L'instinct chez V homme et les animaux
L'homme a la raison, les animaux ont Tinstinct. Ces deux formes du psychisme présentent entre elles des ressemblances parfois surprenantes à côté de différences fondamentales. Les ressemblances sont accusées par la complexité et la perfection des ouvrages de Tinstinct, ainsi que par la finalité de ces ouvrages qui se poursuivent à travers une série d'opérations, conduisant d'un point de départ donné à un but inflexiblement atteint, ayant caractère d'utilité. L'instinct dirige non seulement la vie individuelle des animaux, mais aboutit chez nombre d'entre eux à des organisations sociales, ayant quelque analogie avec les sociétés humaines. Certains invertébrés, comme les abeilles et les fourmis, sont remarquables à ce point de vue.
L'homme, lorsqu'il est témoin de ces actes, les rapproche volontiers de ceux par lesquels se manifeste sa propre intelligence. La similitude des effets l'induit à admettre une similitude entre les procédés psychiques d'exécution. Mais cette dernière n'est qu'apparente. Il suffit de mettre l'animal en présence de difficultés que la raison humaine résoudrait facilement, pour accuser la différence qui existe entre elle et finstinct.
Caractères de rinstinct. — Comme facte intellij,'enl, lacté inslinctif a son point de départ dans une excitation ou un besoin {instinctuSy piqûre, aiguillon) et tend de même à une fin déterminée ; mais cette lin est inconnue de ranimai : rinstinct est aveugle; l'intelligence est consciente du but qu'elle poursuit, dont elle a la représentation idéale.
Fatalité. — Lesopéralions de finstinct sepoui-suivent
d'après un enchaînement rifroureux, s'excitent fune Fi^'. !7i. — Syslème
l'autre sans invei-sion, abréviation ou complication ; elles «f'i'eM-t dun osa- ,. , . .„. . .... dieu (dapiTs Car-
suivent une série lineane. hlles sont la réalisation penteu).
dune expérience, toujours la même, dont le délermi- . . , .
ni>me intérieur, intranerveux, est rigide et inilexible. Ln ^^^^.^^. ^ ganglion: d,
face du problème qui lui est posé, f instinct n'a qu'une sac niiisi ulairo.
solution; l'intelligence en a un grand nombre. Cela tient
à ce que, dans notre cerveau, les expériences particulières antérieures ont subi
un classement méthodique. A cùté de l'acte réalisé coexistent parallèlement
une foule d'actes possibles plus ou moins semblables à lui ou difTérents do
lui. L'intelligence connaît Fhésitation et le doute, l'instinct ne les connaît pas.
Innôitè, hérédité. — L'instinct est inné; ses opérations débutent à la naissance, sans imitation ni éducation préalable. C'est dire, avec Lamarck et Darwin, qu'il est liérèditaire. Les expériences antérieures, que l'animal réalise dès sa naissance, ne sont pas les siennes propres, mais celles de ses ascendants. Le déterminisme intranerveux, qui assure leur réalisation immédiate, s'est transmis d'eux à lui par la même voie et par les mêmes moyens inconnus que ceux qui assurent le développement de ses organes et la réalisation des fonctions par lesquelles il reproduit un être en tout semblable à eux. C'est dire encore que Vinstinct appartient à Vespèce, envisagée soit comme la collectivité des êtres qui la constituent au même moment, soit comme la suite de ceux qui s'engendrent dans le temps. — L'intelligence, par contre, est susceptible d'acquisitions, d'accroissement, de développement individuel. L'inégalité et la variété de ses moyens accuse la personnalité de l'individu humain : l'animal, lui, n'est qu'une unité numérique dans son espèce.
Rapports avec rintelligence. — 11 n'est pas dans la nature de phénomènes si opposés auxquels on ne puisse trouver un fond commun. Entre l'intelligence et l'instinct la différence est saisissante, mais la parenté ne saurait être méconnue. Chez l'animal comme chez l'homme l'instinct et l'intelligence coexistent, à des degrés extrêmement inégaux mais reconnaissables. Les procédés de l'un et de l'autre sont susceptibles non seulement dé mélange, mais de transformation réciproque. Chez l'homme, des actes instinctifs deviennent raisonnes par progression, et des actes raisonnes deviennent instinctifs j>ar régression. La seconde de ces transformations, aussi bien que la première, peut avoir son avantage : dans le rôle directeur qu'elle assume chez nous, l'intelligence, à mesure qu'au cours du développement elle aborde des sphères plus élevées, s'en remet à l'instinct pour l'exécution des actes inférieurs qui ont acquis leur pleine perfection. Chez les animaux, c'est plutôt l'inverse : pendant que l'instinct dirige l'enchaînement des actes vers un but à lui inconnu, l'intelligence intervient dans la réalisation individuelle de chacun d'eux. Seule la succession est tracée d'avance: le détail des opérations est plein d'imprévu.
Automatisme psychique. — En somme, l'intelligence et l'instinct se ressemblent par la complexité de leurs œuvres ; ils diffèrent entre eux du fait de la plasticité de la première et de la rigidité du second. La plasticité des processus intellectuels est, de tous leurs attributs ou caractères, celui qui les éloigne le plus des phénomènes physiques ou mécaniques ; la rigidité de l'instinct est, par contre, un caractère qui l'en rapproche. Avec l'École cartésienne, ce rapprochement a été poussé jusqu'à l'identification : pour un cartésien intransigeant ranimai est un automate, dans le sens mécanique du mot. Malgré que cette opinion ne compte plus de représentants, l'expression s'est conservée : mais elle n'emporte plus avec elle la signification d'un mécanisme pur.
L'automatisme n'a rien d'incompatible avec un psychisme d'une nature déterminée : des actes individuellement conscients peuvent se succéder et s'enchaîner d'une façon rigoureuse (avec ou sans trace de souvenir) au même titre que des actes purement mécaniques. Vautomatisme psychique est aussi compréhensible et aussi réel que l'automatisme physique. Un tel automatisme intervient non seulement dans l'instinct, mais dans les processus intellectuels eux-mêmes.
Psychologie comparée. — Lorsqu'on étudie l'instinct et l'intelligence dans la série animale, on voit qu'ils subissent une progression sinon régulière et continue, tout au moins marquée, avec le développement général de cette série.
SYSTÉMATISATIONS SUPÉRIEURES. 445
l/instinct procède d'une manifestation nerveuse plus élémentaire» le réflexe, dont il est une forme perfectionnée. On ne peut nier les relations qui rattachent Tintelligence à l'instinct, malgré les dissemblances et les oppositions que présentent ces deux modalités du psychisme. — Parallèlement, l'étude comparée des systèmes nerveux est instructive. L'acte réflexe est conditionné par un système des plus simples, de forme ganglionnaire comme celui d'une ascidie. La chaîne ganglionnaire des invertébrés, la moelle des vertébrés (considérés à l'état d'isolement) en représentent des types déjà perfectionnés. L'n tel système est essentiellement formé par l'association de neurones primaires, c'est-à-dire allant directement du tégument au ganglion (neurones sensitifs)etdu ganglion aux muscles (neurones moteurs), le ganglion n'étant que le lien de leur association (avec ou sans neurones courts renforçant et compliquant cette association).
L'instinct est conditionné par des superstructures formées de neurones secondaires, qui sont sans relation directe avec le tégument comme avec les muscles. Ces superstructures procèdent, par dé\eloppement et extension progressive, des neurones courts d'association qui existent déjà dans les ganglions et les segments de la moelle épinière. Elles sont l'origine du cerveau. Les ganglions sus-œsophagiens de la chaîne des invertébrés ont cette signification. Leur développement est en rapport avec celui de l'instinct. Le fait est surtout prouvé par la comparaison des systèmes nerveux d'animaux (d'insectes) d'une même espèce, mais qui, étant organisés en sociétés, sont difl'érenciés pour des fonctions sociales particulières. Telles sont les fourmis, dans lesquelles on distingue des ouvrières, une reine et des mâles. L'instinct va en décroissant des premières aux derniers ; la perfection du système nerveux fait de même, en ce sens que le cerveau va en diminuant des ouvrières aux mâles, alors que chez ces derniers les organes des sens et les neurones primaires seraient plutùl plus développés (Forel).
Les vertébrés nous ofl'rent un nouveau terrain sur lequel, ainsi qu'on l'a vu plus haut, se poursuit cette comparaison.