III. — L’unité vivante
La constitution cellulaire des animaux pose un autre problème, de nature celui-là plutôt philosophique, mais que son importance nous oblige d’indiquer.
I. Unité individuelle. — Un individu vivant est une unité. Cette unité est évidente d’elle-même. Elle a pour témoignage principal la conscience que cet individu a de son être, comme chacun de nous peut s’en rendre compte par soi-même et conclure ensuite par ressemblance ou analogie avec des êtres semblables ou analogues à lui. Elle est affirmée aussi par l’accord de ses parties, leur dépendance réciproque, l’harmonie de ses manifestations extérieures. Or l'analyse à laquelle nous soumettons cet être nous y fait découvrir de nouvelles unités, les cellules, qui reproduisent en petit les caractères de l’unité qui les englobe. Il semble contradictoire de dire qu’une unité est composée de parties ; seulement, ce n’est pas en tant qu’objet quelconque, mais en tant qu’être vivant que nous considérons cette unité. Dès que le lien qui rattache ses parties se dissout, nous la voyons elle-même se dissoudre et se détruire en tant qu unité vivante.
II. Unité cellulaire. — C’est du moins ce qu’une observation sommaire nous montre comme évident. La mort est la conséquence des mutilations qui détruisent l’accord fonctionnel des organes. Mais de nouveau quand on examine l’expérience de près, on voit la contradiction renaître sous une forme nouvelle et plus insoluble. — 11 est de connaissance vulgaire que des retranchements considérables faits à un organisme le laissent survivre; la lésion n’est mortelle que si elle porte sur certains organes établissant entre tous des liaisons essentielles. — Certaines parties retranchées peuvent être transplantées, greffées sur un autre organisme semblable et y reprendre (ou pour mieux dire y continuer) la fonction (on peut dire la vie) qu’elles avaient sur l’organisme auquel elles ont été enlevées. Certains organes (en principe tous les organes) une fois séparés de l’organisme (sans même qu'on les transplante dans un organisme semblable) sont susceptibles de manifester leur fonction, de continuer par conséquent de vivre à l’état indépendant et isolé, à la condition qu’on leur assure, d’une façon plus ou moins naturelle ou artificielle, les conditions de milieu qui leur sont nécessaires.
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L'expérience de circulation artificielle que l’on réalise avec un cœur détaché de vertébré est typique à cet égard.
Non seulement des systèmes plus ou moins compliqués, comme le cœur muni de ses ganglions nerveux, mais des tissus simples formés par la répétition des mêmes cellules, comme les muscles ordinaires (en principe toutes les cellules dissociées et séparées de l’organisme), peuvent, quand on leur offre des conditions convenables de milieu, manifester pendant un temps relativement long leur vitalité.
1) après ces exemples, la vie, qui a disparu de l’ensemble organisé que nous appelons un individu, n’est pourtant pas éteinte, puisqu’on la retrouve dans ses systèmes composants et en particulier dans ses éléments cellulaires. L’unité de l’individu ne serait donc qu’apparente : celui-ci ne serait qu’un agrégat, une somme de composants vivants, et alors comment expliquer le sentiment si I invincible que nous avons de notre personnalité? Ce problème a depuis longtemps embarrassé tous ceux qui l’ont médité. Nier l’unité de notre individu, c’est aller contre le sens commun ; nier l’individualité cellulaire, c’est aller contre l’évidence expérimentale. La solution ne peut être que dans la substitution d’une idéede relativité à une notion absolue.
Relativité de la notion d’unité. — Quel que soit l’être que nous considérions, sa limitation n’est jamais exclusive ; son indépendance des autres êtres coexistants n’est jamais complète. Les divisions, qui sont à la base de nos classements ou catégories, tranchent toujours dans quelques liens, qu’elles ont pour effet d’effacer à notre regard, pour nous permettre d’embrasser mieux l’objet qu'elles circonscrivent. Les plus naturelles d’entre elles sont celles qui portent sur les endroits où la continuité des choses est le plus affaiblie et qui suppriment leurs liaisons les plus lâches en respectant les plus cohérentes. Toutes sont plus ou moins artificielles, parce que l’isolement ou l’indépendance absolue des êtres est impossible. Tout être détaché d’un système se trouve rattaché à un autre plus ou moins semblable ou différent.
Les êtres, en s’agrégeant les uns aux autres, formeront donc des systèmes plus ou moins cohérents. Ces systèmes étant susceptibles eux-mêmes d’agrégation, leur organisation pourra atteindre un haut degré de complexité et de perfectionnement. Du point de vue absolu, aucun n’est un tout et aucun n’est un élément ; mais du point de vue relatif, chacun peut être l’un ou l’autre ou l’un et l’autre. La cellule, animale ou végétale, n’est elle-même pas autre chose qu’un système de ce genre d’une organisation intérieure déjà extrêmement élevée et perfectionnée et elle n’est un élément que par comparaison. Rien ne prouve que, lorsqu'elle est dissociée en ses parties, la vie ne puisse pas subsister dans chacune de celles-ci, pourvu qu’on leur offre artificiellement les conditions essentielles de milieu que l’organisation de la cellule leur assure normalement. Les manifestations de la vie vont en s’atténuant et se simplifiant à mesure que la dissociation de l’être organisé est poussée plus loin Nous avons insisté plus haut sur la relativité des caractères attribués à l’être vivant : ce qui vient d’être dit est le complément de cette notion tiré de l’étude de son organisation.
Caractères primitifs. — L'unité vivante est, en somme, celle que les conditions actuelles de l’observation mettent en relief, et notre critère reste une lois de plus nous-mêmes. Au regard de notre conscience, nous nous sentons délimités par rapport à d’autres êtres, qui nous apparaissent comme extérieurs, c’est-à-dire distincts de nous. C’est là un témoignage en quelque sorte fondamental et primaire, qui nous révèle notre propre existence en même temps que
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relie d'un monde extérieur à nous. — Pour prendre les choses plus au tond, on peut dire : il y a initialement pour nous deux ordres de phénoménalités, l’une intérieure, qui est la sensibilité ou la conscience de cette sensibilité, 1 autre extérieure, qui est le mouvement. Secondairement, nous constatons des rapports étroits entre ces deux ordres de phénomènes, qui se conditionnent et se commandent. D’une façon plus ou moins empirique ou scientifique, nous arrivons à nous convaincre que le mouvement existe jusqu à 1 intérieur de nous sous tout phénomène de sensibilité, et, à son tour, le mouvement extérieur à nous nous démontre, chez certains êtres, l’existence d’autres sensibilités, plus ou moins semblables ou analogues à la nôtre. Et nous sommes amenés à voir, entre ces sensibilités et mouvements qui nous sont extérieurs, les mêmes rapports, la même dépendance que celle que nous observons en nous.
III. Unité de la vie cellulaire. — Dire que les cellules ont partout et en tout temps les mêmes conditions fondamentales d’existence, c’est affirmer 1’unité de la vie cellulaire, c’est ramener les fonctions essentielles des cellules à un type uniforme et constant. Cette vue synthétique estencore dueà Cl. Bernard. La difficulté a été, là encore, de discerner les caractères généraux sous les variétés Spécifiques et le phénomène intérieur essentiel sous les apparences de la surface.
Dualisme apparent. — Entre les végétaux et les animaux il existe des différences de prime abord si frappantes, des oppositions si accusées qu’on a pu croire que les fonctions des uns étaient la contre-partie de celles des autres. Le végétal absorbe de l'acide carbonique et exhale de l' oxygène , l’animal fait l inverse , le végétal élabore synthétiquement des principes immédiats en partant des éléments chimiques , l’ animal les ramène à l état cl acide carbonique , d eau et durée', le végétal absorbe les radiations solaires , i animal dégage de la chaleur ; le végétal est immobile , l’ animal se meut .
Unité fondamentale. — Ces oppositions sont très réelles et correspondent dans le végétal et l’animal à des fonctions qui sont nécessaires à l’équilibre cosmique. Mais ces fonctions, qui n expriment en somme que la relation ou la dépendance existant entre les deux règnes vivants considérés dans leur ensemble, en masquent d’autres qui sont primordiales et se retrouvent les mêmes dans les cellules des végétaux et des animaux. La cellule végétale en réalité absorbe clc l'oxygène et exhale de l'acide carbonique , c’est-à-dire respire, au sens propre du mot, comme la cellule animale. La cellule végétale décompose , hydrolyse , oxyde ses réserves, comme la cellule animale , et cette dernière ci son tour sait , comme elle , faire des synthèses. La cellule végétale dégage de très petites quantités d'énergie en rapport avec la lenteur de son activité, elle ne présente qu'excepi tionnellement des mouvements apparents sous l influence des excita -
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lions , mais£.lle a un mouvement protoplasmique constant , comme la cellule animale.
La cellule est une individualité vivante. Comme telle, elle ne peut se maintenir que par la satisfaction donnée à certaines conditions, qui créent cette individualité et sont ainsi les mêmes pour toutes les cellules. Ses fonctions premières sont donc constantes , c’est-à-dire à peu de chose près invariables. Lorsque les cellules s'agglomèrent en vue de créer de nouvelles individualités, ces unités primitives entrent dans celles-ci comme éléments. Elles y gardent leurs caractères fondamentaux, mais en même temps les rapports tonctionnels qu’elles établissent entre elles leur en imposent de nouveaux, qui ne sont encore que les premiers différenciés de certaines façons et qui confèrent à ces éléments une variété de manifestation extérieure qui masque absolument leur uniformité.
Dans l’être vivant, la variété confine partout à l’iiniformité et procède d’elle par gradation continue. C’est la coexistence de ces deux caractères qui fait les difficultés de son analyse et de sa description.
IV. Origine delà cellule. — Tous les êtres vivants sont des cellules jm des agrégats de cellules. Leur organisation, leur développement, leur filiation, leur évolution tant phylogénique qu’ontogénique s’expliquent par des phénomènes de l’ordre cellulaire. Si une cellule primitive est donnée, l’explication rationnelle du monde vivant devient possible. Mais d'où vient initialement la cellule elle-même? Comment la vie cellulaire a-t-elle pu apparaître dans un milieu purement inorganique ? La théorie et l’expérience se sont attachées depuis longtemps à la solution de ce problème si plein d’intérêt.
Hypothèse première sur sa formation. — Schwann, après avoir reconnu l’existence des cellules animales, expliquait leur genèse par un phénomène comparable à celui de la cristallisation des solutions salines. Dans un milieu propice, qu’il appelait blastème, il croyait voir apparaître primitivement le noyau de la cellule, puis se déposer concentriquement sur lui les autres parties constitutives.
Filiation cellulaire. — L’observation plus précise des faits a montré que le procédé est tout autre. Quand une cellule nouvelle apparaît, c’est au dépens d’une cellule antérieure qu elle s'est constituée. C'est dans l’intérieur d’une cellule préexistante que s'est fait le travail de genèse et d'organisation qui lui donne naissance. Toute cellule vient d'une autre cellule. Ainsi, dans l’organisme même, les humeurs ou milieux en apparence les plus aptes à l’éclosion cellulaire restent stériles, tant qu'il sont dépourvus d'un premier germe organisé. Autrement dit, quand dans un organisme
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les cellules augmentent de nombre ou se substituent les unes aux autres, c’est par filiation endogène , jamais par formation hétérogène que se constituent les nouvelles cellules.
1. Homogénie et hétérogénie. — Si nous appelons endogénie ou homogénie le mode de naissance des cellules par filiation , et hétérogénie celui supposé par
lequel elles pourraient naître sans parents d’un milieu non organisé, nous voyons que le premier mode est seul constatable dans le développement ontogénique ; le second mode y est inconnu. Ce second mode a-t-il existé à l’origine du développement phylogénique '?
Pouvons-nous même l’observer dans des conditions qui rappelleraient celles qui ont dû exister à l’origine? Ces questions ont été souvent débattues et, autant, qu’elles s’y prêtent, soumises à l’expérience.
Génération dite spontanée. — Elles ont porté d’abord sur des êtres à organisation très simple, voire élémentaire, comme les infusoires, êtres monocellulaires qu’on trouve en grande abondance dans une infusion de foin. — Au xvme siècle, Nydham avait cru voir que de tels êtres peuvent apparaître d’une façon spontanée dans un liquide qui préalablement n’en contenait pas et qui ne représente que le milieu dans lequel ils sont susceptibles de se développer. C’est ce qu’on a appelé la génération spontanée ou équivoque , ou encore hétérogène. — Pouciiet, au xixe siècle, refit ces expériences et affirma l’existence d’un tel mode de génération. Pasteur reprit à son tour l’étude de cette question : on sait comment il la résolut et les conséquences tant pratiques que théoriques qu’il sut en tirer.
Réfutation expérimentale. — C’est par la rigueur de sa critique et la perfection de sa méthode que Pasteur parvint à dégager la vérité. Analysant toutes les expériences antérieures, dans lesquelles on avait constaté des générations prétendues spontanées, il montra, dans chaque cas positif, qu’au cours des manipulations on avait introduit des germes du dehors. Toutes les fois, au contraire, qu’aucune faute n'a été commise au cours de l’expérience, le milieu s'il a été convenablement stérilisé, ou si initialement il ne contient aucun germe, reste indéfiniment semblable à lui-même, sans trace d' organisation d'êtres nouveaux.
2. Panspermie. — Pour expliquer l’illusion de ses devanciers et justifier la rigueur des précautions à prendre, Pasteur montra la profusion, avant lui insoupçonnée, des germes vivants répandus dans l’air, dans les eaux, dans le sol, dans tout le milieu cosmique qui nous entoure; êtres microscopiques sou-
Fig. 5. — Stentor polymorphus.
N, noyau en chapelet ; O, orifice buccal ; cv, vacuole contractile; I, jeune individu en extension; II. individu âgé en voie de division, contracté (d’après Stein).
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vent à peine perceptibles aux plus forts grossissements des meilleurs instruments, et qui constituent une sorte de règne nouveau ou règne microbien à ajouter aux règnes animal et végétal, auxquels il sert de complément, pour assurer l’équilibre du règne vivant dans son ensemble.
Fermentations. — L'action de ces infiniment petits n’est pas seulement extrêmement répandue dans le milieu cosmique, elle est de plus extrêmement puissante. Des transformations physico-chimiques de toute nature, accompagnées de dégagement d'énergie, se manifestant par la production de chaleur, se rencontrent à chaque pas, tantôt librement, c’est-à-dire au hasard des ci i — constances, tantôt guidées par l’homme dans ses diverses industries; toutes transformations qui sont dues à ces êtres vivants : ce sont les fermentation s dont il suffit de nommer un certain nombre : la fermentation putride , la fermentation ammoniacale, la fermentation nitrique,... les fermentations alcoolique, acétique, butyrique, etc., etc., sans compter celles que la pathologie étudie comme étant à l’origine d'un grand nombre de maladies.
Leur nature chimique. — En tant que processus chimique, la fermentation est une décomposition, une désorganisation des principes immédiats d’une complexité moléculaire plus ou moins élevée, tels que l’albumine, l'urée, le sucre, qui sont ramenés à des termes plus simples, tels que l’azote ou l’ammoniaque, l’hydrogène, l’acide carbonique, etc., en même temps qu'ils libèrent l’énergie intérieure qui s’était fixée en eux au moment de leur formation. Le ferment n'a donc prise que sur des substances ayant un certain degré d’organisation moléculaire et non sur ceux qui sont tombés en indifférence chimique et qui représentent comme les éléments des précédents.
Leur cause biologique. — Pasteur vit la relation étroite qui existe entre les transformations chimiques, souvent à la fois si profondes et si tumultueuses, qui forment le phénomène apparent delà fermentation, et la présence de ces êtres figurés, à peu près négligés avant lui, qu’on a appelés depuis les ferments. Il vit aussi la spécificité qui rattache chacun de ces êtres de forme particulière (autant qu’on peut l’apprécier) à une substance fermentescible, autrement dit à une transformation fermentative de nature déterminée. 11 constata également que le ferment, qui accomplit cette transformation, trouve dans l’acte chimique qui se réalise les conditious de son propre développement et de sa pullulation. En même temps que la transformation s’opère et que le milieu s'appauvrit de la substance fermentescible, le ferment, lui, se multiplie jusqu’à ce que le milieu étant épuisé, son développement s’arrête.
Ainsi, aussi bien et mieux encore que la naissance des infusoires, le phénomène si général de la fermentation se rattache à la question de la génération spontanée et peut servir à la juger. Un corps, un milieu est dit fermentescible, quand il peut servir d’aliment à un être vivant (le ferment liguré) qui s y développe et s’y multiplie, tout en le décomposant pour en tirer la substance et l’énergie qui lui sont nécessaires. Mais ce milieu, quelque apte qu’il soit à la fermentation et au développement corrélatif de l’être organisé qui s’y multiplie pendant celle-ci, n'engendrera jamais de lui-même cet être organisé, s’il ne contient pas initialement cet être, ce ferment. Un seul représentant de son espèce, étant donnée la faculté de pullulation qui lui est dévolue, suffit pour ensemencer le milieu et amorcer le phénomène, qui se déroulera peu après dans toute son intensité, sous sa double face, l’une chimique de décomposition du milieu, l'autre biologique d’accroissement du ferment.
Conséquences théoriques. — Les travaux de Pasteur montrent que les
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tentatives faites pour assister au passage de l’inorganique à l’organique, autrement dit à la naissance de la cellule, sont illusoires; les conditions du phénomène étant ellës-mêmes ou bien irréalisables ou hors de notre portée. La question de l’origine de la cellule et partant de l’origine des êtres vivants n’est pastranchée pour cela, mais se trouve reculée ou tout au moins déplacée. Echappant à l’expérience, elle se trouve forcément reportée dans le domaine de l’hypothèse.
3. Origine de la vie. — Ce que nous savons des conditions de notre globe nous fait admettre qu’à l’origine la vie y faisait défaut. A un moment donné elle y est apparue ; d’où a-t-elle procédé ? — Si on assimile la terre avec son atmosphère à un système complètement isolé, il faut que l’organique à son apparition première y ait procédé de l’inorganique ; le premier germe, si rudimentaire qu'on le suppose, a pris naissance d’un milieu qui ne renfermait pas de germes.
Hypothèse de l’ensemencement. — Mais si isolé que notre globe terrestre nous paraisse, il est visité, son atmosphère souvent traversée par des corps qui sillonnent l’espace (les météorites), lesquels peuvent ou ont pu Y ensemencer de germes à eux propres ou importés par eux d’ailleurs. C’est l’explication de ceux qui admettent entre le vivant et le non vivant une barrière infranchissable.
Hypothèse de l’évolution continue. — D’autres, sans nier la possibilité d’une telle origine des êtres vivants, n’y voient qu’un expédient pour reculer la difficulté sans lui donner de solution même théorique. Rationnellement il faut admettre que le règne vivant procède de cet autre règne antérieur à lui, qui nous paraît si différent et que nous appelons inanimé. L’idée d’une évolution qui, à travers leurs formes spécifiques et leurs branchements innombrables, établit, la continuité entre les espèces vivantes, en les rattachant à une souche commune, prend de la sorte une nouvelle extension et admet, comme une nécessité logique, une continuité semblable entre tous les règnes de la nature.
L'idée exprimée communément sur ce point, c’est que la transition d’où procédèrent les premières traces de l’organisation vivante aux dépens de la matière inorganisée, s’est opérée à un moment donné, dans le lointain des âges géologiques, sous l’influence de conditions qui auraient depuis cessé d’exister. Les êtres organisés vivants, qui sont ainsi les premiers apparus, se seraient ensuite multipliés, différenciés, perfectionnés d’après les lois que nous voyons présentement en action, sans faire appel ultérieurement à cette transformation initiale, à laquelle ils doivent leur première origine.
Cette restriction, qui limite le pouvoir évolutif de la matière inorganique, en le confinant dans un passé à jamais révolu, semble imposée à l’esprit, par les enseignements de l’expérience; elle est néanmoins irrationnelle, comme il est facile de le faire voir.
Instituée en vue de manifester ce pouvoir évolutif et de nous faire assister à la transformation qui, sans le secours d’un être organisé, organise la matière, l’expérimentation, avons-nous vu, s’est toujours montrée impuissante. En d’autres mots, elle semble prouver que les causes actuelles de l’organisation sont autres que celles qui ont existé en un temps antérieur. 11 y a à cet égard un malentendu qu’il faut dissiper.
4. Les critères de la vie et de ses limites : leur incertitude. — Ce malentendu a sa source dans la façon nécessairement conventionnelle et arbitraire dont nous définissons et délimitons le règne vivant.
Quand on fait appel à l’expérience, on se rend très bien compte que la transformation spontanée du non-vivant en vivant n’a chance d’être observée qu’autant qu'il s'agit de réaliser les représentants les plus inférieurs de la vie. Dans un milieu pure-
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ment chimique on ne s’attend point à voir apparaître des vertébrés ou des insectes ou d’autres êtres différenciés de ce genre ; mais on considérerait l’épreuve comme probante si des infusoires ou des vibrions y prenaient naissance. Or rien ne prouve que même ces derniers êtres (les plus rudimentaires que nous connaissions présentement) soient réellement les ébauches les plus inférieures de l’organisation et de la vie. Bien au contraire, plus nous apprenons à les connaître, plus nous sommes amenés à les considérer comme des représentants déjà élevés du règne vivant, au-dessous desquels en existent d’autres que leur dégradation même nous empêche de reconnaître, mais que les progrès des sciences feront sortir à leur tour de l’obscurité qui les environne.
Lenteur et petitesse des transformations dans l’évolution phylogénique. — Si donc, comme il est très probable, les transformations qui, à 1 origine, ont tiré le règne vivant du règne inanimé continuent d’agir, elles restent pour nous invisibles, insaisissables. Les changements qui les accusent sont trop peu marqués, ou, ce qui revient au même, trop lents ou encore dépendants de conditions trop inconnues pour se révéler a nos méthodes encore trop grossières. Disons autrement : les origines premières de la vie sont trop loin de ce que nous sommes présentement pour nous laisser discerner rien de précis en ce qui les concerne, car notre critère c’est toujours, au tond, nous-mêmes , elles se perdent dans l’obscurité qui nous voile les caractères les plus intimes de la matière.
Passage continu de l’inorganique à, l’organique. — La transformation qui tire la vie de la matière brute est pourtant bien évidente pour qui sait la voir. Elle s’opère sous nos yeux dans les Conditions les plus ordinaires, a\ec une rapidité d’évolution qui la rend saisissante. Les conditions qui nous la montrent ne sont alors plus celles delà génération spontanée, mais simplement celles de la nutrition et de la multiplication des êtres actuellement vivants.
S il est vrai que le règne vivant a dû procéder, à ses tout premiers débuts, du règne inorganique, il faut comprendre, en plus, qu'il ne cesse à aucun moment d’en procéder. Les êtres qui le composent ne sont point des objets à 1 état statique, mais au contraire soumis à un perpétuel renouvellement. Sans cesse la matière morte du milieu ambiant pénètre en eux, s organise, se vitalise, puis les quitte à nouveau, pour retomber dans le monde minéral. Cette évolution que d'ordinaire ou appelle « chimique », parce qu on a en vue surtout ses deux termes extrêmes, qui ne nous livrent que des corps morts, n est pas seulement à l'origine de la vie, elle en forme la base essentielle et le premier support. Dans l’édification et le perfectionnement graduel des êtres, cette évolution première s’est compliquée d’autres plus apparentes, plus directement visibles, à savoir, l’évolution cellulaire, celle des individus, puis celle des espèces qui sont représentées dans les classifications botanique et zoologique ; mais elle n a pas cessé d’exister et elle reste la condition fondamentale des évolutions nouvelles qui se sont superposées à elle-même. Ceci est en vertu dune loi qu on pourrait loimuler ainsi : Dans ses perfectionnements graduels, l'être vivant n abandonne rien de ses fonctions cl attributs primitifs; il les fait entrer seulement comme éléments composants dans les fonctions et attributs supérieurs qu il acquiert peu ci peu, au cours de son développement.
Continuité entre les diverses évolutions. — En parlant d’une évolution chimique, d'une évolution cellulaire, d’une évolution des espèces, nous introduisons dans le langage biologique des expressions claires, qui nous servent à distinguer les points de vue les plus généraux et à faire œuvre d analyse , mais
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il ne faut pas oublier que ces différentes évolutions ont entre elles les relations les plus intimes, quelles se conditionnent et se continuent et que la limite où 1 une commence et l’autre finit n'est pas toujours facile à indiquer. Toutes coopèrent à 1 organisation de l’être vivant. La molécule en se compliquant et se soudant à d autres molécules aboutit à la cellule. Celle-ci, en s’agrégeant à son tour avec d'autres unités semblables, forme les individus ou unités spécifiques qui caractérisent les espèces. Ainsi qu'il a déjà été expliqué, elles ne forment pas une série linéaire qui les échelonnerait à la suite les unes des autres, mais elles coexistent dans le temps, les inférieures conditionnant les supérieures.