‹ Traité de physiologieChapitre 10 sur 76 · XII · texte numérisé non relu

XII

Il est un fait d'histoire naturelle bien établi : c'est qu'il n'y a que les animaux d'une même espèce qui s'accouplent volontairement et produisent des jeunes , capables d'engendrer à leur tour. Des animaux d'espèces différentes ne s'accouplent qu'avec le concours de l'homme et extrêmement rarement dans l'état libre naturel ; mais l'accouplement d'animaux appartenant au même genre , produit seul un résultat. Les bâtards , qui en proviennent , sont la plupart inféconds ou produisent au plus une génération, en s'accouplant avec les espèces primitives; très-rarement deux bâtards engendrent, et, quand cela a lieu, la race s'éteint. Cette loi , établie pour assurer l'existence des espèces animales, est d'une grande importance (l). Elle devait soulever la question de savoir comment se comportent les contenta des parties génitales préparant le sperme, chez le bâtard mâle, s'il se produit du sperme, et s'il s'y trouve des spermatozoaires? Nous possédons quelques observations anciennes, qui nous apprennent que le sperme des bâtards mâles, au moins de ceux provenant du cheval et de l'âne , ne contient

pas de spermalozoaires (2). La difficulté de se procurer des bâtards de mammifères, pour établir une suite de recherches à cet égard , oblige de choisir des bâtards d'oiseaux , ce qui est plus convenable et plus facile. Ceux que l'on obtient le plus souvent appartiennent au serin des Canaries et à d'autres espèces de fringilla , tel que: le chardonneret ordinaire (3). On sait que plusieurs de ces bâtards ne peuvent pas engendrer, tandis que plusieurs autres le font ; il est donc d'un grand intérêt d'examiner au printemps le contenu du testicule, ainsi que les changements éprouvés par les parties génitales de ces oiseaux et de les comparer aux parties correspondantes des espèces dont ils proviennent. Les serins mâles se comportent au printemps comme les autres passereaux : les testicules se gonflent et forment des corps ovales, gros, et le plus souvent inégaux en volume; les canaux déférents sont rassemblés de chaque côté du cloaque en une masse particulière, pelotonnée ; les spermatozoaires qu'ils contiennent sont comme ceux de toutes les espèces de pinsons , très-gros et forts ; leur grandeur atteint jusqu'à l^lOde ligne; ils sont néanmoins un peu plus faibles que ceux du pinson ordinaire; leur extrémité en spirale est fortement marquée et offre deux tours principaux (Tab.l. fig. IV. c.).Tout se passe de même chez le chardonneret ordinaire; néanmoins les spermalozoaires les mieux formés sont chez lui toujours plus grêles, plus courts, leur extrémité en spirale est plus fortement marquée (fig. IV. d.) : leur longueur totale est de 1^1 5 de ligne. Les parties génitales des bâtards mâles, qui sont produits ordinairement par le chardonneret mâle et le serin femelle , nous offrent de grandes différences dans le développement du testicule au temps des amours. Chez quelques-uns , les testicules restent toujours très-petits; chez d'autres, ils arrivent à différentes grandeurs , mais toujours ils sont arrondis et n'atteignent qu'un volume, qui dépasse à peine la moitié de celui des testicules des espèces dont ils proviennent; ils sont égaux ou inégaux; tantôt le testicule droit est le plus gros, tantôt c'est le gauche. Lorsqu'on examine le testicule le plus développé, on voit clairement par transparence l'entortillement des conduits séminifères et l'élégant réseau des vaisseaux sanguins ; le

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liquide contenu dans ces conduits est blanchâtre j il renferme des globules et des corps de différentes grandeurs, comme ceux que l'on trouve dans les testicules d'autres oiseaux (fig. V. a. e.); mais les globules générateurs propres manquent toujours (fig. V. d.g.)- D'un autre côté, on y trouve des globules et des vésicules arrondis , allongés et remplis intérieurement de petites molécules obscures et parfois d'anneaux clairs , comme si des vésicules germinatives y étaient renfermées. Ces globules, ou vésicules, ont une grandeur de 1^100 à 1/40 de ligne. Plusieurs de ces corps sont allongés, piriformes, et contiennent des filaments réunis en faisceaux ; ils sont toujours moins nombreux et placés sans ordre entre les molécules, qui sont ellesmêmes plus obscures et plus grandes que dans la substance granulée des vésicules génératrices des spermatozoaires. Ces formations semblent avoir pour origine une production imparfaite de spermatozoaires ; ces derniers manquent d'ailleurs complètement chez beaucoup de bâtards , et , quand ils existent , ils sont toujours plus petits que les spermatozoaires des espèces primitives dont ces animaux proviennent, ils n'ont que 1/25 à 1/20 de ligne de long; leur grosse extrémité estirréguiière , parfois uniforme, le plus souvent allongée ou recourbée à sa pointe (fig. IV. e.) Jamais ces animalcules ne présentent la forme caractéristique en spirale. Les conduits déférents restent toujours vides , même lorsque le déveloi)pement des testicules a lieu, et souvent il est impossible de les découvrir ; dans les cas où le développement des testicules est arrivé à son maximum , l'extrémité pelotonnée, près du cloaque, est encore peu renflée et le contenu consiste en granules et en globules plus grands , qui ont jusqu'à 1^100 de ligne, comparables à ceux qui se trouvent dans le testicule et d'un volume plus gros que ceux que l'on trouve dans les autres oiseaux. Les canaux déférents ne contiennent pas de spermatozoaires propres , ni même de ces formes imparfaites que l'on rencontre dans les testicules.

(1) Un exposition complète de tous les faits d'histoire naturelle dignes de foi , sur les animaux supérieurs dont on a jusqu'à présent obtenu des bâtards ou qui en ont produit dans l'état de liberté , serait d'un grand intérêt pour îa physiologie , 3urtout si elle contenait une comparaison exacte des couleurs

et de la structure des autres parties internes et externes des bâtards avec les animaux dont ils proviennent et des bâtards entre eux. On ne connaît presque de faits certains d'accouplement de cette espèce, que chez des animaux appartenant à un même genre , comme , par exemple : du loup et du chien, du lion et du tigre , du mouton et de la chèvre , du cheval et de l'âne , du cheval et du ïèbre, etc. Tous ces animaux ne s'accouplent que sous l'influence et avec le concours de l'homme , et cet acte, même chez les animaux domestiques , est entouré le plus souvent de grandes difficultés. Très-rarement on trouve des exceptions , comme par exemple : l'accouplement fécond du chamois et de la chèvre et même celui du chevreuil et de la brebis ; quant aux récits d'accouplements féconds de l'homme et des animaux et d'animaux d'espèces trèsdifférentes entre elles , ils ne mérilent aucune croyance. Toujours on observe une grande stérilité chez les bâtards, et l'on ne connaît que quelques cas trèsrares où des mulets ont pu engendrer, à la suite d'accouplement avec les espèces primitives. Comparez , sur ce sujet, Burdach Physiologie , t. II, p. 256, et la critique complète des faits sur la génération des bâtards chez les chevaux et les mulets par André Wagner, insérée dans Schreber's Saugethieren, vol. YI. p. 185 et V. p. 1281. Sur les bâtards d'oiseaux, voyez la remarque Q° 3. On trouve encore des exemples de bâtards chez les reptiles , les poissons et les invertébrés ; voyez Bcrdach.

(2) Hebenstreit , Bonnet et Gleichen avouent n'avoir pas trouvé de spermatozoaires chez le mulet; Prévost et Dumas, dont les observations portent le caractère de la plus grande vérité, n'ont trouvé , chez un mulet en chaleur, aucune trace de spermatozoaires , dans toute l'étendue des organes de la génération ; le contenu du testicule et du canal déférent ne consistait •lu'en simples globules (qui , d'après la figure qu'ils en ont donnée, étaient évidemment des cellules d'épilhélium) ; chez le cheval et l'âne au contraire, ils ont toujours trouvé des spermatozoaires {Ànn. des se. nat., p. 182, pi. 12 , G. A. M.).

(3) J'ai encore choisi des oiseaux pour ces expériences , parce que les observations décisives peuvent être facilement renouvelées. Il est remarquable et doublement intéressant que, parmi toutes les classes d'animaux, ce soit chez les oiseaux et surtout chez les gallinacés que la production des bâtards est peut-être la plus fréquente. Ainsi les exemples s'accumulent de plus en plus, qui prouvent que le tetrao tetrix et le tetrao-urogallus s'accouplent assez souvent à l'état de liberté, d'où résulte le tetrao médius, qui a été considéré pendant longtemps comme une espèce distincte. Comparez sur ce point Nacmann, jyaturgeschichte der Voegel Deutschland's vi, p. 304, et Gloger Handbuch der naturgeschichte der Vôgel Europa's, i. p. 512. En Suède et en Russie les cas de ce genre deviennent de plus en plus fréquents ; tout récemment j'en ai reçu un exemplaire venant du Sud de la Bavière ; malheureusement je n'ai pu en examiner les parties génitales. Les cas d'accouplements féconds du coq de bruyère et de la gelinotte blanche, ceux de l'hirondelle de cheminée et de l'hirondelle de fenêtre, sont rares à l'état de liberté ; voyez ceux rapportés par Naumann et Gloger. On a des exemples nombreux de semblables unions entre le faisan et la poule ordinaire, ou entre les diverses espèces de faisans ; presque toujours les bâtards sont stériles , parfois cependant ils sont féconds. Les observations faites sur les serins ont appris qu'ils peuvent produire en s'accouplant avec le chardonneret , la linotte, le siserin.

Cela a lieu plus difficilement avec le verdier et le bouvreuil ; on doute de la possibilité delà chose avec le loriot d'Europe. Je ne trouve sur ce point aucune donnée certaine : le fait serait surtout remarquable , à cause de la différence générique. En général les bâtards sont stériles ; néanmoins on possède des observations dignes de foi , d'après lesquelles des bâtards mâles et femelles de chardonnerets et de serins se sont multipliés probablement en s'accouplant avec des serins et non pas entre eux. J'ai sacrifié un assez grand nombre de ces bâtards pour établir les faits rapportés ; les canaux déférents étaient toujours vides ; dans les testicules les produits étaient différents; les spermatozoaires manquaient complètement, ou s'il en existait, leur formation était imparfaite; je suppose cependant que les bâtards capables d'engendrer, doivent produire aussi des spermatozoaires parfaits. Chez les bâtards femelles j'ai trouvé toutes les conditions anatomiques nécessaires pour la propagation, c'est-à-dire oviducte, ovaire contenant une nombreuse quantité d'ovules qui tous possédaient une vésicule germinatrice ; jamais cependant je n'ai vu d'ovules arrivés à maturité. Il serait du plus haut intérêt, tant pour l'histoire naturelle que pour la physiologie de la génération, d'établir de grandes suites d'observations systématiques et très-diversifiées sur le croisement et le mélange des oiseaux domestiques et de leurs bâtards. Ces observations devraient être faites surtout chez les serins, qui présentent les résultats les plus sûrs, par suite de la spécialité et de la facilité de leur éducation. Des recherches suivies d'anatomie devraient marcher de pair avec ces observations.

§ xm.

Si nous rassemblons tous les faits que les observations sur les spermatozoaires nous ont permis de connaître, nous arrivons, dans l'état actuel des recherches, aux résultats suivants : 1° Les spermatozoaires sont des éléments essentiels du sperme ; ils existent toujours dans le sperme capable de féconder , pendant tout le temps du rut , qui est limité à une époque et qui revient régulièrement chez les animaux et pendant toute l'année chez l'homme et beaucoup d'animaux domestiques (Comp. § 8). — 2° Les spermatozoaires forment la masse principale du sperme parfait (§ 3). — 3° Les spermatozoaires présentent des variétés de grandeur et de forme constante, parmi lesquelles on ne peut méconnaître certains types généraux, d'après les classes, les ordres et les familles des animaux, et qui, dans beaucoup de cas, sont caractéristiques des espèces (§ Si). — 4° Dans une même espèce animale et dans un seul individu , il n'existe jamais qu'une seule forme déterminée de spermatozoaires. — 5° Jusqu'à présent on n'a

pu démontrer une organisation interne déterminée , évidente chez les spermatozoaires (§ 6). — 6° Leurs mouvements sont variés et portent complètement le caractère de la volonté (§7). — 7° La durée des mouvements, l'influence de différents liquides , de la température , etc. , parlent en faveur d'une vie propre, qui néanmoins est plus ou moins dépendante de celle de l'animal dans lequel les spermatozoaires existent (§ 9). — 8° Leur développement a lieu suivant les lois générales de révolution animale, avec des modifications particulières et présentant certaines analogies avec les cercaires et les entozoaires (§10). — 9° En général, les bâtards ne produisent pas de spermatozoaires (§ 12). — Comme conclusion générale on peut dire : Les spermatozoaires sont des éléments essentiels du sperme et ils possèdent un rapport spécifique avec l'espèce productrice; ils sont comparables sous point de vue aux globules du sang, qui existent dans ce liquide comme parties essentielles et organisées d'après un certain type. On ne peut pas dire actuellement avec une certitude complète que ce sont de vrais animaux, puisqu'on n'a pu encore y démontrer une organisation intérieure, un appareil d'alimentation , etc. Néanmoins, leurs mouvements indépendants et leur développement témoignent en faveur de leur animalité. Les opinions qui ont régné jusqu'à présent , et suivant lesquelles les spermatozoaires ne seraient que des parasites, des entozoaires accidentels, sont invraisemblables et à peine soutenables. Dans l'état actuel de la science et dans le cas où ce seraient réellement des animaux , l'hypothèse (la génération spontanée ou la génération maternelle), qui expliquerait le plus facilement leur genèse , est problématique.

(1) Les conclusions ci-dessus sont la conséquence des observations qui viennent d'être rapportées. Je ne puis donc en aucune façon partager l'opinion de BcRDACH et de Baek, d'après laquelle l'apparition des spermatozoaires ne serait qu'un elTet nécessaire de la faculté procréatrice , qu'une production d'entozoaires, qui a lieu dans le sperme avec la plus grande abondance, parce que celui-ci possède la plus grande plasticité parmi les substances et les sécrétions organiques. Sous ce point de \ue physiologique la solution de cette question : si les spermatozoaires apparaissent par génération maternelle ou par génération spontanée , n'est d'aucune valeur. J'avoue que les dernières recherches d'EHRENBEBG , de Schwann et les miennes propres s'opposent

presque complètement à l'admission de la génération spontanée dans quelque classe animale que ce soit. Quant aux infusoires , je me range maintenant tout à fait à l'opinion d'EHRENBERG. Comment apparaissent les entozoaires ? l'observation n'est pas encore parvenue à le démontrer. Les œufs ne pourraient-ils pas être répandus par la circulation et déposés dans des points déterminés ? Les œufs des entozoaires humains les plus petits , arrivés à maturité , sont beaucoup plus petits que les vaisseaux capillaires les plus forts ; j'ai trouvé les œufs les plus petits chez le taenia solium (1/80 de ligne), puis chez le trichocephalus dispar ( 1/50 ) et chez l'ascaris vermicularis ( 1/40 ). — Quant à la genèse des spermatozoaires, on pourrait établir différentes hypothèses et les appuyer de raisonnements ; sur ce point , de même que sur la génération spontanée, voyez ma Physiologie générale, 4^^^ livre.

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