, après chaque repas, dans les mêmes proportions que de coutume. Sur quelques-uns d'entre eux, j'ai pratiqué, en outre, la résection des pneumogastriques le plus haut possible dans la région cervicale^ et la soif^ comme besoin général, s'est néanmoins fait sentir, avec une grande vivacitéy dès le lendemain de l'expérience, et surtout les jours suivants, sans doute à l'occasion de la fièvre produite par l'inflammation de la plaie du cou. Or tous ces nerfs exclus, que reste-t-il pour expliquer la persistance de la sensation pharyngienne, si elle existe, sinon ici encore le grand sympathique? En effet, de nombreux filets du ganglion cervical supérieur enlaçant certaines divisions de l'artère carotide externe (1) pénètrent dans l'épaisseur de toutes les glandes salivaires, et quelques-uns aboutissent à la muqueuse du pharynx si richement pourvue de glandules mucipares. Par analogie et par voie d'exclusion, ne serait-il donc pas permis de croire que la sensation pharyngienne ou locale de la soif est transmise par le grand sympathique ? Quanta la portion du centre nerveux où elle viendrait aboutir, nous ne pouvons que répéter ce que nous avons dit relativement à la faim, caries expériences que nous avons citées confondent ces deux formes du besoin d'aliments. Il est probable que c'est aussi dans les portions basilaires de l'encéphale {mésocàphale et bulbe rachidien) que se perçoit le sentiment de la soif. S'il est vrai que la soif annonce le besoin de réparer les pertes des par-
(l) Art. FACIALE; Linguale, TevponALE, Maxillaire interne, etc.
ties aqaeuses que le sang a faites, toates les circonstances qui augmenteront ces pertes devront augmenter la soif, toutes celles qui les diminueront en devront diminuer la fréquence ou l'intensité. En effet, les transpirations abondantes dans la suette, les diarrhées séreuses dans le choléra^ les urines copieuses dans le diabète^ rendent pressant le besoin d'introduire des liquides dans l'économie. L'introduction de certains aliments produit le même effet. On sait qu'un solipède, par exemple, en mangeant dans un repas 6 kilogrammes de foin, perd, pour humecter ce fourrage sec, environ 16 kilogrammes d'eau enlevée au torrent de la circulation. Aussi, après on pareil repas, ne manque-t-il guère de boire plus ou moins abondamment. On sait également que les aliments farineux, en général, occasionnent une soif vive pendant la durée de leur digestion. Les pertes de sang abondantes et rapides sont encore une preuve que la soif se lie au besoin de réparer la diminution des parties aqueuses du sang, car il est habituel qu'après une saignée ou une hémorrhagie abondante il survienne une soif très-ardente. Sans doute alors il y a aussi perte des matériaux solides du sang, mais la prédominance considérable des parties liquides sur les solides, dans le fluide circulatoire, peut expliquer l'apparition plus rapide du besoin de boire que du besoin de manger.
Qui ne sait, d'ailleurs, quelle énorme influence a sur la soif l'état hygrométrique de l'atmosphère, dont la sécheresse et la chaleur, en favorisant la perspiration cutanée qui est incessante, diminuent la quantité des parties liquides du sang? Aussi, à cause môme de la continuité de cette perspiration, est-il superflu d'ajouter que des expériences faites par Orfila il résulte que la diminution de la partie séreuse du sang est constamment en rapport avec la longueur de l'abstinence des boissons à laquelle les animaux sont soumis (1).
11 est encore une preuve indirecte que la soif provient, non du besoin d'introduire des liquides par la bouche, mais du besoin de réparer les pertes que fait le sang de ses parties aqueuses, c'est que beaucoup d'animaux boivent très-peu oune boivent pas du tout, et que l'homme même peut diminuer considérablement l'ingestion des liquides. Mais ces animaux et l'homme, en pareil cas, introduisent par leurs aliments, en apparence absolument solides, des quantités considérables d'eau. On se rappelle, en effet, que le pain contient de notables proportions d'eau, que la viande et les végétaux frais en renferment des proportions bien plus élevées encore. Aussi, quand on nourrit exclusivement d'aliments tout à fait secs, des animaux qui habituellement ressentent peu le besoin de boire, les voit-on devenir malades et bientôt môme succomber.
Les manifestations générales de la soif sont beaucoup plus violentes encore que celles de la faim. Elles n'ont jamais rien d'agréable, si légères soient-elles. Après la sensation de sécheresse, d'ardeur, de strangulation de l'arrière-gorge ; après la siccité, l'épaississement apparent de la langue, l'empâtement de la bouche, on voit survenir un état d'éréthisme général.
(1) Dkt, des se. méd.^ art. Soir.
La peau devient sèche et brûlante; rœil s*injecte; le pouls fréquent dénote le développement d'une fièvre intense qu'accompagnent une accélération prononcée des mouvements respiratoires, la fétidité de Thaleine, une dysurie ou une ischurie plus ou moins violente, et souvent une constipation opiniâtre. Bientôt le délire se manifeste ; il porte généralement sur des illusions qui sont relatives à la sensation qu'éprouvent les individus indésaltérés, et la mort termine cette scène d'angoisses au bout d'un temps variable, mais généralement plus court que celui qui est nécessaire à la faim pour amener le même résultat. A l'homme trois ou quatre jours de privation absolue de boissons peuvent, dans certaines conditions, suffire pour .causer la mort. Aussi la soif est-elle le plus atroce moyen d'action que les hommes aient inventé contre leurs semblables : c'est le supplice le plus horrible qu'aient pu imaginer les cruels tyrans de TOrient; c'est l'arme la plus meurtrière que l'on ait employée dans les sièges dont l'histoire nous transmet les horreurs.
Quand on ouvre les cadavres d'individus morts de soif, on constate una sécheresse générale de tous les tissus, un épaississement des fluides sécrétés, un certain degré de coagulation du sang, enfin des traces nombreuses d'inflammation et quelquefois de gangrène des principaux viscères. En comparant ces effets à ceux de la faim, il semble que la soif tue comme une maladie inflammatoire^ la faim comme une fièvre putride.
Enfin notons que, s'il est plusieurs aliments contre la faim, il n'estqu'une boisson contre la soif; c'est l'eau, sous quelque forme et dans quelque condition d'association ou d'isolement qu'elle se présente.
DES AUMENTS.
L'existence des animaux, nous l'avons dit, ne se maintient qu'à la condition d'un travail moléculaire incessant, accompli aux dépens de principes plus ou moins complexes qui se métamorphosent ou se détruisent par des phénomènes analogues à la combustion; les animaux, dans ce but, empruntent à l'air son oxygène. De ce travail intime, et de la dépense qu'il entraîne avec lui, résulte la nécessité d'une réparation continuelle, indispensable à l'intégrité et à la permanence des organes.
L'absorption non interrompue de l'oxygène atmosphérique, l'introduction de certaines substances dites alimentaires^ l'action réciproque de leurs produits déjà élaborés et de l'oxygène, telles sont donc les conditions fondamentales de l'entretien de la vie chez les animaux. Ce sont, en effet, ces mêmes substances qui, susceptibles d'éprouver dans l'organisme une séhe de transformations, doivent en s'assimilant maintenir ou accroître la masse de l'individu, remplacer les matériaux qu'il a perdus, et aussi le mettre en possession d'une source de chaleur indépendante du milieu où il vit
L C'est le propre des recherches physiologiques modernes d'avoir démontré que les aliments {*) des animaux supérieurs et de l'homme, si divers
(*) Ceux du moins qui sont tirés du règne organique.