CHAPITRE VI
Du courant propre des animaux vivants.
Nous avons vu qu'en faisant passer un courant, même très-faible, dans les muscles et les nerfs d'une grenouille nouvellement préparée, au moyen de deux armatures de métal différent, mises en contact, il en résultait aussitôt une contraction. Galvani , pour combattre les idées de Volta sur la théorie du contact, avança qu'on pouvait les
faire naître sans armatures métalliques, eu mettant en contact les muscles et les nerfs , sans lintermédiaire d'aucun métal. Cette expérience a été réalisée par Aldini de la manière suivante :
On prend une grenouille préparée comme à l'ordinaire , on soutient avec la main la colonne vertébrale, de l'autre, on saisit un des pieds et l'on fait ployer la jambe, jusqu'à ce que les muscles de celle-ci viennent toucher les nerfs cruraux. Il en résulte aussitôt de vives contractions, qui néanmoins ne se manifestent qu'autant que les grenouilles sont robustes, que les muscles ne sont pas surchargés de sang, et que la préparation est faite rapidement. Il s'agissait de reconnaître si les contractions résultant du contact des muscles et des nerfs devaient être attribuées à un courant produit par le contact simple ou toute autre cause. M. Nobili , qui a étudié cette question , a reconnu que l'effet était dû à un courant électrique dirigé de telle manière que le nerf fournissait l'électricité positive, et le muscle l'électricité négative. Le courant ainsi produit va des pieds à la tête, et est appelé courant de la grenouille ; il est appréciable à un multiplicateur très -sensible à fil long; voici le mode d'expérimentation : On prend deux capsules remplies d'une solution de sel marin, dans chacune desquelles on plonge une lame de platine, terminée en pointe et recouverte de cire à cacheter presque Jusqu'aux extrémités, afin d'éviter des courants secondaires. La grenouille ayant été préparée à la manière de Galvani , on plonge un des morceaux de l'épine dans un des verres, les jambes dans l'autre, les cuisses se trouvant entre les deux vases. Le courant qui va des pieds à la tête produit une déviation de 4, 5, 12 et même 20", quand l'animal a une grande vitalité. M. Matteucci, pour obtenir le courant avec l'animal vivant, étend la grenouille sur un taffetas vernissé, et après l'avoir préparée, il place un des conducteurs sur l'un des tendons des jambes , et l'autre sur les nerfs spinaux. Pour avoir un courant plus considérable, on forme une pile avec plusieurs grenouilles préparées, comme l'a indiqué Nobili; chaque couple est formé de deux petits verres , et d'une grenouille disposée comme on l'a dit plus haut. On obtient ainsi un courant trois ou quatre fois plus fort qu'avec une seule grenouille, et alors on peut substituer au galvanomètre une pile de grenouilles pour reconnaître l'existence d'un courant. Le sens du courant est indiqué par la production ou l'absence de contractions à l'instant où l'on ferme le circuit.
M. Matteucci, pour comparer le courant propre de deux grenouilles, place celles-ci sur le plan isolant, en les mettant eu opposition,
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le nerf de l'une avec le nerf de l'autre ; on obtient alors une différence entre les deux courants. Deux piles, composées chacune de 8 grenouilles , ayant été mises ainsi en opposition , et en rapport avec un multiplicateur, n'ont donné que 2" de déviation. Suivant ce physicien, lecourant de la grenouille ne s'affaiblit pas en le laissant circuler, et les polarisations secondaires des extrémités de l'animal ne sont pas appréciables,
Nobili avait annoncé que l'on n'avait jamais de courants en opposant deux grenouilles l'une à l'autre; il raisonnait alors dans la théorie de Yolta; mais M. Matteucci a obtenu des contractions, pourvu qu'il touchât des parties non symétriques des grenouilles. Pour le prouver, il prend une grenouille préparée, coupe l'os iliaque qui réunit les deux cuisses, afin de partager la grenouille en deux parties qui ne tiennent plus que par les nerfs spinaux ; ces deux parties sont placées sur le plan isolant , les deux cuisses bien séparées et les nerfs tendus ; dans cet état on obtient des contractions en touchant une cuisse avec l'autre jambe ; tandis qu'on n'a rien en mettant en contact les jambes. En introduisant un multiplicateur dans le circuit, l'on a une déviation annonçant que le courant va de la jambe à la cuisse-, et de celle-ci par les nerfs à l'autre cuisse. En variant cette expérience de diverses manières , M. Matteucci a trouvé que chacun des membres d'une grenouille peut être considéré comme un élément électro-moteur complet, d'où il suit que lorsque les contractions ne se manifestent pas, cet effet négatif ne provient que de ce qu'on a touché deux parties sx'métriques. Voici une autre expérience :
Avec la grenouille partagée en deux , on dispose les deux membres de manière que le neif de l'un et la patte de l'autre plongent dans le liquide d'un petit verre, l'autre patte et l'autre nerf dans un autre petit verre; on obtient alors de très-fortes contractions en fermant le circuit. Si l'on plonge les deux lames dans les deux verres, on n'a point de courant; dans ce cas les courants des deux membres circulent ensemble dans les deux membres. S'ils circulaient en sens contraire, on n'aurait pas non plus de déviation. Il n'eu est plus de même, comme on l'a vu précédemment, quand les deux nerfs plongent dans un même verre, et les deux jambes dans l'autre; dans ce cas, on a un courant dérivé. La déviation de l'aiguiile aimantée n'augmente pas en opérant avec un plus grand nombre de grenouilles disposées sous forme de pile ; au delà de douze, l'intensité cesse de croître. M. Matteucci a opéré ensuite avec la grenouille entière et la moitié de la grenouille; il a préparé à cet effet 4 ou 6 grenouilles partagées
en deux , et autant d'entières , et il a formé deux piles sur le plan isolant, l'une avec les demi-grenouilles, l'autre avec les grenouilles entières, et les a opposées l'une à l'autre en faisant toucher ensemble lesextrémitéssemblablesdeces deux plies. De cette manière il n'a pas obtenu d'effets bien distincts d'un courant différentiel, quoique chacune de ces piles , agissant isolément, donnât 1 5, 20 et 25° de déviation; de là on tire les conséquences suivantes : l'élément électro-moteur complet du courant de la grenouille , ou plutôt le courant producteur d'électricité, est formé d'une jambe, de la cuisse, de son nerf spinal et d'un morceau d'épine ; par chacun des membres de la grenouille circule le courant de l'autre membre, en laissant intacte la grenouille, et en faisant communiquer ensemble, et d'une manière quelconque , les deux extrémités ou jambes de la même grenouille. Dans l'expérience où l'on met en évidence avec le multiplicateur le courant de la grenouille, on n'a dans lelil que le courant résultant de la somme de deux portions des courants des deux membres , qui ne se déchargent pas de membre à membre.
D'où peut donc provenir le courant de la grenouille dont les physiologistes ont un si grand intérêt à connaître la cause, pour savoir jusqu'à quel point l'électricité intervient dans les phénomènes de la vie? Pour remonter à cette cause il faut chercher les parties de la grenouille indispensables à la production de son courant, ainsi que les circonstances anatomiques et physiologiques capables de faire varier cette intensité.
Dans l'expérience précédemment rapportée pour observer le courant de la grenouille, on enlève les deux nerfs spinaux, et le morceau de moelle épinière, en laissant les os et les muscles du bassin; puis on essaye le courant de la grenouille en faisant plonger dans les deux verres, d'une part le bassin, de l'autre la jambe; le courant est encore dirigé dans le même sens, et son intensité paraît même plus forte. Deuxpiles ayant été préparées, l'uneavecdes grenouilles comme à l'ordinaire, et l'autre avec des grenouilles sans moelle épinière et sans nerfs spinaux, puis opposées l'une à l'autre, on a obtenu un courant différentiel , annonçant que la pile composée de grenouilles sans nerfs donnait le courant le plus fort.
Il est démontré par là, I" que le courant propre de la grenouille conserve sa direction et son intensité sans la moelle épinière, les nerfs spinaux et cruraux, et bien qu'on ait enlevé les filaments nerveux visibles de la cuisse ; 2° la cause de la production du courant existe au contact des muscles de la jambe et de la cuisse unis organiquement;
3° qu'eu laissant à la grenouille préparée comme à l'ordinaire sa moelle épinière, ses nerfs, et ses ramifications dans les nerfs, toutes ces parties agissent dans la production du courant comme la substance musculaire de la cuisse. Passons à l'influence qu'exercent sur le courant les muscles de la cuisse, ceux de la jambe et les tendons. M. Matteucci , pour la déterminer, a composé une pile de jambes sur le plan isolant, en mettant en contact avec les tendons de la jambe les extrémités de ces mêmes jambes, dans les points où elles avaient été coupées. Le courant obtenu a été aussi fort que celui produit par le même nombre de grenouilles entières; le courant a toujours été dirigé des extrémités vers la tête.
Des piles formées avec des cuisses seules sans filets nerveux ou avec des filets nerveux n'ont donné que de très-faibles indices de courant, même en composant ces piles de douze cuisses; le courant était toujours dirigé des extrémités à la tête.
En enlevant la surface tendineuse de la jambe , et formant une pile avec des jambes ainsi préparées , on a encore eu le courant propre de la grenouille, dont l'intensité était sensiblement plus grande que celle obtenue dans les mêmes circonstances, en laissant intact le tendon de la jambe.
Des cuisses sans nerfs spinaux et sans jambes ont été coupées de travers ; on en a formé une pile en mettant en contact la surface musculaire interne d'un morceau avec la surface externe de l'autre; on a eu constamment un courant dirigé de la surface interne à la surface externe, et dont l'intensité était en général un peu plus grande que celle du courant obtenu avec une pile composée d'un même nombre de grenouilles entières. En prenant une cuisse coupée par la moitié , on peut se servir du morceau qui était uni à la jambe ou celui situé du côté opposé : quel que soit le morceau dont on se serve pour former la pile, le courant est toujours dirigé de l'intérieur du muscle à la surface.
Les faits précédents conduisent aux conséquences suivantes : 1° on peut obtenir le courant propre avec la jambe seule; 2° en mettant en communication l'intérieur d'une masse musculaire et sa surface, on a un courant dirigé de l'intérieur à l'extérieur.
Indiquons le temps pendant lequel dure le courant de la grenouille. On obtient rarement les contractions en mettant en contact les muscles et les nerfs, quand l'animal est préparé depuis 15 à 20 minutes. Tandis qu'au galvanomètre le courant est encore sensible au bout de deux heures , comme M. Matteucci l'a constaté ; au bout de 8 ou 10 minutes la déviation est réduite à moitié. Une pile de six gre-
DES rOBCES PHYSIQUES. 605
nouilles, qui donnait au commencement une déviation de 16^, ne donnait plus que 6° au bout de 50 minutes; au bout de 24 heures, 2 à 3". En mouillant les grenouilles préparées depuis longtemps avec de l'eau salée , il n'y a pas d'augmentation dans l'intensité du courant.
Les courants obtenus avec les seules jambes ou avec des morceaux de cuisses coupées , persistent moins longtemps que ceux provenant de grenouilles entières. En plongeant les grenouilles préparées dans différents gaz, tels que le gaz acide carbonique et l'oxygène, les effets sont les mêmes qu'eu opérant dans l'air.
On détruit le courant propre , en tenant pendant quelques minutes la grenouille préparée dans de l'eau presque bouillante. M. Matteucci a prouvé que les actions chimiques résultant de la réaction du liquide sur les parties de la grenouille qui sont plongées dedans sont sans influence sur la production du phénomène.
M. Matteucci , en examinant si le courant propre de la grenouille et les contractions avaient une origine commune, a été conduit à ce principe, que les circonstances qui modifient l'un agissent également sur les autres. De sorte que ces deux classes de phénomènes sont dans une dépendance commune. Enfin , et comme conséquence des expériences précédentes, nous ne devons pas oublier de mentionner un fait qui n'est pas sans importance pour l'intelligence du sujet que nous traitons, c'est que le courant de la grenouille observé avec le multiplicateur, en se servant de deux capsules remplies d'un même liquide, a la même direction quand ou prend pour liquide de l'eau distillée, de l'eau acidulée, de l'eau alcalisée, etc. , pourvu toutefois que les solutions ne soient pas concentrées au point de réagir sur les parties animales En outre, ce courant conserve sa direction et son intensité, en changeant le contact de ces parties avec les liquides; de telle sorte qu'on a les mêmes résultats avec la grenouille sans nerfs, la demi-grenouille ou la seule jambe. Le courant est toujours dirigé dans le même sens, il n'y a de différence que dans Tintensité, les liquides les plus conducteurs donnant toujours la plus forte intensité.
Des lois suivant lesquelles varie le courant musculaire. Influence de la température sur l'intensité de ce courant.
Lorsque la température est à 2éro, les signes de courant musculaires sont beaucoup plus faibles qu'à l'ordinaire, tandis que les effets sont plus marques lorsque les grenouilles sont conservées dans
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une pièce chaude. Rien n'est plus simple que de mettre ce fait en évidence en refroidissant des grenouilles avec de la glace. M. Matteucci a expérimenté avec une pile de dix éléments, composée de demicuisses de grenouilles exposées à une température de zéro pendant une demi-heure. Cette pile fut opposée à une autre, composée d'un même nombre de grenouilles non refroidies. Le courant différentiel produisit une déviation de 35 à 40° , en faveur de la dernière. La pile de grenouilles refroidies produisait , prise isolément, une déviation de 15 à 16°, et l'autre 45°. L'action d'un abaissement de température ne se fait sentir que lorsque les grenouilles ont été exposées à ractiou du froid pendant quelque temps. Des grenouilles refroidies brusquement pendant quelques minutes, puis plongées ensuite dans de l'eau à 1 5°, produisent les mêmes effets que si elles fussent restées à la température ordinaire. On voit donc qu'il est nécessaire, pour affaiblir l'intensité du courant musculaire, que l'action du froid soit prolongée. Sur les animaux à sang chaud , l'influence du froid sur le courant musculaire paraît moins grande que sur la grenouille et les animaux à sang froid. Le courant musculaire est d'autant plus intense que les muscles des grenouilles sont plus rouges et plus consistants.
L'influence du système nerveux sur le courant musculaire n'est pas sans intérêt. Il résulte des expériences de M. Matteucci , que ce courant ne varie ni dans sa direction ni dans son intensité, quand on altère l'intégrité du système nerveux moteur et sensorial. Ayant introduit dans l'estomac d"un certain nombre de grenouilles, 10 à 12 gouttes d'une solution aqueuse d'extrait d'opium ou d'extrait alcoolique de noix vomique, elles ne tardèrent pas à s'assoupir. Deux piles de demi-cuisses de grenouilles furent formées afin de les opposer l'une à l'autre. Les éléments d'une de ces piles étaient composés avec des grenouilles ordinaires ; l'autre , avec les muscles des grenouilles assoupies par les narcotiques. On n'obtint point de signes constants et assez marqués du courant différentiel. Ainsi l'action des narcotiques est à peu près nulle sur l'intensité du courant musculaire. Avec les muscles des animaux à sang chaud, même résultat. Il eu est encore de même quand les ajiimaux ont été asphyxiés par le gaz acide carbonique. M. Matteucci n'a trouvé qu'un seul gaz délétère, l'hydrogène sulfuré, qui exerçât une influence. La pile formée avec les grenouilles ordinaires donnait une déviation de 30", tandis que celle formée avec les grenouilles tuées dans l'hydrogène sulfuré n'en donnait qu'une de 3 à 6°, dans le sens du courant musculaire.
Enfin, il résulte des expériences de M. Matteucci, que le courant de
la grenouille subsiste sans la présence et l'iutégrité du système cérébro-spinal. Si le système nerveux intervient dans l'expérience, il se comporte absolument comme masse musculaire de la cuisse, c'est-àdire comme corps conducteur ; que le courant propre perd de sa force quand il est dans une espèce d'état tétanique; enfin, que l'intensité du courant propre est modifiée par les différents états du sang dans les muscles.
Du courant propre dans les animaux à sang chaud.
On obtient dans la grenouille vivante les effets du courant propre en découvrant les muscles de la jambe ainsi que les nerfs spinaux, et mettant en contact les uns avec les autres et plaçant un multiplicateur dans le circuit; mais pour observer le courant propre dans les animaux à sang chaud , au lieu de cet appareil, il vaut mieux se servir d'une grenouille préparée de la manière suivante : On dispose une grenouille comme à l'ordinaire; on la coupe longitudinalement, ainsi qu'il a déjà été dit, on enlève ensuite l'os et tous les muscles du bassin , afin d'avoir une jambe unie à un long filet nerveux. Cette jambe est soutenue avec un tube verni. Ces dispositions faites, on fait une incision dans un muscle d'un animal vivant, et l'on fait descendre dans l'intérieur le nerf de la jambe que l'on tient isolé , au moyen du tube de verre. En remuant très-peu le filet nerveux, on obtient aussitôt de fortes contractions dans la grenouille, qui se mawifestent toujours quand un des points du filet nerveux touche le fond de la blessure, et qu'un autre point est en contact avec les bords. M. Matteucci attribue les effets produits dans cette circonstance, à un courant électrique circulant dans les filets nerveux et provenant des différentes parties musculaires de l'animal vivant. Il se fonde, à cet égard, sur ce fait que, lorsque le filet est préparé avec soin, on ne parvient jamais à faire contracter la jambe, en formant un arc avec deux points de ce nerf et un liquide conducteur non capable d'irriter le nerf. L'effet que nous venons d'indiquer se manifeste pendant longtemps, même sur des masses musculaires séparées de l'aninial ; la grenouille surtout conserve cette faculté le plus longtemps. D'après M. Matteucci, cette persistance dans la production des el'lVts éprouve des variations avec la saison et l'état de vitalité de ranimai : elleexislc encore eu iii\er 12 ou J.'i heures après la mort, alors que les contractions ne su manifestent plus. Le phénomène une l'ois anéanti, ne se reproduit plus, quand on mouille la
blessure avec un liquide non irritant. Ainsi , sa non production ne doit pas être attribuée à un dessèchement des parties. Nous rapporterons encore un fait qui met en évidence l'existence, dans un animal vivant à sang chaud, d'un courant analogue à celui de la grenouille. On sépare les deux cuisses d'un lapin vigoureux, et l'on prépare rapidement une portion assez longue du nerf de ces cuisses. On soulève ce nerf avec un tube de verre et on le fait ensuite tomber sur la masse musculaire des jambes; la cuisse se contracte toujours fortement dans l'espace de deux ou trois minutes. Une pile formée en posant le nerf d'une des cuisses sur le muscle de l'autre, ainsi de suite, donne des effets analogues à ceux de la pile formée avec la grenouille. MM. Paccinotti et Puccinotti avaient déjà fait des expériences qui rentrent dans les précédentes : ils introduisirent une des lames d'un multiplicateur dans le cerveau d'un animal vivant, et l'autre dans un muscle; ils observèrent un courant dirigé du cerveau au muscle. La même expérience, répétée par M. Matteucci sur des lapins et des pigeons, lui a donné des déviations qui allaient jusqu'à 90° ; il en était encore de même sous le rapport de l'intensité et de la déviation en plongeant une des lames dans le cerveau et plaçant l'autre sur la surface du muscle. De semblables courants ont été également obtenus en mettant à nu le muscle de la poitrine ou de la cuisse d'un animal vivant; plongeant, dans une incision qu'on avait faite, une des lames, et en mettant l'autre sur la surface mise à nu, le courant était dirigé de l'intérieur à l'extérieur. Nous devons faire remarquer qu'il est nécessaire de se mettre en^arde contre les causes pouvant produire des courants secondaires, telles que la polarité des lames de platine, avant l'expérience. Mais pour mieux montrer que le phénomène ne pouvait être attribué à des causes secondaires, M. Matteucci a construit des piles avec les parties mêmes qui produisaient un courant dans les animaux vivants. A cet effet , il a dépouillé des cuisses de pigeons nouvellement tués, et en a'formédes piles en les plongeant dans des petits verres d'eau salée, de manière que dans chaque petit verre se trouvassent plongés le muscle d'une des cuisses privé ou non de ses filaments nerveux , et le tendon de la jambe appartenant à la cuisse suivante. Le liquide employé était tantôt de l'eau légèrement salée, tantôt de l'eau légèrement acidulée. Cette pile a donné toujours avec le multiplicateur les signes d'un courant constamment dirigé, dans l'animal, de la masse musculaire de la cuisse ou du nerf qui est ramifié à la surface externe des muscles de la jambe. Ce courant dirigé en sens contraire du courant propre de
la grenouille, n'augmente pas en raison des masses musculaires qui le produisent, mais bien avec le nombre d'éléments qui composent la pile. Voici les résultats de la comparaison des effets obtenus avec les grenouilles et les animaux à sang chaud. 1° Dans les unes comme dans les autres il y a courant électrique lorsque la partie interne d'une face musculaire et sa surface externe sont mises en communication avec un arc métallique; 2° le nerf qui appartient à une masse musculaire et tout le système cérébral , peuvent faire l'office de la partie interne du muscle dans lequel le nerf est distribué ; 3" le courant est dirigé de l'intérieur du muscle ou nerf à la surface ou son tendon. Nous ajouterons enfin que le courant propre cesse quelque temps après la mort de l'animal , et d'autant plus promptement que l'animal appartient à un ordre plus élevé dans l'échelle animale. D'où peut donc provenir ce courant propre, soit dans les grenouilles, soit dans les animaux à sang chaud, dont l'existence nous est attestée par un si grand nombre de faits ? Nous en indiquerons plus loin la cause, à laquelle il faut rapporter probablement les courants électriques observés par M. Donné , en plaçant sur la peau une lame de platine en relation avec une des extrémités d'un multiplicateur et dans la bouche une autre lame en relation avec l'autre extrémité; ou bien l'une dans l'estomac d'un lapin ou d'un autre animal, et l'autre dans le foie. Dans la première expérience, la bouche étant alcaline et la peau sécrétant un liquide acide, on en avait conclu que le courant était dû à la réaction de la salive sur les liquides environnants, et à celle du liquide acide sur les parties adjacentes. Il eu était de même dans la seconde expérience , puisque l'estomac sécrète un acide et le foie un liquide alcalin. «
On doit à M. Matteuccl l'observation d'un fait remarquable qui a rapport au courant propre de la grenouille et dont nous ne pouvons nous dispenser de parler ici. On pose sur un plan isolé une grenouille préparée à la manière de Galvani; puis on en prépare une autre de manière à n'avoir qu'une jambe avec le filet ou faisceau nerveux. On pose ce filet sur les cuisses de la première grenouille, de manière que le filament de la jambe auquel il tient ne touche pas les cuisses, et ne soit pas tendu. Si l'on fait contracter la grenouille , en faisant passer un courant dans le nerf lombaire, on voit aussitôt se contracter la jambe dont le nerf est couche sur un muscle. Cet effet a encore lieu quand on fait contracter la grenouille en irritant mécaniquement les nerfs lombaires ; rexpérieuce réussit aussi en posant le nerf sur les
muscles de la cuisse d'un lapin vivant, que l'on fait ensuite contracter par un moyen quelconque.
Les contractions ne se manifestent pas quand on interpose une lame d'or très-mince entre les muscles et le nerf, ou bien un corps isolant; tandis qu'en substituant à la lame d'or une bande de papier trèsfin, le phénomène se produit. Nul doute qu'on ne doive l'attribuer à un courant dérivé; mais d'où provient-il? Voici ce que nous pouvons dire à cet égard. A l'instant où la grenouille se contracte, nous sommes portés à croire qu'il y a une décharge électrique , dont une partie passe par l'extrémité du nerf de la jambe, quand cette extrémité pose sur le muscle , ou n'en est séparée que par une bande de papier humide; et par conséquent elle affecte ce nerf, de manière à faire contracter la jambe. Avec la feuille d'or, il n'en est plus de même, attendu qu'étant plus conductrice que le nerf, toute la décharge la traverse ; fait analogue à celui que l'on observe en plaçant une torpille sur un plat de métal que l'on tient à la main : dans ce cas, la décharge passe dans le métal et non dans la main ; enfin l'interposition d'un papier isolant empêche le courant de traverser le nerf. Tous ces effets ne sauraient être produits que par des courants dérivés. Il semblerait donc, d'après cela, qu'il y a production d'une décharge à l'instant où le muscle se contracte. Cette observation de M. Matteucci n'est pas, comme on le voit, sans importance pour la physiologie.
Rien ne prouve, jusqu'ici, que l'électricité circule dans les filaments nerveux répandus dans tes muscles des animaux vivants , de manière à donner des courants dérivés, soit avec le multiplicateur, soit avec la grenouille. Tout ce qu'on peut conclure des faits recueillis, comme l'observe judicieusement M. Matteucci, c'est que les causes qui déterminent le courant se trouvent dans les masses musculaires, et que l'on n'obtient un courant qu'en établissant un circuit avec un conducteur quelconque, entre des parties de ces masses qui diffèrent très-probablement entre elles de structure et de fonction. Il paraît en outre que la cause du courant réside particulièrement dans l'organisation de la fibre musculaire vivante, ainsi que dans l'action, quelle qu'elle soit, qui la maintient dans son état organique, et par suite dans le dégagement d'électricité produit pendant l'action physicochimique de la nutrition. Voilà comment M. Matteucci s'exprime à cet égard :
« Le sang artériel en contact avec la fibre musculaire , sous la puissance nerveuse , est altéré, et il arrive un changement dans la fibre
musculaire même ; cette action doit dégager de l'électricité, qui ue se réduit par pour cela en courant électrique , de même qu'il n'y a pas de courant électrique produit par l'action chimique d'un liquide acide sur une lame de zinc qui y est plongée; dans ce cas nous admettons que le dégagement d'électricité est très-grand, mais que les deux électricités contraires se recomposent immédiatement sur la surface même des deux corps qui les développent. Pour que le courant existe il faut établir un arc conducteur entre le liquide et le métal attaqué. Dans toutes les expériences décrites et tentées sur les grenouilles et sur les autres animaux , nous obtenons le courant en établissant cet arc avec le fil du galvanomètre ou avec les parties mêmes des grenouilles. Le système nerveux opère dans ces expériences de deux manières bien distinctes , c'est-à-dire d'une manière purement physique et d'une autre que nous appellerons physiologique. Chaque nerf représente tous les points de la masse musculaire où il se distribue, et fait par là le même office qu'un fil métallique qu'on suppose répandu, avec un très-grand nombre de ramifications, dans un muscle; le système nerveux agit aussi pour la conservation de la cause qui dégage l'électricité, car la nutrition s'opère sous son influence. Pour cela l'intégrité du système nerveux n'est pas directement nécessaire dans la production du courant électrique des animaux , mais plus ou moins , suivant que la vie de l'animal est plus ou moins centralisée. »