A. — LA FAIM ET LA SOIF
La faim et la soif sont des sensations qu'il est inutile de chercher à définir, tant elles rentrent dans les premiers de nos besoins. Elles appartiennent évidemment au système nerveux comme toute sensation. Elles sont généralement extériorisées, si Ton peut dire, Tune au creux épigastrique (douleur constrictive), Tautre au pharynx (sécheresse de la gorge), mais elles ont des racines bien plus profondes dans Tétat de privation des cellules de l'organisme, quand celles-ci manquent de la quantité d'aliments ou de la proportion d'eau nécessaire.
L*expérimentation est positive à cet égard : la condition à satisfaire pour apaiser la faim, c'est que des aliments pénètrent dans le sang par n'importe quelle voie, estomac, rectum, tissu cellulaire, veines, etc. (Schiff). Il en est de même pour l'eau qui doit faire cesser la soif (Dupuytren). — Inversement, sur un malade porteur (l'une fistule duodénale, la descente et le séjour des aliments dans Testomac ne font point cesser la faim, s'ils ressortent parla fistule, mais seulement s'ils sont réengagés dans le duodénum pour être absorbés (Buscii). Cl. Bernard, en dérivant chez les animaux l'œsophage à Textérieur par une fistule, a montré que la soif ne s'apaise pas par le passage môme continu de l'eau dans le pharynx, témoin les mouvements incessants d'absorption et de déglutition du sujet mis en présence de l'eau, lequel ne s'arrête de boire qu'épuisé par la fatigue si la continuité du conduit œsophagien n'est pas rétablie.
La faim et rinanition. — La faim et la soif sont des sensations (phénomènes psychiques) liés à la destruction moléculaire de nos tissus et à Tappauvrissement du milieu sanguin, pour nous pousser aux actes moteurs de la recherche des aliments destinés à réparer ces désordres. Mais cette liaison, comme toutes celles qui sont établies par le système nerveux, est assez indirecte et lointaine. Le besoin, en tant que sensation, n'est pas proportionnel au degré de Tinanilion : par suite d'erreurs dont l'observation est commune en pathologie, la faim peut faire défaut alors que l'inanition est très prononcée (hystérie); elle peut être vive alors que l'organisme n'est nullement en souffrance (boulimie).
Son retour périodique, dans les conditions d'un organisme normal, dépend d'habitudes créées par les actes antérieurs. Elle fait partie d'une sorte de rythme fonctionnel, dont la perturbation inquiète la conscience qui veille à la conservation de l'individu. Dans l'état de jeûne, la faim s'atténue, une fois passée l'heure du repas. Les grandes préoccupations morales peuvent la supprimer par le mécanisme de la substitution d'une douleur à une autre. On connaît différents moyens ou artifices pour tromper la faim ; quelques-uns reviennent à donner à la conscience l'illusion d'un repas. L'ingestion de substances de valeur alimentaire presque nulle, comme le bouillon, peut y suftire; l'ingestion des aliments vrais calme la faim, avant qu aucune absorption se soit encore produite et en tout cas avant que la réparation des tissus inanitiés ait pu se faire.
L'erreur est ici dans la conscience qui attribue à faux à l'activité artificielle de l'appareil digestif une conséquence ultérieure qui ne se réalisera pas. 11 va sans dire que cette erreur n'est pas de longue durée.
Il en faut conclure que la faim est une sensation qui précède notablement l'état de péril qui résulte pour l'organisme du fait de l'inanition ; sa cessation résulte d'une interprétation tantôt juste et tantôt fausse des actes digestifs que l'expérience a appris à la conscience à être propres à faire cesser l'appauvrissement du SBXig.Dans le jeûne indéfiniment prolongé la faim tue avant lUnanition, On en a la preuve par ce fait que dans l'inanition avec anorexie, la survie est
plus longue (soixante-trois jours dans un cas), la perte de poids plus grande, la destruction des réserves en graisse plus complète. Les jeûneurs célèbres, Succi en particulier, ont résisté à un jeûne de trente jours, parce qu'ils n'avaient pas faim et que l'inanition ne tue pas dans ce délai (Berniieim).
Le thé, le café, la koUiy la coca permettent de fournir une somme considérable de travail sans que se produisent les sensations douloureuses de faim et de fatigue provoquées généralement par le travail à l'état d'inanition. Ces substances ne sont pas des aliments réels ; elles n'empêchent pas non plus la désintégration et l'usure des tissus; elles agissent comme excitants et reconfortants. La coca exerce de plus une action anesthésique sur la muqueuse des premières voies digestives.
Valaool parait agir surtout comme stimulant. Toutes ces substances ont les inconvénients des excitants généraux. Âla longue elles deviennent des agents d'épuisement.
La sensation de la faim se traduit dans la physionomie par une expression prononcée de malveillance (malesuada famés) (Féré).
Réactions alternantes dans les segments successifs du tube digestif. — Pour être inconsciente ou subconsciente, la participation de la sensibilité au déroulement irrégulier des actes successifs de la digestion n'en est pas moins réelle et nécessaire. Les anciens attribuaient à l'estomac une sorte de gustation des aliments suivant laquelle il la retient, tant que leur préparation n'est pas complète, ou la livre à l'intestin en ouvrant le pylore. — Dans un ordre d'idées analogue Bezelin remarque que les sécrétions se suivent, en s'alternant, dans le tube digestif: la salive, le suc gastrique acide, la bile et les sécrétions intestinales alcalines de nouveau. Il est remarquable que les acides et le vinaigre excitent puissamment la sécrétion alcaline des glandes salivaireset du pancréas, les eaux alcalines la sécrétion acide du suc gastrique.
Distinguons toutefois la réaction de la masse alimentaire de celle des sucs intestinaux. Dans le cœcum la réaction est souvent acide, surtout chez les herbivores, mais c'est le fait des produits de la fermentation microbienne. Dans l'intestin grêle la masse reste acide chez les animaux franchement carnivores; elle est alcaline chez les herbivores (Cl. Bernard, Phys, exp,^ II, 460, 846).