CHAPITRE IX
Des poissons électriques.
Le lecteur a pu voir , dans l'exposé que nous avons fait de l'action physiologique de l'électricité, jusqu'à quel point l'électricité peut intervenir dans les phénomènes de la vie. Mais si l'on parvient un jour à découvrir que son influence est plus grande que celle que nous lui supposons aujourd'hui, ce sera sans aucun doute en étudiant la propriété singulière que possèdent certains poissons de donner, quand on les touche avec la main , une commotion semblable à celle de la bouteille de Leyde, et en rapprochant les effets produits avec ceux que l'on peut obtenir avec les autres animaux, à l'aide des forces électriques. Nous n'avons nullement l'intention de donner un précis historique des phénomènes produits par les poissons électriques, phénomènes en partie connus depuis la plus haute antiquité, surtout à l'égard de la torpille , attendu qu'on trouvera ce précis dans notre Traité d'électricité, tome IV, page 255. Ici il ne sera seulement question que des phénomènes généraux ainsi que de leur analyse.
On distinguetroisespèces de poissons électriques, legymnote, la torpille et le silure, qui donnent une commotion quand on les irrite en certaines parties, pourvu toutefois que l'on ne les touche pas avec un corps non conducteur de l'électricité. M. deHumboldt, qui a observé les effets du gymnote dans le cano de Bera en Amérique, a reconnu que lorsque deux personnes isolées ou non isolées se donnent la main , et que l'une d'elles seulement touche le poisson, elles ressentent l'une et l'autre la commotion. Les coups les plus vigoureux sont particulièrement ressentis par la personne qui est en contact immédiat avec le poisson. Dans la localité où M. de Humboklt a fait ses expériences, la température était de 26 à 27". Il paraît que la faculté du gymnote de donner la commotion , est moindre dans les régions moins chaudes. Spéci-
fions davantage les effets produits. Quand ou touche l'animal avant qu'il soit blessé ou fatigué, Ja douleur et l'engourdissement sont si violents qu'il est difficile de se prononcer sur la nature de la sensation qu'on éprouve. M. de Humboldt dit n'avoir jamais reçu par la décharge d'une grande bouteille de Leyde une commotion plus énergique que celle qu'il ressentit en plaçant ses deux pieds sur un gymnote nouvellement péché. 11 éprouva longtemps une vive douleur dans les genoux et dans toutes les articulations; avec des gymnotes très-affaiblis, on éprouve un tressaillement depuis la portion en contact avec le poisson, jusqu'à l'articulation la plus voisine. En général on croit sentir à chaque coup une vibration interne pendant quelques secondes, et à laquelle succède un engourdissement douloureux. Le phénomène est soumis a la volonté de l'animal, car il arrive souvent qu'on le touche dans les parties où réside l'organe principal sans éprouver aucun effet.
La torpille ou raie électrique a été l'objet d'un plus grand nombre d'expériences, par la raison que nous la trouvons dans les bas-fonds ou eaux stagnantes, sur les côtes des mers d'Europe. Nous en avons donné l'anatoraie, tome l", page 361 ; nous y renvoyons le lecteur pour l'intelligence de tout ce que nous allons dire. MM. Gay-Lussac et de Humboldt sont les premiers qui aient bien précisé les circonstances principales du phénomène. Quand la torpille lance sa décharge , elle remue convulsivement les nageoires pectorales , mais on n'aperçoit que des mouvements à peine sensibles dans tout son corps. M. Matteucci s'est assuré que, dans cette circonstance , le corps n'éprouve aucun changement de volume. Le coup est plus ou moins douloureux , selon que le contact immédiat avec le corps se fait par l'intermédiaire d'une surface plus ou moins large ; il faut irriter l'animal, le provoquer; il n'en résulte pas seulement une seule décharge, mais bien plusieurs qui sont lancées avec une célérité étonnante. Selon sa vitalité, la commotion se fait sentir dans les articulations du doigt, dans le poignet, dans le coude, et même dans l'épaule. L'effet étant sensible, même lorsqu'on ne touche l'animal que d'un seul doigt , il faut en conclure que celui-ci donne passage à une portion de la décharge qui s'effectue dans l'intérieur de l'organe. C'est donc le résultat d'un choc latéral analogue à celui que l'on ol)tient quand on place une bouteille de Leyde chargée sur un morceau de drap mouillé , sur lequel se trouvent çà et la des grenouilles préparées, et qu'on la décl.arge de manière que le drap fasse partie du circuit. Les contractions qu'éprouvent les grenouilles qui ne
se trouvent pas sur le passage immédiat du courant annoncent l'existence de courants dérivés.
En plaçant la torpille sur un plateau de métal , de manière à toucher la surface inférieure des organes qui lui sont propres, la main qui le soutient n'éprouve pas de commotion, bien qu'on provoque l'animal. Si le poisson est placé entre deux plateaux de métal dont les deux bords ne se touchent pas,"et que l'on pose sur chaque plateau une main , on éprouve une commotion , tandis qu'on ne ressent rien quand les deux plateaux se touchent en un point. M. Matteucci , qui a beaucoup étudié Ig phénomène de la torpille, compare la commotion de la torpille à celle d'une pile à colonne de 100 à 150 couples chargée avec de l'eau salée. Quand l'animal est plein de vitalité, qu'il sort de la mer, les décharges se succèdent très-rapidement, et l'on ressent la commotion quelle que soit la partie du corps que l'on touche; mais au fur et à mesure que l'animal s'affaiblit, il faut se rapprocher de plus en plus des parties correspondant aux organes électriques. Suivant M. Matteucci, la torpille a bien la faculté de lancer la décharge à sa volonté, mais non où elle veut. Pour reconnaître la distribution, sur le corps de la torpille, des points qu'il faut toucher pour recevoir la décharge, on couvre la surface de grenouilles préparées à la manière de Galvani , en ayant l'attention que chacune d'elles fasse arc. Si on touche, par exemple, la torpille avec l'extrémité d'un filet nerveux crural , la grenouille ne se contracte pas, tandis que si elle est posée à plat , elle manifeste de fortes contractions.
Des moyens employés pour reconnaître Vorigine électrique de la décharge de la torpille.
L'exposé que nous venons de présenter des effets de la décharge du gymnote et de la torpille, tend à montrer que la décharge qui produit la commotion a une origine électrique ; mais on ne peut le prouver qu'en obtenant, pendant que la décharge s'opère, soit des étincelles, soit la manifestation de courants électriques, soit des effets de décomposition. C'est alors seulement qu'on aura démontré que les poissons dont nous nous occupons possèdent la faculté d'élaborer le fluide électrique pour endisposer à leur gré comme d'une arme offensive ou défensive.
Commençons par l'étincelle. Voici le dispositif adopté par M. Matteucci pour l'observer. La torpille aussitôt qu'elle est tirée de
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l'eau et essuyée, est placée sur un plat métallique isolé; on pose sur son dos un autre plat que Ton manœuvre avec un manche de verre. De chacun de ces deux plats part une tige recourbée terminée par une petite boule. A ces deux boules , qui sont très-rapprocbées l'une de l'autre, on applique avec de la gomme laque deux petites feuilles d'or. Si l'on irrite l'animal, en remuant les plats, on voit aussitôt les petites feuilles d'or s'approcher ou s'éloigner, et de petites étincelles brillantes aller de l'une à l'autre.
M. Matteucci et le père Linari sont parvenus également à obtenir l'étincelle avec des hélices et des spirales électro-dynamiques. Voici comment expérimente le père Linari. Ayant pris un fil de cuivre de .577 mètres de long, il en composa deux hélices droits et trois spirales planes carrées; il introduisit dans une des hélices un cylindre de fer doux, et le système d'hélices fut lié ensemble et terminé par deux lames d'argent munies d'un manche isolant. La portion du fil qui réunissait la dernière hélice avec une des lames d'argent fut interrompue par un godet rempli de mercure, dans lequel plongeaient les deux extrémités bien amalgamées du fil interrompu. La torpille ayant été essuyée, fut posée sur une lame de verre, en mettant une des lames d'argent sur le dos et l'autre sur le ventre. L'animal ayant été irrité, un des bouts du fil fut plongé dans le mercure, retiré aussitôt, puis replongé de nouveau ; on vit aussitôt éclater une étincelle entre le fil et le mercure. On obtient ainsi huit ou dix étincelles de suite.
La décharge ayant de l'analogie avec celle de la bouteille deLeyde, il faut donc employer pour observer les effets dynamiques un multiplicateur servant à constater la production de courants instantanés. On fait usage à cet effet du multiplicateur de M. Colladon, avec un système d'aiguilles asiatiques; mais comme cet appareil a l'inconvénient, quand le lil a une très-grande longueur, de présenter un volume trop considérable, on y pare en enduisant de gomme laque le fil de soie recouvert de cuivre. Pour opérer, on fixe , aux deux extrémités du fil deux fortes lames de platine, destinées à être appliquées sur deux parties quelconques de l'animai. Î\L Matteucci a obtenu quelquefois de bons résultats avec des multiplicateurs ordinaires d'une sensibilité moyenne, qui permettaient d'éviter les effets résultant de la polarité des lames de platine.
Voici comment nous avons opéré, avec M. Breschet, pour constater la production du courant à l'instant de la décharge. L'une des lames de platine placée a l'une des extrémités, a été plongée dans une des branches d'ua tube de verre en U rempli d'eau distillée, tan-
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dis qu'une troisième lame de platine , en communication avec une autre par l'intermédiaire d'un fil de platine, l'ut placée dans l'autre branche. On avait alors deux lames libres, la dernière , puis celle fixée à l'autre extrémité du multiplicateur. Elles furent fixées chacune à un manche isolant tenu dans une main. L'animal ayant été soulevé hors de l'eau par la queue , fut maintenu dans une position verticale la tête en bas , puis les deux plaques furent appliquées sur l'organe principal, l'une au-dessus, l'autre^au-dessous. L'aiguille aimantée fut déviée depuis 5 jusqu'à 40'', suivant l'état d'excitation de l'animal. En mettant une lame à la place de l'autre, le courant eut lieu dans un sens opposé ; il est donc prouvé par là que la décharge qui traverse le fil du multiplicateur et l'eau distillée a bien une origine électrique. L'eau distillée est destinée à arrêter les faibles courants électro-chimiques ainsi que ceux provenant de la polarité des lames de platine,
La direction du courant indique que la lame appliquée sur la partie supérieure de l'organe lui enlève de l'électricité positive , et la lame en contact avec la partie inférieure, de l'électricité négative. Des spirales électro-dynamiques , substituées au multiplicateur, nous ont servi à aimanter des aiguilles d'acier placées dans leur intérieur; le sens de l'aimantation était d'accord avec celui de la déviation de l'aiguille aimantée dans le multiplicateur.
M. Matteucci en promenant successivement les deux lames de platine du multiplicateur sur les différentes parties de l'organe électrique , a été conduit aux résultats suivants. Tous les points de la partie dorsale de l'organe sont positifs par rapport à tous les points de la partie abdominale , comme nous l'avions déjà observé ; les points de l'organe sur la face dorsale , qui sont au-dessus des nerfs pénétrant dans cet organe, sont positifs relativement aux autres points de la même face dorsale ; les points de l'organe sur la face abdominale qui correspondent à ceux qui sont positifs sur la face dorsale , sont négatifs relativement aux autres points de la même face abdominale ; au moyen de ces trois faits généraux on explique tous les effets de courant produits en touchant deux points quelconques de l'animal, et on conçoit pourquoi, en touchant une seule face de l'organe dans deux points différents, ou bien deux organes à la fois sur la même face , on n'obtient aucun effet quand les points touchés sont symétriques. On s'est demandé si une portion de la décharge est transmise par l'intermédiaire des nerfs qui se rendent à l'organe ? Voici de quelle manière M. Matteucci s'y est pris pour répondre à cette question. Il a d'abord isolé, dans une torpille très-mince , les quatre nerfs de l'or-
gane , en les séparant de toutes les parties musculaires et autres ; après cette préparation , la torpille lançait encore de très-fortes décharges. Il a introduit ensuite dans un des nerfs deux lames de platine effilées et en relation avec le multiplicateur, de manière qu'elles ne fussent en contact qu'avec le nerf seul, et se trouvassent à la plus grande distance. L'organe fut irrité, et Ton n'obtint aucun signe de courant; si le nerf eût servi d'intermédiaire à la décharge , on aurait eu un courant dérivé. Dans ces expériences il faut avoir soin que les deux faces de l'organe soient touchées par des lames de même étendue , attendu que l'intensité du courant varie avec leur dimension.
Les effets chimiques sont la conséquence de la nature électrique de la décharge , aussi les obtient-on en opérant avec des bandes de papier humectées d'une solution d'iodure de potassium, dont on entoure les lames de platine servant à transmettre le courant. La père Liuari a produit également les anneaux colorés de Nobili.
Des causes qui modifient la décharge de la torpille.
Nous avons supposé dans les expériences précédentes que la torpille sortait de l'eau, et était par conséquent pleine de vie ; nous devons indiquer maintenant les causes diverses qui modifient ses propriétés électriques. Il y a deux espèces de causes : causes extérieures , causes intérieures; voyous les effets des premières. Lorsqu'on veut conserver des torpilles et les faire servir longtemps à des expériences, il faut avoir égard à la masse d'eau , à la température de celle-ci , et au nombre de décharges qu'on lui a fait donner. Dans une masse d'eau de mer, d'un mètre de hauteur et de 30*^ de diamètre , à une température de plus 22°,5 centigrades , la torpille ne conserve sa faculté que pendant 5 à 6 heures; la température vient-elle à baisser , sa faculté disparaît presque aussitôt. On peut ranimer une torpille, maintenue dans une petite quantité d'eau pendant un certain temps, en la replongeant dans de l'eau à une température plus élevée que celle à laquelle elle vivait; ainsi M. Matteucci a vu une petite torpille qui était restée 10 heures dans une très-petite quantité d'eau de mer , à une température de 10 à 12" centigrades, et semblait morte, se ranimer peu à peu dans de l'eau à 20", et ne pas tarder à donner des commotions pendant une heure. D'autres expériences du même genre ont prouve que l'on pouvait ranimer, à l'aide delà chaleur, jusqu'à un certain degré l'activité des fonctions électritiues. Comment agit la chaleur dans cette circonstance? Est-ce en augmentant l'activité de la respiration et de II- 4o
la circulation de l'animal ? C'est ce que l'expérience seule peut décider. Pour le savoir, M. Matteucci a cherché a établir une relation entre les phénomènes de la respiration et l'intensité de la décharj^e. A cet effet , il a analysé Tair qui se trouve dans l'eau de mer. Yoici les résultats obtenus dans des circonstances différentes.
Air de l'eau de la torpille qui a donné des décharges.
3500*^'= ont donné 30,5 dixièmes de pouce cube anglais.
Composition,
Acide carbonique 11 .... 30,6
Azote 19,5 69,4
Oxygène des traces.
Air de Veau de la torpille restée tranquille. S500*'*'- ont donné 33,75 dixièmes de pouce cube anglais.
Composition.
Acide carbonique 12,50 37,8
Azote 20,25 59,4
Oxygène 1 2,8
Ces résultats sembleraient montrer que la torpille qui a respiré plus que l'autre est celle qui donne les décharges- Car l'oxygène absorbé est à l'azote absorbé comme lOO : 59, et l'oxygène absorbé à l'acide carbonique produit comme 100 : 37,2 ; dans la seconde torpille, la première proportion est de 100 à 57,5; la deuxième de 109 à 45. La torpille qui a le plus d'action sur l'oxygène et l'azote serait donc celle qui aurait développé le moins d'acide carbonique. D'autres expériences analogues ont montré que la force de la décharge est proportionnelle à la respiration et à la circulation de l'animal ; mais ce fait a besoin d'être confirmé par de nouvelles observations. Examinons l'action des poisons.
Du chlorure de strychnine a été introduit dans la bouche et l'estomac d'une forte torpille : la moelle épinière se contracta fortement quelques secondes après 5 des décharges électriques se manifestèrent de temps à autre. 10 minutes après, elles devinrent plus faibles et plus rapprochées , et l'animal mourut au milieu de vives contractions.
Avec le chlorure de morphine, 8 ou 10 minutes après , elle donna spontanément de très-fortes décharges, qui n'étaient pas accompagnées de contractions; en introduisant un multiplicateur dans le circuit, l'aiguille fut continuellement agitée; en 10 minutes elle donna 60 décharges; il fallut ensuite irriter l'animal pour obtenir des décharges. La torpille ne vécut que 40 minutes en donnant des décharges plus ou moins fortes. Enfin , lorsque l'on fit passer un courant électrique provenant dune pile composée de 30 couples, et chargée avec de l'eau acidulée, de la bouche aux branchies, à la peau ou dans l'intérieur de l'organe , on n'observa rien de particulier.
Voyons comment les causes intérieures modifient le phénomène de la torpille. Il faut passer successivement en revue l'influence qu'exercent la substance propre de l'organe , les parties musculaires , cartilagineuses et autres, qui le recouvrent et l'environnent, les nerfs qui se rendent dans l'organe et le cerveau. Cet examen a été fait avec soin par M. Matteucci. La décharge ne souffre aucune modification quand on enlève toute la peau de l'organe, celle du dos ou du bas-ventre. En coupant l'organe à moitié , horizontalement , et en plaçant une lame de verre entre les deux parties séparées , la décharge a toujours lieu : mais pour bien voir ce qui se passe dans cette circonstance, il faut avoir l'attention de détruire préalablement un des organes. On n'anéantit la puissance électrique qu'en agissant sur la substance même de l'organe , soit au moyen d'un acide concentré ou de l'eau bouillante. Après avoir enlevé la peau qui couvre l'organe , si on le mouille avec de l'acide sulfurique, on obtient aussitôt de fortes décharges ; mais dès l'instant que la substance est détruite , la propriété électrique ne se manifeste plus ; il en est de même en employant de l'eau bouillante. On peut couper la partie cartilagineuse environnant l'organe, les tubes sécréteurs, les muscles, les tendons qui environnent l'organe, sans que l'animal paraisse perdre aucunement de sa faculté. Vient-on à couper les nerfs de l'un des organes, la décharge cesse seulement de ce côté. Quand on en coupe plusieurs, la décharge ne se manifeste que dans les parties où se ramifie le nerf resté intact. L'animal cependant vit encore longtemps après qu'on lui a incisé les nerfs de l'organe. On suspend également les fonctions des nerfs en établissant des ligatures. Les nerfsétant coupés, si l'on tiraille un des troncs nerveux , on obtient encore quelques décharges.
Des expériences importantes que nous devons à M. Matteucci , sur les fonctions du cerveau, nous révèlent les parties de cet organe où s'élabore l'électricité ; il faut commencer par découvrir l'organe avec un
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rasoir, sans déterminer aucune lésion , afin que l'animal reste plein de vie ; la décharge se manifeste quand on touche le cerveau avec un corps quelconque. En explorant successivement tous les points de cet organe, on trouve que les premiers lobes peuvent être détruits ou enlevés, sans que pour cela la décharge cesse d'avoir lieu. Les lobes suivants, quand ils sont touciiés ou blessés, donnent de fortes contractions, et même des décharges quand l'animal a beaucoup de vitalité. Le troisième lobe se comporte comme le premier; mais il n'en est pas de même du quatrième et dernier lobe, car lorsqu'il est détruit, le pouvoir électrique de l'animal disparaît, lors même qu'on laisserait subsister le reste du cerveau. Il paraît donc que les organes électriques se réduisent au quatrième lobe du cerveau, à ses nerfs et à l'organe proprement dit. Les rapports sont tels entre le lobe et l'organe, que si on touche la partie droite de ce lobe, c'est l'organe droit qui fonctionne ; le contraire a lieu en touchant la partie gauche. Les expériences de M. Matteucci sur la torpille dans un état de faiblesse tel que ses branchies sont sans mouvements , et qu'elle ne donne plus de décharges en l'irritant mécaniquement partout ailleurs que dans le cerveau, ne sont pas non plus sans importance pour la physiologie. Si on découvre le cerveau dans une pareille torpille, et qu'on touche le lobe électrique, l'animal donne des décharges beaucoup plus fortes que lorsqu'il était plein de vie. Le courant va du dos au ventre comme à l'ordinaire. Vient-on à blesser le lobe , la décharge a lieu ; mais dans ce cas le courant va indifféremment du dos au ventre ou du ventre au dos. On obtient ainsi quatre ou cinq décharges, après quoi la faculté électrique est anéantie.
Voyons ce qui arrive quand on applique l'action voltaïque au cerveau et aux nerfs qui se rendent aux organes électriques. Le cerveau ayant été mis à découvert, deux galvanomètres furent mis en rapport avec les deux organes, et l'animal couvert de grenouilles afin de mieux distinguer les principaux points rendus capables de transmettre la décharge. On enfonça l'électrode négatif dans l'organe sur la partie dorsale, et près du bord extérieur, l'autre électrode fut placé sur la partie droite du lobe électrique; aussitôt il y eut décharge. M. Matteucci prétend s"être assuré que la décharge et Je courant ne proviennent pas d'un courant dérivé, et il se fonde pour cela sur ce fait, que l'action voltaïque appliquée à d'autres parties du corps de l'animal ne produit pas d'effet; car si l'on touche la partie gauche du lobe électrique avec les électrodes , c'est l'organe gauche qui fonctionne. Vienton a changer la direction du courant, en introduisant 1 électrode
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positif dans l'organe, et le négatif sur le lobe électrique , ou a de fortes contractions musculaires sans décharge.
Comment agissent les ligatures des nerfs de l'organe sous rinfluence vollaique? Les quatre nerfs de l'organe droit d'une forte torpille très- \ivace ayant été liés, on a opéré comme précédemment en mettant à nu le cerveau. Quand le courant cheminait directement, il n'y avait pas de décharge; dirigé en sens inverse, il ne produisait que de faibles contractions. En opérantsur l'organe même, M. Matteucci a observéles faits suivants : un des organes fut séparé sans enlever la peau , en coupant les nerfs et les branchies , et tranchant circulairement toutes les parties environnant l'organe du côté de la tête. L'organe avec ses quatre nerfs fut posé sur une lame de verre , et mis en relation avec un multiplicateur. La surface fut recouverte de grenouilles préparées , l'électrode négatif introduit dans l'organe même, et le positif appliqué sur les quatre nerfs ; l'aiguille aimantée fut aussitôt déviée de quatre degrés, et les grenouilles éprouvèrent de fortes contractions. Les quatre nerfs étant placés sur la lame de platine , le courant n'avait plus d'intensité sensible. Ces effets cessent quand l'animal est mort depuis quelque temps. En résumé, nous sommes conduits, par les expériences que nous venons de rapporter, aux conséquences suivantes :
L'électricité est élaborée dans le 4^ lobe , et est transmise aux deux organes par l'intermédiaire des nerfs ; toute action extérieure capable de déterminer la décharge est transmise du point irrité au 4" lobe, d'où part l'électricité pour se rendre à l'organe par sa route habituelle; la décharge est produite toutes les fois que l'on applique une action externe sur le 4" lobe. Le rapport existant entre le 4*^ lobe et les nerfs ou le système de l'organe est le même que celui qui existe entre un nerf et les muscles correspondants; il n'y a d'autre différence que dans un cas il y a décharge et dans un autre contraction. Le courant électrique agissant sur les nerfs produit, soit des contractions, soit des décharges. Enfin l'action voltaïque est le dernier stimulant agissant sur le 4*^ lobe, capable de provoquer la décharge. C'est ce qu'on observe également dans les contractions de la grenouille : on a vu , en effet , que lorsque tous les moyens d'excitation sont insuffissants pour provoquer les contractions , l'action voltaïque continue à les déterminer.
M. Faraday a fait une série de recherches sur le gymnote, qui lui ont prouvé également que les phénomènes électriques que présente cet animal sont du même ordre que ceux de la torpille, et des phénomènes produits par nos appareils ; c'est ainsi qu'il a obtenu succès-
sivement , dans l'acte de la décharge , la décomposition chimique , la déviation de l'aiguille aimantée dans le multiplicateur, et une élévation de température dans les fils conjonctifs.
11 paraît que, dans la torpille et le gymnote, la puissance électrique développée est en raison directe de la force nerveuse qu'ils possèdent ; l'action électrique est ordinairement suivie d'un affaiblissement, de même que l'action musculaire ; ainsi tout concourt à prouver que la force nerveuse peut être convertie en force électrique , comme l'électricité peut produire de la chaleur ; mais on ne peut dire que la réciproque soit vraie.
L'étude des phénomènes électriques de la torpille , du gymnote et du silure nous démontre l'existence d'une classe à part d'animaux dans lesquels le cerveau élabore de l'électricité , dont l'animal fait usage comme d'une arme offensive ou défensive ; mais il pourrait se faire qu'une semblable élaboration eût lieu dans les autres animaux, non pas pour produire des décharges analogues à celles de la bouteille de Leyde, mais bien pour remplir d'autres fonctions essentielles à la vie , telles que les sécrétions , la digestion , etc. , etc. Mais les faits manquent pour donner de la force à cette assertion.