C. — LA SPHÈRE VISUELLE CÉRÉBRALE
Une partie du territoire de Técorce cérébrale est dévolue à la vision. La sphère visuelle, comme l'appelle Mlnck (et cette désignation vaut incontestablement mieux que celle de centre) est située à la surface du lobe occipital.
I. Anciennes expériences et observations. — Gratiolet en 18S4 découvre les radiations optiques et les suit depuis les ganglion* delà base, depuis surtout le corps genouiilé externe, dont il voit toute l'importance, jusqu'à l'écorce des lobes occipital et pariétal. Pamzza en 1855 note la cécité unilatérale et croisée, qui suit Tablation des circonvolutions postérieures du cerveau ou les lésions des fibres blanches qui les unissent aux ganglions de la base; quand la lésion est bilatérale, la cécité est complète, mais les autres fonctions sont conservées. Il note dô même la dégénération ascendante de ces tractus et de leurs ganglions d'origine, dans le cas de perte ou ablation de l'œil. L'erreur qui lui fait croire à une cécité unilatérale, impliquant un croisement complet des nerfs optiques, est générale et n'est rectifiée que beaucoup plus tard, après de nombreuses discussions. Elle s'explique du reste par l'importance généralement très prépondérante, surtout chez les animaux, du faisceau croisé sur Tautre, et aussi par la direction qu'il faut donner aux objets pour que leur image se fasse sur la rétine. Les objets situés à notre
droite sont vus par les zones gauches des deux rétines, et inversement pour ceux situés à notre gauche.
il. Cunéus et scissure calcarine. — La physiologie et la clinique sont actuellement d'accord pour localiser la sphère visuelle de Técorce à la face interne du lobe occipital, dans un territoire qui comprend avant tout la scissure calcarine. Circonscrit pour les uns aux lèvres de cette seule scissure (Henscuen), ce territoire s'étend, pour d'autres (Monakovv), jusqu'aux trois circonvolutions de la face externe du lobe occipital en empiétant môme sur la partie postérieure du lobe pariétal. Pour la plupart, il est restreint pour le moins à la face interne de ce lobe (Bouveret); il comprend essentiellement le cunéus et une partie du lobe lingual, c'est-à-dire les deux circonvolutions qui limitent la scissure calcarine (Uejerine,
VlALET, BrISSAUd).
Chez les animaux, les expériences de Munck ont situé la splière corticale visuelle dans le lobe occipital.
ViTzou a vu Vnblation unilatérale ^ totale et simultanée du tiers postérieur des première, deuxième et troisième circonvolutions parallèles du lobe occipital être suivie, chez le chien, d'une hémianopsie bilatérale homonyme. La cécité affecte les trois quarts de la rétine du rôle opposé et le quart de la rétine du même côté. (Vest donc 4lans la proportion de 3/4 à 1/4 •ciue se fait Fentre-croisement <les fibres opti(|ues, chez cet animal.
N. lentie. Capt. int.
rip.
Les lésions du pli •courbe. — Des expérimentateurs et des observateurs ont cependant désigné le pli courbe ou gijrnsangitlaris situé sur la face externe du cerveau, comme étant le centre cortical de la vision.
Leur erreur s'explique par ce fait anatomique que les radiations optiques, dans leur trajet des ganglions de la base au lobe occipital, passent à peu de profondeur au-dessous de Técorce du pli courbe et sont facilement coupées ou comprimées sur leur trajet par les altérations de celui-ci.
Fig. 232.
Radiations optiques et lobe occipital.
Coiipo horizontale (d'après Gharpy).
(le rhihnisphèrc gauche
598 INNERVATIONS SPÉCIFIQUES.
Ruban de Vicq d'Azyr. — Les différencps do forme, de slruclure, d'arrangement des éléments nous font soupçonner des dilTérences de fonctions, et ceci, alors même que le mécanisme de ces fonctions nous est inconnu. On a noté que la stnicture de l'écorce de la scissure calcaiine est quelque peu différente de celle de lécorce voisine du lobe occipital : la différence consiste dans l'épaisseur plus grande de la couche moléculaire, ainsi que dans le dé>eïoppement d'une bande de libres horizontales (ruban de Vicq d'Azyr).
m. Surface de projection. — Plusieurs auteurs appellent la sphère visuelle une « rétine corticale », voulant indiquer par là que chaque point de la rétine est relié à l'écorce par des conducteurs, dont les terminaisons dans celle-ci répéteraient à sa surface des rapports analogues à ceux qu'ils ont entre eux dans la rétine oculaire. Mais ils cessent de s'entendre quand il s'agit de préciser ces rapports, et il faut reconnaître que les faits manquent, au double point de vue du nombre et de la qualité, non seulement pour préciser ce détail, mais même pour en assurer le principe.
Projection géométrique sur Técorce. — Ainsi par exemple, dans un cas d'atrophie de la lèvre supérieure de la scissure calcarine, on a constaté une héniianopsie limitée au quart inférieur du champ visuel des deux eûtes (^Hun). Dans un autre cas semblable^ mais où la lésion portait sur la lèvre inférieure de la même scissure, on a constaté une hémianopsiedu quart supérieur du champ visuel (\Vilbil\nd). Toutefois les localisations de la partie maculaire et de la partie mar^rinale n'auraient point la disposition concentrique qu'elles ont dans le fond de l'œil, mais la première serait à la partie antérieure et la seconde à la partie postérieure de la scissure calcarine.
Objections. — U faut redire que ces localisations demandent confirmation. MoNAKow en a combattu le principe, en s'api)uyant sur les faits nombreux qui montrent l'importance physiologique du ganglion intermédiaire (le corps genouillé externe \ lequel rompt la continuité des conducteurs et ne nous ptMmet plus de voir ces derniers sous la forme de fibres continues, dont les exti*émités s'épanouiraient sur deux surfaces opposées, la rétine et l'écorce occipitale. La substance grise, partout où elle existe, nous le savons par cent exemples, crée des associations et partant des rapports nouveaux en li*e les voies conductrices qui y arrivent et celles qui en repartent. Une projection fidèle de la rétine sur l'écorce non seulement n'est pas démontrée, mais est à peine vraisemblable.
Projection composée. — O qu'on appelle la projection sur l'écorce est, en réalité, un ébranlement parfaitement onlonné, mais extrêmement complexe, qui affecte le SAstème cyclique visuel, en largeur et en profondeur, sui\ant des lois (jui nous sont inconnues. Une condition nécessaire, c'est évidemment que, pour des images semblables, cet ébranlement soit ordonné d'une façon semblable, et, pour des images différentes, d'une fa<;on différente. Mais les conditions simples de la formation de limage rétinienne ne sont plus celle de la fonnation de l'image cérébrale qui conditionne l'image psychique. Lorsque l'image rétinienne se déplace sur la rétine, il est, à la vérité, probable que l'image cérébrale se déplace dans le champ sensoriel cortical; mais ce phénomène de localisation de l'image cérébi'ale est distinct de celui qui préside à sa production.
Limites de la sphère visuelle. — Rien de plus indécis, de plus difficile à préciser, que les limites du territoire cortical affecté à la vision, comme du reste celui de tous les autres sens : et sans doute aussi rien de plus illusoire que de chercher à les tracer d'une façon arrêtée. Si, en effet, chacun des sens est localisé à la périphérie du corps d'une façon rigoureuse, dans des appareils spéciaux adaptés isolément à des modes d'ébranlements distincts, il n'en est plus tout h fait de môme dans le cerveau, dans l'écorce surtout, dont la fonction est non seulement de recueillir ces excitations, mais de les mettre en conflit les unes avec les autres pour en tirer les éléments de la connaissance, et finalement de les renvoyer au dehors sous forme d'activité motrice.
Témoignages discordants. — On a vu parfois la vision distincte conservée dans un champ visuel minuscule (d'une étendue par exemple de 3 à 5 degrés autour du point de fixation), et qui laissait au patient une acuité visuelle suffisante pour lire ou faire difîérents travaux : le lobe occipital présentait des foyers de ramollissement étendus, avec conservation de certaines portions très limitées de l'écorce de la scissure calcarine. Seulement les observateui-s qui établissent ces faits ne s'entendent pas sur la localisation de cette portion de substance grise : pour Henschen, elle est à la partie antérieure de la scissure ; pour FôRSTER, Sachs, elle est à la partie postérieure. Pour Henschen, il y a dissociation en surface des centres correspondant à la tache jaune et à la mai^e de la rétine ; pour Muxck, il y a projection exacte de la rétine oculaire sur l'écorce et partant disposition concentrique des deux centres.
IV. Sensation lumineuse et vision mentale. — Avant de chercher à délimiter le territoire anatomique de la sphère visuelle, il faudrait prédser tout d'abord ce qu'on entend par vision. Depuis la sensation brute de lumière ou de couleur jusqu'à la vision mentale, il y a un champ nuancé de phénomènes, conditionnés chacun par des associations nerveuses fonctionnelles, précises dans leur déterminisme, mais variables suivant chaque modalité phénoménale. Ce sont ces nuances que les destructions plus ou moins étendues de l'écorce réussissent parfois à mettre en évidence, quand elles ne sont pas trop délicates à saisir.
Rétine corticale. — L'expression rétine corticale n'a en somme que la valeur d'une métaphore. Par opposition au lieu où l'impression, d'abord purement physique, de la lumière a été reçue, elle désigne un autre lieu, où celle impression, après des transformations successives, a donné naissance au phénomène psychique de la sensation. Si on retient cette expression, il ne faut pas en faire l'équivalent de « sphère visuelle » : la rétine corticale désignerait le champ de la sensation visuelle, tandis que la sphère visuelle correspondrait au champ de la vision mentale, l'un et l'autre ayant des limites indécises et mal déterminées.
600 INNERVATIONS SPÉCIFIQUES.
V. Cécités diverses. — II peut y avoir cécité à la fois pour la lumière blanche et pour les couleurs ; mais il peut aussi y avoir cécité pour les couleurs seulement. Cette cécité limitée peut porter sur toutes les couleurs (achromatopsie) ou sur quelques-unes en particulier [dyschromatopsié), — Dans le cas de lésion unilatérale ce'rébrale, il y aura donc hémiachromatopsie, ou hémidyschromatopsie.
Conditions de leur production. — A la surface de la rétine (au point de départ de l'excitation), la fonction chronnatique est localisée dans des éléments particuliers (les cônes) différents de ceux qui sont sensibles à la lumière sans distinclion de couleur (les bâtonnets). Dans la rétine, la vision colorée est cen-
0« F, vertu.
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Fig. 233. — Les faisceaux cVassociation du lobe occipital.
Coupe transversale scliéiiiatisée. — Hémisphère gauche. (D'après Dejebine.)
traie et la vision incolore est marginale. En est-il de même dans récorce cérébrale? Rien ne l'indique d'une façon certaine, et la vraisemblance n'est pas en faveur d'une telle symétrie. D'autre part, désigner, dans l'écorce de la substance grise occipitale, une couche cellulaire affectée au sens des couleurs, c'est faire une hypothèse absolument gratuite et incontrôlable, puisqu'il n'y a aucune chance de tmuver ni de créer artificiellement une lésion portant de préférence sur une couche cellulaire à l'exclusion des autres. Pour ce qui est de la localisation en surface, les observations cliniques suivies d'autopsie ne l'imposent pas à notre acceptation, tant s'en faut.
Plusieurs admettent préférablemenl que la vision des couleurs n'est pas localisée distinctement de celle de la lumière, mais dépend seulement de certaines conditions particulières telles qu'une conservation très parfaite de l'irritabilité des éléments et de l'irrigation sanguine, ou encore un champ visuel plus étendu. Dans le cas de Fôrster, où le champ visuel était extrêmement restreint, il y avait cécité pour les couleurs. — Les lésions cérébrales, suivant leur intensité ou leur étendue, détermineraient donc en premier lieu la perte du sens des couleurs (le plus altérable), puis celle du sens de la lumière, puis la cécité complète. Le vert et le rouge se perdi-aient d'abord, puis le bleu, puis la notion du blanc et du noir (Holden). En général, l'appréciation des intensités lumineuses va décroissant avec celle des couleurs, bien que lui survivant à la limite ; mais l'observation clinique, qui montre tant de choses, compte un cas où la perte des couleurs s'est faite sans diminution de la sensibilité lumineuse (Stefan), et ce cas est resté un argument au service de ceux qui soutiennent l'existence indépendante d'un centre de la vision chromatique; mais il n'y a nen de probant.
YI. Notions de forme, d'espace, de lieu, d'orientation. —
A la notion simple de lumière, et à celle déjà plus compliquée <le couleurs, s'ajoute, dans Texercice de la vision, d'autres notions que l'analyse seule distingue, tant les unes et les autres lui sont d'ordinaire étroitement associées: ce sont les notions de forme des objets, de rapports de ces objets entre eux et avec nous-mêmes. Ces notions sont beaucoup plus complexes que les précédentes. Par la combinaison du clair et de l'obscur ainsi que des couleurs il se forme, sur notre rétine, des images. Ces images sont réalisées par l'association dans un ordre donné, c'est-à-dire par la synthèse de ces éléments (phénomènes lumineux et chromatiques). Cette synthèse est un fait psychique. Chacun de ces éléments existe en soi d'une façon indépendante ; c'est leur association dans notre conscience qui donne à rimage sa réalité.
VII. Image physique, image psychique. — La physique nous apprend comment les rayons lumineux, émis par les objets ou réfléchis par eux, conservant leurs rapports respectifs, peuvent, en tombant sur un écran, donner une figuration qui rappelle tout à fait ces objets, à la dimension près. C'est ce qu'on appelle Vimage physique Ae ces objets. Les objets impressionnent notre rétine par une image de ce genre: cette image est tout aussi physique que celle qui se fait sur un écran. Mais la rétine a, ce que n'a pas l'écran, des voies nerveuses qui emportent cette impression dans les profondeurs d'un système dont les parties étroitement solidaires forment un être véritablement un, et cette unité se traduit en lui par ce quelque chose que nous nommons la conscience. L'image physique se double dans ce cas d'une image psychique : ou, pour mieux dire, c'est la conscience qui, en groupant les traits de l'image physique, en même temps qu'elle la détache de toute la phénoménalité environnante,
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lui confère son unité, autrement dit, son existence. Comment de rimage rétinienne nous remontons aux objets, ce n'est pas encore ici le lieu de l'examiner.
VIII. Espace nu; espace meublé. — Quoi qu'il en soit, ces notions de forme, du fait même de leur complexité originelle, sont plus facilement altérables que les sensations élémentaires qui leur donnent naissance. On a noté que, dans les lésions doubles du lobe occipital, les individus porteurs de ces lésions perdent la faculté de reconnaître les lieux qui leur étaient familiers. La notion générale d'espace peut être conservée, mais l'espace meublé par des objets n'existe plus pour eux avec ses accidents caractéristiques : ils ont perdu la mémoire des lieux.
On n'a pas manqué de rechercher dans l'écorce occipitale, en surface ou en profondeur, un centre particulier de l'acuité visuelle et de la vision dans l'espace : mais là encore les faits manquent, qui puissent appuyer une semblable conception qu'aucune raison théorique sérieuse ne nous suggère. Ce qui paraît certain, c'est que le champ cérébral dont l'activité conditionîie la reconnaissance des formes et des lieux est plus étendu que celui de la sensation brute de lumière : l'appareil nerveux de l'un diffère de l'appareil nerveux de l'autre comme le premier *de ces phénomènes diffère du second, c'est-à-dire comme le composé diffère du simple.
Bxtérioration de la sensation. —Des objets sont situés en dehors de nous et nous en avons connaissance : c'est donc que quelque chose se déplace d'eu.v à nous, qui nous apporte les éléments de îette connaissance. Le milieu aérien» et surtout le milieu éthéré (ce dernier pénétrant tous les autres sans se confondre avec eux), se chargent de cette transmission pour les objets à distance. Quelque chose, qui a pris comme l'empreinte de ces objets, vient ainsi jusqu'à nous et reconstitue cette empreinte sur une surface sensible de notre corps ; c'est ce qui est très évident pour le sens de la \ue.
Arrivée à la rétine, cette empreinte n'a pas fini sa progression; elle chemine de là par des voies toutes nouvelles, toutes spéciales (les voies nerveuses), pour atteindre l'écorce cérébrale : et là seulement cette empreinte, cette impression est devenue sensation, perception, connaissance. C.e qui revient à dii^ : l'empreinte, l'image existe en nous ; mais le milieu qui la contient (et ce milieu, c'est nous) est conscient de la contenir. Le milieu extérieur qui nous l'a transmise la contenait (elle ou ses éléments composants), mais sans en avoir conscience. Ces faits sont clairs par eux-mêmes. Ils relèvent à la fois du sens intime et du sens commun : l'un d'eux, celui de la conscience, échappe il est vrai à toute explication rationnelle ou scientifique et risque d'y échapper toujours, en raison de notre situation particulière par rapport à lui. Mais il suflitpour le moment de le constater et de le mettre à son rang.
Toutefois il n'y a là que la moitié de l'explication. La marche de l'empreinte (ou de ce qui la produit) des objets à nous, nous explique bien comment leur image est en nous, mais elle ne nous explique pas comment ces objets sont
perçus extérieurs à nous, à la place où ils sont réellement. On constate le fait et on le rattache à la donnée précédente, en disant que la sensation, lïmage mentale, est projetée au dehors, dans la direction et à la place même de l'objet. C'est ce qu'on appelle ïexlérioration de la sensation.
Ces mots d'extérioralion et de projection sont nécessaires pour compléter l'analyse du processus de la formation des images mentales des objets, ils expriment une correction qui est en quelque sorte indispensable pour mettre d'accord les résultats de cette analyse avec les notions du sens commun. En effet, d'une part l'analyse nous montre avec évidence quelque chose qui se substitue à l'objet et qui proj^resse, d'abord de lui à nous, puis dans Tintérieur de nous, jusqu'à notre cerveau; comme si l'objet venait s'y loger et y manifestait sa présence par quelques-uns de ses caractères. Mais, d'autre part, le sens commun ne s'y lrom|>e pas et situe ces objets là où ils sont réellement, hors de nous : de sorte qu'après avoir fait voyager ce quelque chose, ([ui représente l'objet, de celui-ci à notre cerveau, nous sentons la nécessité de lui imposer un trajet inverse, de notre cerveau à l'objet, pour rester dans la logique et le bon sens. En termes plus courts, il y aurait : 1° projection depuis l'objet jusqu'au cerveau ; 2° projection depuis le cerveau jusqu'à l'objet. Qu'est-ce qui est projeté dans l'un et l'autre trajet ?
De l'objet au cerveau la projection est réelle et se décompose elle-même en deux trajets successifs; ce sont : de l'objet à la rétine des ondes lumineuses propagées par réther, suivant des lois suftisamment connues, et de la rétine au cerveau des ondes nerveuses dont le sens de propagation (sinon la forme) est nettement défini.
Du cerveau à l'objet par contre, la projection est purement idéale: elle n'est qu'un artifice de démonstration. Elle équivaut à dire que l'analyse physique et physiologique du mécanisme de la vision ne nous livre qu'une partie des connaissances qui nous sont nécessaires pour l'éclairer. En tout cas, il n'y a point d'ondes nerveuses rétrogrades qui du cerveau reviennent à la rétine par les voies qui ont été parcourues initialement de celle-ci à celui-là. Sans doute le cerveau peut réfléchir ces ondes pour les renvoyer au dehors, mais c'est par des voies toutes diiférentes des premières, et qui ramènent ces ondes sur les organes du mouvement, auxquels aboutit en fin de compte toute excitation nerveuse.
IX. Cécité physique et cécité psychique. — Rien de plus instructif, au point de vue psychologique, que la comparaison de deux individus, dont Tun a perdu Tappareil oculaire (perte ou ablation des deux yeux) et l'autre l'appareil cérébral de la vision (destruction pathologique de récorce occipitale ou ablation des lobes occipitaux). L'expérimentation et l'observation, qui tant de fois laissent les questions indécises, parce qu'elles sont infaisables dans les conditions qui les rendraient catégoriques, trouvent ici un terrain favorable de réalisation, en s'attaquant aux deux lieux les plus éloignés du système visuel, et en comparant le déficit qui suit, dans un cas, la suppression de l'appareil de réception, source originelle des excitations, et dans l'autre de l'appareil essentiel de transformation et de conservation de ces excitations.
L'individu, homme ou animal, qui a perdu les deux yeux, ne
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reçoit de Textérieur plus aucune notion par la voie visuelle : mais il conserve à Tétat de souvenirs un grand nombre de celles qu'il a acquises antérieurement par cette voie, et qui lui restent comme autant de repères fixes autour desquels se groupent les notions nouvelles, qui ne cessent pas d'affluer en lui par la voie des autres sens conservés intacts. Celui au contraire qui n'a plus ses lobes occipitaux a perdu, avec eux, le trésor accumulé des notions antérieures acquises par la vue: les renseignements apportés parle tact, l'ouïe, l'odorat n'auront donc plus pour support les souvenirs du sens qui joue le rôle le plus essentiel dans la représentation des formes et des lieux, d'où une infériorité mentale très grande de ce second par rapport au premier. L'un et l'autre sont plongés dans l'obscurité, mais la nuit du premier est une nuit physique^ non essentiellement différente de celle qui résulte de la simple privation de lumière, entendue comme vibrations de Téther au sens des physiciens ; la nuit de l'autre est une nuit psychique^ en ce sens que les vibrations de l'éther ont bien pu afTeclcr la rétine et, par retentissement, les premières voies visuelles, mais la lumière, au sens physiologique ou psychologique (c'est tout un), fait défaut ; tandis que chez le premier cette lumière même n'est pas absolument éteinte et, moins qu'elle, les formes qui se sont dessinées dans la conscience.
Dans la cécité physique, les autres sens, celui du tact notamment, se font rapidement une éducation qui leur permet de suppléer en partie à l'absence de vision ; éducation possible, grâce au noyau de souvenirs visuels conservés dans le cerveau. Dans la cécité psychique, cette éducation manque de sa base principale, surtout chez un adulte. L'aveugle-né ou l'animal nouveau-né auquel on enlève les deux yeux seront eux aussi réduits à se créer un espace tactile ou auditif par l'éducation des sens qui leur demeurent; mais leur situation sera cependant meilleure, en raison de la plasticité plus grande de leurs organes encore en voie de développement.
X. Cécité verbale. — Le mot « psychique », comme beaucoup d'expressions usitées en physiologie, peut s'entendre dans un sens tantôt plus général, tantôt plus particulier, et, jusqu'à ce que notre langue se soit enrichie d'expressions adéquates à ces nuances, il y a lieu de les préciser par de courtes descriptions. — La cécité psychique, comprise comme il vient d'être dit, équivaut à la perte de tout phénomène psychique de l'ordre visuel, depuis la sensation brute de lumière jusqu'aux idées do l'crdre le plus complexe, en tant qu'elles procèdent de la vision. Psychique est ici pris dans le sens opposé h. physique^ purement et simplement. Voici maintenant les degrés principaux de cette psychicité.
On distingue communément : 1** une cécité corticale^ équivalant à la perte des sensations lumineuses ; 2° une cécité psychique proprement dite, équivalant à la perte des images commémoratives dos objets; 3** une cécité verbale^ équivalante la perte de la lecture des mots ou plus généralement des signes écrits. Cette dernière rentre <lans le domaine dit des « aphasies ».
Psychisme inférieur. — Les images visuelles sont projetées sur l'écorce, mais avant de l'atteindre elles traversent la couche optique (pulvinar) : ce ganglion joue un rôle important dans l'élaboration de la sensation visuelle. Après l'ablation de l'écorce des lobes occipitaux, il y a cécité. Mais, après un certain temps, cette cécité s'amende (Munck), absolument comme la paralysie sensitive qui suit l'ablation de l'aire corticale tactile. L'animal réussit à se conduire en évitant les obstacles. Il y a donc récupération de la sensation visuelle avec un certain degré de conscience. Le déficit permanent qui suit la destruction de l'écorce n'est donc pas caractérisé (au moins chez les animaux) par la perte absolue de la vision consciente, mais par l'impossibilité où se trouve le sujet d'élaboi'er des images complexes. Quant au retour de la vision consciente élémentaire, quand il se produit, rien ne nous oblige de le rattacher à une suppléance des parties voisines restées intactes de l'écorce, plutôt qu'à une suppléance exercée par la couche optique.
Images d^espace^ orientation. — Une partie des fibres du nerf optique, au lieu d'aller à l'écorce et à la couche optique, suit le pédoncule cérébelleux supérieur (d'avant en arrière) et se l'end au cervelet. Ce faisceau cérébelleux direct d'origine rétinienne ou optique est l'équivalent du faisceau cérébelleux direct d'origine médullaire ou tactile, ainsi que du faisceau cérébelleux direct d'origine vestibulaire, qui, ces deux derniers, atteignent le cervelet par le pédoncule cérébelleux inférieur. Ces trois faisceaux font converger vers le cervelet des excitations en provenance de trois sens ou appareils difl*érents (vue, tact, appareil vestibulaire\ qui s'y organisent en images d'espace, en vue de l'orientation objective et subjective (Boxmer). Une communication, celle-là indirecte, est établie entre la rétine et le cervelet par l'intermédiaire de l'olive et des noyaux du pont. La rétine envoie encore des fibres aux noyaux oculo-moteurs, soit par les tubercules quadrijumeaux, soit directement; d'où un appareil d'adaptation oculaire plus simple et moins conscient encore que le précédent.