B. - LE LANGAGE ET LES LOCALISATIONS CÉRÉBRALES
Le mécanisme mental, qui nous apparaît intérieurement à la lumière de notre conscience, est conditionné par un mécanisme physique, qui nous apparaîtrait, lui, comme matière en mouvement, sur le cerveau d'un être distinct de nous-même, si nous disposions de méthodes physiologiques assez parfaites pour nous en dévoiler les délicates et innombrables modifications au cours de tous ces actes. Nous sommes loin d'un tel résultat. Pourtant cette analyse a reçu un commencement d'exécution, en ce qu'on distingue, dans le cerveau, des parties dont l'existence conditionne certaines fonctions ou opérations de l'esprit.
Nous savons déjà que chaque sensation spécifique (chaque forme particulière de la sensation) se développe dans un système particulier qui, s'il venait à être supprimé en entier, ferait disparaître toute trace des sensations correspondantes, en même temps que toute possibilité de leur renouvellement. Nous savons également que la mutilation faite à la périphérie d'un tel système, en le séparant de son excitant normal, rend impossible la formation des images physiques, condition du renouvellement des sensations, mais laisse subsister les images psychiques emmagasinées dans le souvenir. Nous savons qu'inversement la suppression de régions déterminées de Técorce, qui couronnent chacun de ces systèmes, — tout en laissant persister le renouvellement des excitations à la périphérie et certaines manifestations réflexes, automatiques ou instinctives <le l'ordre inconscient ou subconscient, qui sont liées à l'organisation de la partie sous-corticale du système, — détruisent le magasin des images psychiques correspondantes.
Dissociation pathologique des éléments du langage. — Mais les images visuelles, comme les images auditives, sont des représentations plus ou moins compliquées. Au-dessous des images proprement dites, il y a les sensations qui en sont les éléments. Les images qui résultent de leur groupement sont les unes concrètes (images d'objets), les autres symboliques ou abstraites (images verbales, ou du langage, soit parlé, soit écrit). La pathologie, de son côté, nous montre que certaines de ces images peuvent disparaître, pendant que d'autres se conservent, plus ou moins inaltérées. Le départ qui se fait alors peut concerner les sensations ou les images d'un sens donné, en laissant subsister celles des autres sens; il peut aussi faire, dans un sens donné, un choix entre les ordres plus ou moins compliqués des différentes images ou représentations de ce sens. 11 peut supprimer par exemple les images verbales de l'audition ou de la vision, en laissant subsister les images d'objets et naturellement aussi, d'une façon au moins partielle, les sensations. Il peut supprimer toutes les images psychiques et ne laisser subsister que les sensations. Enfin, il peut détruire les manifestations psychiques d'un sens, au point de n'en rien laisser subsister.
698 INNERVATIONS SPÉCIFIQUES.
Aphasie. — Lorsque la perturbation qui atteint le cerveau se limite à la suppression des images verbales, c'est alors Taphasie. — L'aphasique n'est pas un aphonique, car il conserve intactes les puissances motrices du langage, dont il est incapable de se servir ; il n'est pas non plus un dément, car il a des idées qu'il est d'autre part incapable d'exprimer, un trouble de ce genre, qui respecte à la fois les activités sensilivo-motrices inférieures et, dans une certaine mesure, l'idéalion, est foi*cément limité : il siège en effet dans le cerveau et de plus il n'affecte dans celui-ci que l'un des systèmes qui participent à la fonction du langage; car s il les affectait tous silmulanément, ce ne serait plus seulement l'expression de l'idée, mais l'idée elle-même, qui disparaiti-ait. Comme celle-ci a des sources (audition, vision...) multiples et des moyens d'expression {parole, écriture...) également multiples, elle persiste à un état, il est vrai, plus ou moins complet. Un aphasique est un individu qui a peixlu, non pas toute la fonction du langage, mais l'une des fonctions partielles qui concourent à cette fonction complexe.
L'altération qui produit l'aphasie revêt des formes anatomiques et fonctionnelles distinctes. Tantôt elle détruit, dans l'écorce même, les systèmes partiels qui conditionnent les images verbales (aphasies corticales); tantôt elle rompt les communications de ces systèmes entre eux ou avec les systèmes inférieurs de réception sensitive ou d'exécution motrice (aphasies de conduclion). — Mais, jusque dans le cerveau, nous distinguons entre des systèmes, les uns de réception et organisation des sensations, les autres d'exécution motrice verbale; d'où, suivant le siège systématique de la lésion, deux formes fonctionnellement différente d'aphasies, les unes sensorielles, les autres motrices.