ANALYSE DU PROCESSUS NUTRITIF
morphologiques reconnaissables, de structures visibles sous forme de tissus ut d'organes; tandis que pour les seconds elle s’arrête à la forme moléculaire, c'est-à-dire constitue des amas d’aspect homogène comme les gouttes graisseuses qui gonflent les cellules du pannicule adipeux, ou des granulations simples comme celles du glycogène dans les cellules du foie, ou des amas à couches concentriques comme les corps amylacés des végétaux.
5. Histopoièse et histolyse. — Pour mieux marquer la différence de destination de ces deux ordres de principes immédiats, Chauveau a donné le nom d 'histopoièse à la formation incessante du protoplasme cellulaire par les substances protéiques, et celui d histolyse à leur destruction également incessante jusqu’au terme urée (ou corps similaires) qui, chez les vertébrés, marque la fin de leur transformation et mesure le courant d’azote qui traverse l'organisme. L’histopoièse c’est l'assimilation dans ce qu elle a de plus significatif, de plus essentiel. Le tourbillon vital est avant tout un circulus d'azote. Ce circulus, qui continuellement amène la substance à un très haut degré d’organisation pour l’en faire aussitôt redescendre, s’établit à très peu de frais. Les synthèses s’opèrent en consommant extrêmement peu d'énergie et se défont en en libérant de même extrêmement peu. 11 est remarquable par la multiplicité, l’enchevêtrement, la superposition graduelle de ses édifices moléculaires, qui, en se raccordant les uns aux autres, aboutissent à des structures visibles ; de sorte qu’on peut dire que la synthèse morphologique est le prolongement de la synthèse chimique dans l’être vivant : il ne l’est nullement par la puissance énergétique mise en jeu.
Limites d'élasticité des deux phénomènes. — Ce circulus esL encore remarquable par sa constance. L’histolyse se poursuit égale à elle-même sans oscillations très sensibles et indépendamment de tout travail proprement dit des organes. La machine vivante est soumise à une usure continue. La condition mortelle de l’être vivant s’impose en effet à ses moindres parties et, comme leur durée est extrêmement limitée, sa continuité dans le temps exige cette destruction continue, corrélative d’une formation continue. L'histopoièse se modèle sur cette destruction et rétablit à chaque instant cet équilibre moblile qui, sans elle, serait aussitôt détruit. Les deux phénomènes inverses (mais surtout l’histopoièse) ont, à l’égard l’un de l’autre, une certaine élasticité. Dans l’inanition l’histolyse persiste seule, alors que l’histopoièse est rendue impossible ; d’où un amaigrissement, une atrophie dans le sens le plus général de ce mot, des éléments anatomiques et partant des organes et du corps de l’individu. Dans certaines conditions (mais particulières) de suralimentation, il peut y avoir accroissement, hypertrophie des éléments et de l’ensemble formé par eux.
6. Constitution et destruction des réserves énergétiques. — Les êtres vivants, leurs organes, leurs éléments cellulaires ne s’entretiennent que grâce à une circulation de substances susceptibles de transformations très complexes, que nous caractérisons par leur élément le plus remarquable, I azote. Mais ces éléments n’en sont pas moins susceptibles de développer des puissances énergé¬
tiques considérables, grâce au second circulus affectant les substances dont l’élément chimique le plus caractérisé est le carbone. Cette deuxième circulation qui \ise la production de l’énergie pour elle-même (au lieu que la première vise le maintien de la structure et de la forme), cette deuxième circulation n’est pas absolument indépendante de la première, mais elle en est néanmoins bien distincte. Elle n’a point sa constance ou fixité relative, mais se fait remarquer au
L'EVOLUTION PLASTIQUE; L’ASSIMILATION
contraire par ses intermittences parfois irrégulières et ses écarts souvent très grands. Elle a surtout une destination tout autre. Elle met à la disposition des éléments et de l’organisme une puissance considérable, au moyen de laquelle individuellement ou dans leur ensemble ils réagissent contre ce qui les entoure par des effets moteurs, calorifiques, ou autres effets énergétiques analogues. Tandis que la première existe surtout par la substance qu’elle organise, la seconde, elle, ne paraît exister que pour l’énergie qu’elle accumule et fournit à la machine vivante. La première se conçoit idéalement sans phénomènes énergétiques concomitants (tant ces phénomènes y tiennent peu de place) ; la seconde peut inversement se concevoir sans matière pondérable qui lui serve de support et c’est ce qui se voit, au moins partiellement , dans les végétaux à chlorophylle, où certains éléments reçoivent directement de l’extérieur une énergie radiante, sans décomposition préalable d’une matière qui cède celle de ses molécules en voie de destruction.
7. La désassimilation et le fonctionnement. — 11 arrive souvent qu’on oppose l’un à l’autre la nutrition et le fonctionnement. Ces mots n’ont pas dans la langue physiologique des significations bien arrêtées : cela tient à ce que les phénomènes de l'être vivant se ressemblent eux-mêmes tous par certains côtés et diffèrent par certains autres. Pris dans le sens le plus large, le mot fonction s’applique à tout acte quelconque de l’organisme ; il implique seulement l'idée d'une corrélation harmonique de cet acte avec les autres actes du même organisme, en vue d'un résultat déterminé. Pris dans son sens le plus restreint, le mol fonctionnement sert à désigner la manifestation extérieure ou apparente d’un organe ou d'un élément, sa réaction spécifique à l’égard des excitants : c’est ainsi que le fonctionnement du muscle c’est sa déformation particulière ou
, contraction, celui de la glande sa sécrétion; l’un ou l’autre phénomène étant considéré indépendamment des phénomènes antérieurs plus ou moins éloignés qui les préparent, ou tout au moins en ne tenant compte que des plus immédiats de ces phénomènes intérieurs.
Le fonctionnement du muscle pris pour exemple est directement lié à sa désassimilation énergétique; plus ce fonctionnement est actif, plus il épuise sa réserve d’hydrate de carbone. Ce fonctionnement, par contre, ne paraît pas directement lié à sa désassimilation plastique. En effet, quand un groupe musculaire important entre en activité, nous voyons l’excrétion carbonée (acide carbonique de la respiration) s’accroître notablement, mais nous ne voyons pas l’excrétion azotée (azote total de l’urine) changer sensiblement son taux. Un muscle en état de contraction prolongée ou répétée perdra son carbone, perdra par conséquent son poids : c’est ce qui fait dire que le fonctionnement use les organes. En réalité l’usure porte, non sur la machine musculaire, mais sur la substance qui en elle joue le rôle de combustible. L’histolyse et l’histopoièse marchent du même pas et s'équilibrent par les mêmes chiffres constants dans le muscle contracté et dans le muscle au repos, dans l’organe actif et dans l'organe inactif.
Le fonctionnement des organes est lié à l’excitation qu’ils reçoivent par les ramifications terminales du système nerveux. L’excitation, la désassimilation des réserves énergétiques, le travail extérieur des organes sont, comme on dit, trois phénomènes corrélatifs dont les deux derniers (mais non le premier avec les deux autres) sont équivalents au point de vue énergétique.
8. Le fonctionnement et l’assimilation. — Le fonctionnement, qui détruit dans les organes les substances dépositaires de l'énergie nécessaire à sa réalisation,
CONCEPTION UNITAIRE DE LA NUTRITION
a comme conséquence secondaire une reconstitution de ces réserves dépensées. La capacité du protoplasme pour ces dépôts de corps carbonés est limitée. Si son repos se prolonge, s'il ne les dépense pas, leur reconstitution est arrêtée ou ralentie au maximum ; s'il les consomme activement leur formation reprend de plus belle. Mais le fonctionnement des organes a encore une autre conséquence plus imprévue; la reconstitution des réserves n’est pas seule à en bénéficier, l'assimilation plastique en éprouve elle-même un accroissement. On sait que des muscles souvent exercés grossissent et accroissent leur puissance. Non seulement ils récupèrent l’énergie dépensée, mais ils acquièrent une aptitude plus grande à l’employer. La machine motrice s’est renforcée, l’histopoièse s’est donc accrue du fait de l'activité motrice.
Ce fait est une des formes de l’expression d'une des lois primordiales de l’être vivant. Parmi les conditions essentielles de la vie nous avons indiqué l'excitation. Un être, un élément auquel on supprime toute excitation est condamné à disparaître au même titre que si on lui supprimait ses substances ou ses énergies de remplacement. En faisant croître l’excitation et partant le fonctionnement jusqu’à une certaine limite, on réalisera de mieux en mieux cette condition essentielle et l'être vivant en bénéficiera. La nature du lien qui fait dépendre l'histopoièse d’un élément du fonctionnement de cet élément nous est au fond inconnue ; nous savons seulement que c'est un fait général. La succession des phénomènes a lieu dans l’ordre suivant. Le fait primitif d’où les autres dépendent, c’est l’excitation ; celle-ci amorce le fonctionnement par un mécanisme que nous comprenons à peu près; ce fonctionnement avant toute chose dépense les réserves énergétiques du protoplasme ; ces réserves se reconstituent aussitôt; cette activité donnée au circulus énergétique entraîne à la longue (seulement à la longue) une aelhité non pas égale mais quelque peu exagérée du circulus plastique; et l’élément se trouve avoir gagné quelque chose en substance organisée et en puissance, ou, si l'on préfère, a évité l’atrophie relative qui eût résulté de son trop peu d’activité.
Dépendance réciproque. — La dépendance réciproque entre l’assimilation et la désassimilation se voit bien, nous voulons dire se constate aisément, dans l’ordre énergétique de ces deux phénomènes ; plus le muscle fournit de travail, plus il fournit au sang d’acide carbonique par la destruction de son glycogène, plus aussi il prend au sang de glycose pour reconstituer ce glycogène à mesure de son épuisement (Morat et Dufourt) et se trouve prêt à recommencer son travail. La reconstitution de la réserve carbonée marche de pair avec sa destruction et c’est l’excitation du muscle qui donne le branle à cette suite nécessaire.
Une dépendance de même ordre doit exister aussi entre l’histolyse et l’histopoièse, mais elle est bien plus difficile à apercevoir et nos expériences ne nous montrent pas la condition qui amorce et entretient la succession de ces deux phénomènes. Une certaine impulsion venue de l’extérieur, une excitation n'estelle pas non plus nécessaire pour provoquer ce mouvement intime de la substance? Probablement oui: mais rien ne nous indique ni son existence, ni sa nature, ni sa provenance ; nous ignorons si le système nerveux est chargé de la fournir ou si elle vient simplement du milieu intérieur,