Expression des émotions
I . Langage des émotions. — Chez rhomme , il y a une expression des idées par des signes conventionnels et des mouvements acquis volontaires.il y a, d'autre part, une expression des émotions par des mouvements involontaires qui constituent une sorte de langage non appris, universel, qui existe dès la naissance et qu'on retrouve jusque dans les animaux qui se rapprochent de notre organisation, principalement les animaux domestiques. Le langage des émotions répond à une double utilité ou môme une double nécessité. Il établit entre les animaux de la même espèce un premier lien social, qui leur permet de reconnaître chez les autres et de faire connaître chez eux leurs états intérieurs.
D'autre part, les mouvements tant extérieurs qu'intérieurs suscités par Témotion, alors qu'ils n'ont plus la signification d'une langue naturelle, ont pour l'individu lui-même un rôle défensif ou de conservation. Une émotion violente dispose d'avance les muscles et les membres du corps dans Tétat qu'ils doivent avoir pour l'attaque ou la défense.
Émotions actives et émotions passives. — Qu'il s'agisse d'une i*elation à établir entre êtres semblables, ou qu'il s'agisse seulement de la conservation de l'individu, les mouvements en apparence désordonnés qui naissent de l'émotion auraient donc une raison de leur manière d'être dans chaque cas particulier. Dans les émotions qui se rapportent au combat poui* l'existence, l'individu, pour se soustraire au danger qui le rflenace, cherchera à susciter chez l'advei'saire une émotion qui Téloigne de lui, ou bien il se dissimulera à sa vue dans la mesure du possible. Le grossissement de la voix, l'horripilation des ]K)ils, le retrait du coin de la bouche qui découvre les dents, le grincement de celles-ci, sontautant de moyens du premier genre et qui trahissent une émotion acd're; la suspension de la respiration, le mimétisme qui donne aux animaux la couleur du sol ou de la végétation au milieu desquels ils \ivent, sont des moyens du second genre et vont avec des émotions passives. — Dans les conditions qui assurent la perpétuité de Tespèce, on retrouve des moyens du môme genre avec cette différence que, en plus des attitudes ou expressions qui éloignent l'adversaire, on en trouve d'autres propres à rapprocher les sexes : les appels par la voix, le chant des oiseaux, l'éclat du plumage, sont des moyens de ce genre. Dans la vie sociale plus ou moins ébauchée qui se remarque chez certaines espèces animales, l'expression des émotions se communique entre les individus dans un but de conservation commune :le cri de frayeur de l'un d'eux est un avertissement jmur les autres de la présence du dangei*.
II. Innéité des mécanismes émotiomiels. — Les associations nerveuses qui réalisent ces mécanismes adaptés à Texpression de chaque émotion en particulier, sont innées chez les animaux ; elles
se transmettent par hérédité et sont ainsi très diirérentes des associations acquises par éducation, qui sont à la base du langage proprement dit. — Darwin , en recherchant les lois de ces associations, les rapporte aux trois principes suivants, qui n'éclairent que faiblement la question, mais sont la première ébauche d'explication rationnelle des mouvements émotifs qui ait été tentée.
i" Pinncipe de rassociation des habitudes utiles, — Des inou\einonls qui rhrz l'hoînme (et même parfois chez les animaux domestiques) ne nous paraissent plus (l'aucune utilité, subsistent chez nous (et cliez eux) par hérédité, en raison dune utilité antérieure que h»s conditions actuelles de l'existence ont fait disparaîln*. Le clignement des yeux, le secouement des menihivs endoloris ont étéàlorigine, et sont encore à l'occasion, des mouvements utiles pour fuir une excitation pénible ou douloui-euse : par habitude et par svmbolisme ils exprimeront des émolions analogues à celles qui les ont provo(|ués à l'origine. De plus, les con- \entions de la vie civilisée nous imposent de refréner les manifestations de nos émotions, mais cette frénation est incomplète, elle laisse percer plus ou moins la manifestation involontaire du sentiment intérieur et les plus faibles mou>ements de ce genre deviennent alors expressifs.
2" Principe de Vantithèse. — V\\ mouvement donné symbolisant une émolion donnée, il est naturel que le mouvement inverse soit choisi d'instinct pour symboliser l'émotion opposée. Un chien qui croit voir un étranger prend une alli- (ude hostile, mar([uée par la raideur des membres, le redressement du corps et de la tète : si dans cet étranger il reconnaît tout à coup son maîliv, il prend l'expression exactement opposée, attitude rampante, mouvements expressifs des membres et en particulier de la queue.
30 Principe de Vaction directe du système nervetix. — Il serait mieux nommé de ïexcitation débordante ; il repose sur le fait souvent l'élevé en phjsiologie, que, loi-sque l'excitation sensitive est trop violen(^», elle se diffuse à tout le sjstème nerveux, à toutes les voies centi'ifuges, motrices ou d'arrêt : l'agitation, les cris, les palpitations du cœur, les convulsions généralisées sont un etFet de la i)énétration de l'excitation dans les premières; le tremblement, la stupeur, la i*ougeur émotive, la syncope cardiaque sont un elfet de son extension aux secondes, (îe principe s'oppose quelque peu auxprécédenis qui sont rationnels, tandis que lui est une constatation empirique. Toutefois on peut remarquer {|ue l'attention réclamée par l'exécution d'actes désordonnés, bien qu'inutile ou sans but pK*cis, distrait celle qui est involontairement apportée à la douleur et la soulage [duobus doloribus simulobortiSy non in eodem loco, vehementior obsciirat aUeruin\.
Malgré les recherches dont il a été l'objet, le mécanisme des réactions motrices intérieures de nature émotive est encore très obscur. Par contre, sur les actions musculaires, qui impriment aux traits de lu face une signification émotive si caractéristique, nous avons quelques données précises dues à Dlciienne (de Boulogne). Cet auteur a trouvé dans l'électrisation localisée des muscles de la face un moyen analytique très fidèle, pour reproduire artificiellement l'expression des principales émotions, sur un sujet qui*ne les éprouve pas.
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m. Expressions émotives sur le visage humain. — Les émotions se traduisent sur la face par la contraction d'un ou plusieurs des muscles qui, prenant d'une part sur le crâne une insertion fixe, déplacent certaines parties de la peau, y creusent des plis ou en déplacent d'autres et changent ainsi son expression. — Parmi ces muscles, il en est de complètement expressifs par eux-mêmes (frontal, sourcilier, grand zygomatique);il en est qui ne sont (\\x expressifs complémentaires^ c'est-à-dire propres seulement à compléter ou modifier une expression produite par d'autres muscles (portion palpébrale de l'orbiculaire, transverse du nez, peaucier du cou); il en est enfin qui ne sont que peu ou pas expressifs, soit isolément, soit en association avec d'autres (buccinateur). — Dans l'association des muscles de la face entre eux, les combinaisons se composent de peu d'éléments (deux, trois, rarement quatre muscles). — Ces contractions des muscles de la face, très expressives à elles seules, peuvent d'autre part se combiner avec des gestes, des attitudes du corps, des modifications vasculaires et sécrétoires apparentes (pâleur, rougeur de la face, sécrétion des larmes) qui complètent l'expression.
Les muscles de l'expression. — L'analyse physiologique n'a guère prise que sur les muscles faciaux, qui sont du reste l'élément essentiel. Elle consiste à soumettre ces muscles isolément, ou par deux ou trois, à une excitation artificielle (électrisation) directement appliquée sur eux : le muscle ou l'associ^ttion musculaire ainsi mise en jeu manifeste l'expression extérieure (purement objective) d'une émotion, dont les phénomènes intérieurs (subjectifs) font entièrement défaut chez le sujet expérimenté. — Pour n'avoir pas à tenir compte des effets réflexes ou des manifestations douloureuses qui pourraient naître de l'excitation concomitante des nerfs sensitifs cutanés, DuciiENNE a opéré sur un individu ayant une paralysie sensitive de la face: de telle sorte que l'excitation qu'il dirigeait sur l'appareil névro-moteur de la face n'agissait en réalité- que sur cet appareil lui-niôme, à l'exclusion de tout autre.
Attention extérieure. — Elle est caractérisée par une élévation du sourcil et de la paupière supérieure, en même temps que des plis transversaiLX se forment sur le front. Cette attitude est le fait du muscle frontal, dont l'insertion fixe en arrière permet un.relèvement du sourcil au moment de sa contraction. Exagérée, cette expression devient celle de Vétonnement.
Réflexion, — La réflexion est un état de l'âme qui nous concentre en nousmème, en nous isolant des impressions extérieures, état inverse du précédent, par conséquent. Son mécanisme est invei-se également et réalisé par un muscle antagoniste du frontal. La réflexion s'accuse par un abaissement du sourcil, dont la courbure s'efface, en même temps que disparaissent les rides du front.
Cette attitude est le fait de la contraction de la moitié supérieure du muscle orbiculaire ou orbitaire.
Douleur. — La douleur physique ou morale s'accuse par une brisure du sourcil, qui est relevé en haut et en dehors par la contraction du muscle 5om»-
Fig. 46i. — AUenlion.
Contraction des muscles frontaux.
Fig. 103. — Réflexion; méditât ion.
Contraction de Forbiculaii-e orbitaire supérieur.
cilier, muscle oblique inséré en haut sur le frontal et en bas sur le sourcil au point de jonction de sa tête et de sa queue : des plis concentriques à la brisure du sourcil se dessinent sur le front, près de la racine du nez.
Menace. — Elle s'accuse par un abaissement de la tète du sourcil et des plis transversaux sur la racine du nez, causés par la contraction du muscle pyramidal inséré en bas aux os propres du nez, en haut à la face profonde de la peau de l'espace intersourcilier.
Rire, — Dans le rire, la commissure des lèvres est tirée en haut et en dehors, l'ouverture buccale est élargie transversalement et cesse d'être rectiligne. Ce déplacement est dû à la contraction du muscle grand zygomatique. Un pli tivs caractéristique de la face, la ligne naso-labiale qui aboutit à la commissure, s'en trouve déplacée, portée qu'elle est en haut et en dehors en même temps que, cessant d'être l'ectiligne, elle forme une courbe concentrique à la commissure. La peau de la joue devient plus saillante et forme, vers l'angle externe de l'œil, quelques plis rayonnes (patte d'oie), ce qui augmente l'ombre au-dessous de l'angle externe de l'œil et fait croire à un déplacement de la paupière.
Pleurer, — L'expression du pleurer est exactement inverse de celle du rin» quant à la direction imprimée à la commissure et au sillon naso-labial. La commissure esttii"ée en bas; le sillon est déplacé dans le même sens; les rides de la patte d'oie tendent à s'effacer. Ces déplacements concordants sont dus à la contraction du releveur commun externe et du petit zygomatique. Ces muscles, plus ou moins parallèles au grand zygomatique, prennent comme lui insertion iixe à la pommette ou aux os voisins (bord interne de l'orbite) et descendent plus ou moins obliquement prendre leur insertion mobile dans la lèvre supérieure; mais, tandis que le grand zygomatique, le plus externe d'enti-e eux, s'attache près de la commissure, les autres s'attachent à la partie moyenne de la lèvre, d'où l'obliquité en sens inverse qu'ils communiquent àsonboixl supérieur en se contractant ou l'un ou les auti^s. Un troisième muscle, V élévateur commun inteime, s'attache en haut au bord interne de l'orbite et en bas à l'aile
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u nez et à la lèvre supérieure près de sa partie médiane. Celui-ci augmente encore Tobliquité de la lèvre en même temps qu'il dilate l'aile du nez ; il élève en masse la partie interne du sillon naso-labial, le creuse profondément en une gouttière que les larmes remplissent; c'est le muscle du pleurei' à chaudes larmes.
LubricHé. — Duchenne en voit l'expression dans les plis verticaux de la face latérale du nez, qui i*ésultent de la contraction du muscle Iransverse du nez,
Fig. 164. — Rire.
Conti'aclion du grand zygomaliciue.
Fig. 105. — Pleurer.
Contraction du rolevour commun externe.
muscle digastrique disposé en forme de sangle sur le dos du nez et attaché par ses extrémités libres à la peau de la joue et du nez.
Le dédain, le mépris, le dégoût ont leur expression dans des modifications de la situation des lèvres et surtout delà lèvre inférieure. On connaît l'expression qui résulte de l'action de pincer les lèvres ou faire la petite bouche, ou de celle
Fig. 160. — Douleur.
Contraction du sourcilier.
Fig. 167. — Méconlenlemenl ; mépris.
Contraction du triangulaire des lèvres.
de faire la moue. Ces expressions sont dues à des contractions de Vorbiculaire de la bouclie, contraction limitée dans le premier cas à ses fibres les plus internes, qui serrent étroitement l'ouverture buccale comme l'orifice d'une bourse, limitée dans le second à ses fibres les plus excentriques, dont la contraction isolée projette en avant les lèvres, en les avançant sous forme de tuyau.
Le muscle buccinateur, important pour la mastication, l'articulation des sons, le jeu des instruments à vent, ne prend pas part à l'expression des émotions.
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Le muscle triangulaire des lèvres, atlaché en bas à la mâchoire inférieure en dehors de sa symphyse, prend son insertion libre vers lacommissui*e des lèvi-es. Il abaisse par conséquent cette commissure et donne à la fente buccale une obliquité de même sens que celle du pleurer, mais réalisée, ici, en abaissant la commissure au lieu de relever la partie moyenne de la lèvre supérieure. Le naso-labial est tiré en bas et Revient à peu près rectili^ne. Peu accentuée, cette expression est celle de la tristesse; plus accentuée, elle est celle dumépris, La demi-occlusion des paupières par contraction de ïorbitaire palpébral (muscle propre de la paupière) vient souvent compléter cette dernière expression du sillon.
Le muscle carré du menton s'insère,' comme le précédent, en bas à la partie antérieure de la branche horizontale du maxillaire inférieur; ses fibres, obliques en haut et en dedans, vont s'insérer à toute la longueur de la lèvre inférieure. La contraction de ce muscle, en renversant la lèvre inféneure, exprime le dégoût.
Le peaucier du cou, à un faisceau duquel on a donné le nom de risotius de Santorini, n'est pas expressif par lui-même ; il n'exprime du reste ni le rire ni la gaieté, mais plutôt un rictus ou rire forcé et menaçant.