Ton affectif, — Plaisir et douleur
Les émotions sont en elles-mêmes très diverses. On les répartit en deux classes suivant le ton affectif auquel elles répondent : les unes
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ont pour tonalité propre la joie ou le plaisir^ les autres la tristesse ou la douleur. Les premières (émotions gaies) s'accompagnent d'une tonicité plus élevée des muscles volontaires et d'un accroissement de la respiration, d'une vaso-dilatation de la périphérie cutanée, d'une augmentation d amplitude des mouvements du cœur ; les secondes (émotions tristes) s'accompagnent d'un trouble de l'innervation des muscles tant volontaires que viscéraux, il'une vaso-constriction cutanée, d'une diminution de Tamplitude des mouvements du cœur.
— Dans chacune de ces deux classes, l'émotion affecte des nuances nombreuses, parfois changeantes, au point que le ton affectif peut, surtout chez certains sujets, en être brusquement renversé, et parfois aussi, dans les émotions vives, les manifestations des deux états peuvent se trouver partiellement associées (rire aux larmes).
Provoquées par des excitants divers et spécifiques, nos sensations sont diverses et spécifiques, la spécificité de chaque sensation étant liée à celle de l'excitant qui produit cette sensation môme. Et il fallait qu'il en fût ainsi pour que nous pussions être renseignés sur ce qui existe et se passe autour de nous. Mais ceci établi, chaque sensation a deux manières d'être : l'une agréable^ c'est le plaisir; l'autre pénible^ c'est la douleur. Il est rare qu'elle nous soit absolument indifférente, malgré les apparences contraire^. En plus donc de sa spécificité originelle, elle a, en nous-mêmes, une tonalité affective^ qui ne semble plus avoir aucune racine dans le purement physique.
1. Leur liaison avec les différents ordres de la sensibilité.
— Le plaisir et la douleur affectent non seulement les sensations claires et hautement différenciées, qui sont à la base de nos relations extérieures (dans les sens proprement dits), mais celles aussi, obscures, profondes, latentes (cœnesthésies), qui règlent d'une façon harmonique les relations intérieures de nos organes dans le consensus qui détermine leurs fonctions. Ils affectent manifestement celles qui sont à l'origine de la nutrition : c'est ainsi que la faim, la soif, le besoin d'oxygène, qui n'a pas de nom dans la langue vulgaire parce que nous n'avons pas à lutter pour nous procurer cet aliment de la respiration, sont des états affectifs qui se rattachent à la douleur, comme leurs contraires réalisent des satisfactions, qui se rattachent au plaisir. La fatigue, le vertige, le frisson, le dégoût, etc., sont des états du môme genre.
IL Condition déterminante. — Le plaisir et la douleur ont ceci de commun qu'ils ne se développent, ou n'atteignent leur plénitude, que par la répétition, la sommation des excitations : c'est dans le sens de la douleur que cette condition déterminante est surtout ma-
nifeste. C'est par une sommation de ce genre que les sensibilités musculaire, articulaire, tendineuse, viscérale, peuvent atteindre le seuil de la conscience, au-dessous duquel elles sont normalement placées, et devenir franchement douloureuses.
Transition de l'un & l'autre. — Dans les sens proprement dits, on sait que les plus légers changements dans Tintensité de l'excitant, ou simplement la persistance de son action, amènent une transition facile et souvent rapide du plaisir à la douleur. On sait de même que le fait de sommation, qui est à la base de ces deux états, s'accuse également par la persistance de la sensation agréable, mais surtout douloureuse, après Véloignement de r excitant.
Rapport avec les fonctions psychiques. — L'intensité de ces deux élaU, pour des excitations égales, varie beaucoup suivant les espèces, suivant \^^ races, suivant les individus. Richet fait de la douleur notamment « une fonrlion intellectuelle d autant plus parfaite que Tintelligence est plus développée". Elle est minime chez les idiots et les déments. Son intensité est en raison des associations qui peuvent se réaliser dans le système nerveux et surtout dans 1 ecorce cérébrale. Elle survit dans le souvenir à l'état aigu, c'est-à-dire conscient, pendant un certain temps après sa cause provocatrice. Les anesthésiques, en rompant les associations systématiques qui la conditionnent, Tempéchenl d'arriver au seuil de la conscience ou peut-être Tempèchent de durer dans le souvpnir : l'un ou l'autre résultat est traduit par nous en niant son existence.
La douleur est la traduction interne du désordre des fonctions. Elle naît de toute cause tendant à la désorganisation des éléments, des tissus ou des systèmes composants de l'économie. Elle est, pour cette raison, im des symptômes les plus habituels, les plus constants, des états pathologiques, états dans lesquels la vie de l'individu ou celle de ses organes composants est restée possible, mais se trouve compromise. Les réactions motrices plus ou moins violentes qu engendre la douleur sont, au fond, des réactions de défense plus ou moins appropriées à leur lin conservatrice.
III. Non-spécificité . — La douleur nest donc pas liée à un excitant spécifique^ mais se manifeste comme la conséquence de toute excitation, qui, par son intensité ou sa répétition insolite, est en dehors des conditions requises pour le bon entretien des fonctions. De ce fait, elle ne réclame pas, pour se produire, un appareil approprié; il n'y a pas d'organe, de sens de la douleur, ni des conducteurs spéciaux (il n'y a pas de nerfs de la douleur), ni de système qui lui soit propre (il n'y a pas de région de l'écorce cérébrale qui lui soit dévolue); aucune localisation, dans le sens qui est attribué à ce mot, pour les fonctions sensitives et sensorielles proprement dites. — Il est vrai que toutes les douleurs ne se ressemblent pas : la dou-
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leur peut être cuisante, brûlante, pongitive, térébrante, aiguë, sourde, etc., toutes modalités qui rappellent plus ou moins les manières d'agir des excitants anormaux capables de la produire expérimentalement, et qui sont liées aux modalités du traumatisme qui produit l'excitation.
IV. Champ habituel. — Comme la surface de réception du champ tactile est incomparablement plus étendue que celle des autres sens spéciaux; comme à cette surface elle-même s'ajoute celle des muqueuses et, par gradation, celle des parenchymes de tous les organes somatiquesou viscéraux, la douleur a des occasions incomparablement plus fréquentes de naître dans le champ de la sensibilité tactile que dans celui des" autres sens et, pratiquement, ce n'est guère qu'en lui qu'elle s'offre à nous avec les caractères que nous sommes habitués à lui reconnaître.
V. Excitation des troncs nerveux. — La douleur peut avoir pour origine les irritations intensives et plus ou moins destructives, non seulement des appareils récepteurs des sens, mais aussi celles des troncs nerveux qui naissent immédiatement de ces appareils (compression, section, piqûre, électrisation, brûlure, actions chimiques ou mécaniques variées...).
L'action de réleclricité, employée si souvent comme excitant dans la pratique physiologique, est celle qui est le plus compatible avec la conservation de l'organisation des tissus et des fonctions que celle-ci conditionne : néanmoins, elle n est pas sans produire de légères altérations (électrolytiques par exemple), mais (jui sont rapidemeni réparables en dehors du passage des courants ; ce qui donne à l'électricité une place à part, parmi les réactifs analytiques dont se sert le physiologue. — Quel que soit donc l'excitant, y compris le courant électrique, quand nous l'appliquons sur une partie sensible, c'est généralement la douleur qui accuse la réalité de son eflTet, et nous la considérons, avec raison, comme une manifestation simplement renforcée de la sensibilité tactile ou générale. Les fonctions des nerfs sensitifs, des racines postérieures en particulier, ont été étudiées d'après les effets, non pas simplement tactiles, mais assurément douloureux de leur excitation.
Les irritations du grand sympathiquepeuvent, parleur répétition et la sommation qui en est la conséquence, donner naissance à des douleurs d'une nature particulièrement sourde.
VI. Excitation des masses centrales. — Non seulement les irritations portées sur les neurones sensitifs de la périphérie, mais celles aussi qui atteignent les neurones ascendants des systèmes profonds, peuvent donner naissance à des sensations douloureuses. Les excitations expérimentales qu'on localise sur les faisceaux endogènes de la moelle et de son prolongement bulbaire sont dans ce cas. Certaines observations cliniques tendent à la même conclusion:
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des foyers hémorragiques ou de ramollissement peuvent occasionner parfois de vives douleurs, quand ils siègent dans la couche optique, le ruban de Reil, la capsule interne (Edinger). Néanmoins, les lésions des masses encéphaliques ne présentent pas au mc^me degré le phénomène douleur que celles de la moelle. 11 est remarquable que les lésions de Técorce le cèdent sur ce point à la fois à la moelle épinière et à la couche optique et surtout à celles des troncs nerveux.
VII. Excitation de l'écorce cérébrale. — La céphalalgie, qui s'observe si fréquemment, n'est pas une douleur qu'il soit possible de nettement localiser. Le cerveau est entouré de membranes dont une surtout, la dure-mère^ a été trouvée sensible à Texpérimentation ; on y a d'autre part constaté l'existence, non seulement de fibres nerveuses, mais d'appareils sensitifs récepteurs, semblables à ceux des membranes sensibles. — Les expérimentateurs, qui ont excité si souvent l'écorce cérébrale, n'ont point noté, comme effets de ces excitations, les vives douleurs qui suivent celles des racines postérieures, alors qu'ils voyaient cependant ces excitations, portées sur certains points déterminés, donner naissance à des mouvements ordonnés. — Ainsi F organe qui passe pour le siège de la sensibilité^ l'écorce du cerveau^ ne manifeste pas de sensibilité^ quand F excitation est portée directement sur lui. Ce résultat, qui de prime abord paraît surprenant, cessera de nous étonner, si nous réfléchissons que l'excitation, qui lui est ainsi fournie, est aussi différente que possible de celle qui lui arrive normalement, depuis les nerfs sensitifs, par l'intermédiaire de la moelle et de ses prolongements supérieurs.
Développement dans le champ sensitif. — Ce qui réalise la sensation, ce (jui surtout la fait actuelle, intense, douloureuse, ce nest pas uniquement l'écorce, la couche optique, la moelle épinière, mais bien l'ensemble réalisé par ces parties, qui se transmettent l'excitation dans un ordre déterminé en lui conférant, à chaque étape nouvelle, un caractère qu'elle n'avait pas avant d'y arriver, mais que l'étape antérieure avait préparé. Plus nous nous reculons loin de l'écorce et du cen eau, pour donner son point de départ à l'ébranlement initial que nous allons provoquer, autrement dit, plus nous prenons de chemin dans le système nerveux, pour lancer l'excitation qui doit atteindre l'écorce, plus t'ette excitation aura son plein effet sensitif, comme l'expérience nous le montre et comme il est facile de le comprendre. La comparaison de l'avalanche, qui est fausse quand on l'applique au conducteur élémentaire (la fibre nerveuse), se trouve exacte, quand on envisage le champ sensitif, avec ses associations d'éléments superposés, ses voies multiples de dispei^sion et ses complications de tous genres. — Dans le champ moteur, le phénomène est précisément inverse ; il y a réduction ou concentration de l'excitation sur un organe d'une grande simplicité, le muscle.
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