CHAPITRE IV
CONDITIONS A RÉALISER POUR QUE LE PROGRÈS SOIT LE PRINCIPE CONSTANT DE L'ACTION GOUVERNE- MENTALE.
188. Dans la constitution d'un gouvernement, l'arbitraire ou la liberté du choix sont enfermés dans d'étroites limites. Il y a des conditions absolues hors desquelles la fonction de direction et de progression devient impossible. Si ces conditions manquent, il peut y avoir, au sominet de la société, un chef, un roi, un empereur assez puissant pour se faire obéir, il peut y avoir une administration, mais il n'y a pas de gouvernement.
Aussi, dans la plupart des sociétés politiques, l'organisation définitive du gouvernement a été le produit d'un certain concours de circonstances plutôt que d'un plan arrêté à priori et à l'avance. Quoi qu'on ait voulu primitivement, l'expérience
et les nécessités intercurrentes ont corrigé et arrangé les choses de manière à satisfaire à certaines conditions essentielles que nous devons rechercher dans ce chapitre et dans le suivant. Les événements semblent avoir été toujours plus puissants et plus habiles que les hommes. On s'est tenu aux institutions qu'ils ont produites parce qu'on s'en est bien trouvé. Ainsi est-il arrivé à Rome, en Angleterre, aux États-Unis, chez les Juifs même où les événements corrigèrent ce que la constitution de Moïse avait de trop absolu au point de vue théocratique.
Ces faits s'expliquent facilement par les principes établis au commencement de cet ouvrage. En effet, ce concours de circonstances, plus habile et plus puissant que la prévoyance du législateur qui fonda la société, qu'est-ce autre chose sinon le résultat du mouvement vers le but! Ici, comme dans d'autres ordres de faits, le but engendre forcément la méthode.
Ce n'est pas sans motif que je commence par cette observation. Elle justifie la marche que je vais suivre.
189. Le gouvernement doit être organisé en vue de ses fonctions : ainsi le veut la logique, ainsi le veut la nature des choses, comme dirait Montesquieu, ainsi l'indique Texpérience. Il ne peut y avoir de doutes à cet égard. En effet, puisque
le gouvernement est le moyen par lequel la société doit atteindre son but, il ne peut être lui-même autre chose que la constitution de la. méthode la mieux appropriée pour y arriver.
Sous ce rapport, les deux premières fonctions^ les deux fonctions fondamentales du gouvernement, sont d*abord de trouver et de décider ce qui est à faire, et secondement de l'exécuter ou de le réaliser. C'est là un fait si évident qu'il semble presque oiseux de l'énoncer. A plus forte raison le serait-il d'en chercher la démonstration. J'ai à examiner séparément chacune de ces opérations, afin de voir ce qu'elles sont au point de vue social et quels usages ou quelles institutions elles doivent produire.
190. La première de ces opérations, celle de reconnaître ce qui est à faire, ne consiste en rien moins qu'à découvrir un de ces buts secondaires dont il a été déjà parlé, qui sont un des termes de la progression générale, et dont l'accomplissement successif forme le développement historique d'une civilisation. J'ai exposé plus haut qu'un but général d'activité politique ne peut être atteint que par la solution d'une série de termes de divers ordres qui sont comme les degrés par lesquels on s'élève vers le bien définitif auquel aspire la société. J'ai dit en même temps que chaque solution est ordinairement si considérable, si coni-
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pliquée de difficultés et d'obstacles de tout genre, qu'elle exige les eflarts dévoués de plusieurs générations. Ainsi, en France, pour arriver de l'état où se trouvait la nation au dixième siècle à l'étal où elle est aujourd'hui, c'est-à-dire à la réalisation de l'égalité devant la loi, combien de difficultés, combien d'obstacles franchis, quelle longue série d'améliorations législatives, administratives, morales, matérielles, accomplies dans toutes les directions! 11 fallait établir et généraliser la commune ; il fallait abolir le servage et organiser la protection du travail ; il fallait détruire les privilèges de localités, de corporations et de castes, tranformer le système judiciaire et l'institution militaire, changer la législation civile et pénale, fonder une administration, créer un ensemble de garanties, et cela non pas tout d'un coup, car c'eut été impossible, mais peu à peu et par une suite de modifications successives; il fallait enfin, pour achever cette première progression, instituer le gouvernement qui convient à un grand État où tous les hommes sont libres et égaux. Or, voici trois quarts de siècle que nous nous agitons pour réaliser le gouvernement représentatif, et nous en avons à peme le semblant. L'instinct du privilège est toujours vivant, Tinégalité règne encore dans certaines parties de la loi. Les titres nobiliaires, sinon la noblesse, subsistent. L'administra-
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tion désigne les députes qui doivent la diriger et la contrôler; le pouvoir exécutif lui-métne est absolu. Que nous sommes encore loin de notre but! Que d'efforts accomplis déjà et à accomplir encore !
En voyant Ténoncé de cette série, le lecteur, se rappelant quelques circonstances historiques , pensera peut-être que les seuls obstacles furent les passions^ les préjugés ou les intérêts, les exagérations des uns, les résistances acharnées des autres, et il trouvera que, quant aux buts même et quant aux moyens, il ne pouvait y avoir d'hésitation. Ce serait une erreur. Viàée d'une association telle que la commune, par exemple, et la formule propre à la réaliser, n'étaient guère moins audacieuses ou moins difficiles que l'exécution même. On peut en juger aujourd'hui par la difficulté que nous éprouvons à résoudre le problème d'une plus équitable répartition des produits du travail. Sous le nom de commune, nos ancêtres ne cherchaient pas seulement, comme on l'a dit, la possession d'un municipe. Au commencement du onzième siècle, il y avait un assez grand nombre de municipes en France ; mais les villes n'en étaient pas plus indépendantes pour cela; elles ne comptaient pas davantage dans la politique; en un mot, elles n'étaient millement ce qu'elles furent lorsqu'elles eurent acquis ce qu'on appela plus
tard le droit communal. Le but parait bien avoir été de sortir de leur nullité politique^ de prendre place dans la nation et dans TÉtat, d'y jouer le rôle qui appartenait alors seulement à la noblesse et au clergé féodal, et pour cela d'acquérir des droits égaux aux leurs , des privilèges pareils , le droit de serment, le droit de guerre et des armes^ le droit judiciaire ; en un mot tout ce qui constituait alors le droit politique, et, par suite, l'indépendance, la dignité et la sécurité des personnes et des choses* C'est de la révolution des communes qu'est sorti le tiers-état. Nos ancêtres avaient eu la vue plus longue que la plupart des écrivains qui ont raconté leur histoire. Quant à la suppression du servage, il faut se souvenir qu'il y a sept siècles on ne croyait pas que le travail pût être autre que servile; sous ce rapport on pensait comme les Grecs et les Romains. Probablement, jamais une mesure générale comme celle de 1317 n'aurait été prise, si des eflTorts individuels, dont l'histoire ne fait pas mention , mais qui durent être très-laborieux, n'eussent indiqué la solution. Je pourrais faire des remarques analogues sur tous les autres progrès que j'ai mentionnés.
En générai^ l'opération qui précède l'exécution, c'est-à-dire celle de reconnaître ce qui est à faire, n'est pas une opération simple. Elle comprend ordinairement deux termes; il faut d'abord
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poser ]e but et secondement trouver le moyen. Cela est évident, par exemple, dans tous les faits de la série que je viens de citer. Ainsi, s'agit il de la commune du moyen âge, nous voyons que le but était d'acquérir, dans la société féodale, le droit ou le rôle politique et ses conséquences ; nous voyons que le moyen était la commune ellemême. Or^ ridée du but existait certainement depuis longtemps, lorsque fut trouvée l'idée du moyen. Regardons enfin le dernier fait de la série indiquée plus haut, ce fait de la révolution française dont nous sommes encore acteurs : le but évident est de fonder le gouvernement d'un peuple d'hommes libres sur le pied de l'égalité et de la fraternité ; nous cherchons encore le moyen.
D'après ce dernier exemple, on pourrait penser qu'il est souvent plus difficile de trouver le moyen que de déterminer le but; mais c'est qu'on oublierait que 1 789 ne fut que le rappel d'un but déjà formulé dans les trois siècles antérieurs. L'un et l'autre sont également difficiles. Ce sont des opérations qui ne diffèrent pas des découvertes ou des inventions qui font avancer les sciences et les arts. Il semble qu'elles exigent autant de génie, si ce n'est plus. Aussi c'est avec justice que l'opinion commune, dans son estime, place en tête de toutes les institutions sociales celle dont la fonction est particulièrement de représenter Tin-
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vention et le progrès, c'est-à-dire le gouvernement.
191. Les découvertes, dans les choses pratiques, s'opèrent par les mêmes procèdes que dans les sciences. Il n'y a pas deux méthodes d'invention, il n'y en a qu'une. Or, cette méthode se compose de deux opérations qui se commandent et qui consi tent, la première à formuler une proposition que l'on nomme l'hypothèse initiale, la seconde en un travail de vérification. Si la seconde concorde avec la première, s'il y a accord, la proposition initiale passe de l'état d'hypothèse à l'état de vérité acquise, de vérité posée, ou, comme on dit aujourd'hui, de vérité positive; l'invention est achevée, elle est complète *.
Toujours, la proposition initiale, quels que soient les travaux qui l'ont préparée, est une conception à priori; c'est une œuvre essentiellement une, et, par suite, constamment individuelle; tandis que, au contraire, la vérification, quelle qu'en soit la nature, est une œuvre à posteriori^ c'est-àdire un travail multiple où plusieurs prennent ordinairement part. Il n'y a que dans les arts où la vérification puisse, comm^' hypothèse, appartenir
\ . Voyez , pour les démonstrations et les développements de ce fait, mon Traité de philosophie^ t. II, et mon Introdiic^ lion àt étude des sciences médicales.
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à rinventeur. Ici il suffit souvent à Tinvenleur de réaliser sa pensée pour en démontrer la justesse. Ainsi, par exemple, Jacxjuard ayant conçti l'hypothèse du métier qui porte son nom, en démontra la vérité en exécutant ce métier et en le faisant fonctionner.
Il se produit naturellement beaucoup plus d'hypothèses fausses que d'hypothèses vraies. Pour trouver les premières, il suffit d'avoir de l'imagination, et de là la mauvaise acception du mot dans l'opinion vulgaire; mais, pour formuler les secondes^ il en est tout autrement; il faut la science, l'étude, la réflexion, le génie. Les hypothèses en rapport avec les données positives des choses, avec la réalité des problèmes et qui, pai suite, commandent la vérification, sont très-difciles et très-rares, même lorsqu'elles ne sont qu'approximatives. La loi de la gravitation n'était qu'une hypothèse avant d'avoir été vérifiée. Seulement, quand il se produit beaucoup d'hypo* thèses, même fausses, en , un sujet quelconque, on peut en conclure à peu près sûrement qu'il y a là un problème et le besoin d'une solution.
Dans les dhoses politiques, nous donnons lé nom d'initiale ou d'initiative à la proposition première, qui dans les sciences s^appelle hypothèse, et le nom d'acceptation à la seconde opération qui ailleurs s'appelle vérification.
192. Les caractères de l'initiative^ en toutes choses, sont fondamentalement les mêmes, quels que soient Tordre et ]a nature du raisonnement qui ]a précèdent. C'est toujours une œuvre individuelle; mais les formes de la vérification varient au contraire selon les sujets.
Dans les choses politiques, la vérification se compose de deux opérations qui paraissent également indispensables. L'une consiste à reconnaitre ou à décider si Tinitiale est en concordance et en série avec les buts et les moyens antérieurement réalisés ou, en d'autres termes, si elle est en rapport logiquement progressif avec les actes précédents; l'autre consiste à reconnaitre si elle convient au temps présent, aux tendances publiques et aux possibilités sociales actuelles. De là deux systèmes de vérification différents^ deux institutions d'acceptation, l'une émanant en quelque sorte du passé et représentant la logique traditionnelle des choses politiques; l'autre représentant l'actualité, ses passions et ses intérêts.
L'initiative et l'acceptation, telles que nous venons de les définir, constituent intégralement l'opération première ou le premier temps de l'œuvre de direction qui appartient au gouvernement. Elles sont incontestablement des fonctions de gouvernement; elles doivent être oi^anisées comme telles, et, par conséquent, autant que pos-
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sible, représentées par des institutions. Plus ces institutions seront parfaites, mieu)L la fonction sera accomplie. *
L'histoire, qui est la grande expérience en politique, nous montre que là où ces fonctions ne sont pas représentées par des institutions, elles tendent toujours à s'organiser; que là où elles sont imparfaitement constituées, il en résulte de graves accidents; que jamais enfin elles ne manquent complètement de représentation. Dans un État despotique, par exemple, la non -acceptation se manifeste par l'insurrection, et l'initiative par des révolutions.
Il suffît de peu de mots pour expliquer cette sorte de nécessité attachée aux phénomènes sociaux dont nous nous occupons. Il suffit de rappeler que, dans une société, il n'y a rien de plus général, rien de plus intéressant, rien de plus important, pour chaque citoyen et pour chaque génération, que ces grandes opérations de l'initiative et de l'acceptation qui se rapportent précisément à ce qu'il y a de commun entre ces citoyens et ces générations, savoir au but d'activité. L'initiative tend à devenir un pouvoir parce qu'elle est par elle-même une force , parce que , dès qu'elle a conquis les esprits, elle gouverne ou gouvernera en réalité la société, quel que soit d'ailleurs le pouvoir de fait qui trône à la tête de celle-ci. L'ac-
ceptation est aussi un pouvoir, un pouvoir égal, puisque sans elle l'initiale ne passerait jamais à l'état de vérité ou de but. Or, dans ce vaste corps, où toute action sociale est représentée par des hommes, on ne comprend pas comment les deux opérations les plus importantes manqueraient seules de représentation.
En eflFet dans les gouvernements que Ton considère comme les moins imparfaits et que les publicistes ont constamment étudiés comme modèles, à Rome chez les anciens, en Angleterre chez les modernes, on trouve formulée, sous forme d'institutions régulières, cette triple opération de l'initiative et des deux acceptations de caractères différents. A Rome, le gouvernement se compose de trois pouvoirs : les consuls, le sénat et le peuple; les premiers sont des conseillers ; le second représente Texpérienceet lasagesse traditionnelle, comme le nom l'indique; la troisième le peuple ou l'actualité impétueuse et ardente. Je laisse de côté, en ce moment, la question executive. Nous verrons bientôt comment elle se rattache aux points de départ que je cherche à établir ici. En Angleterre, on trouve une constitution analogue. L'initiative est généralement exercée par la couronne et l'acceptation appartient toujours à deux pouvoirs, l'un héréditaire, la chambre des pairs; l'autre électif qui représente la multitude des ci-
toyens. Je pourrais citer d'autres exemples ; mais ceux-là suffisent.
11 faut ici se rappeler la remarque énoncée au commencement de ce chapitre. Ce n'est point par une volonté à priori^ et d'après un plan créé à l'avance qu'on a institué cette division. Elle a été produite par un concours d'événements que l'histoire raconte. On s'y est arrêté, je le répète, parce qu'on s'en est bien trouvé. En fait, ces institutions sorties en quelque sorte des nécessités sociales auxquelles les circonstances ont donné jour, ont produit un bien très-grand à l'égard du but de chaque nation^ c'est-à-dire une puissance extérieure immense et un mouvement intérieur trèslent sans doute et toujours contesté, mais qui n'en était pas moins progressif. La vue de ces bienfaits réels et inniables a entraîné les nations modernes à chercher un gouvernement du même genre. On n'a guère réussi, parce qu'en voulant corriger et améliorer, on a précisément corrigé ce qui faisait la spécialité de chaque pouvoir.
193. L'initiative, parmi les hommes, est l'élément de la plus grande autorité. Toutes les fois que l'on peut reconnaître d'où elle vient, l'assentiment, la confiance et l'obéissance y vont en même temps. Aussi le privilège de l'initiative a toujours été réclamé par tous les pouvoirs avec énergie. Mais l'initiative n'appartient pas à qui la
veut et parce qu'on la veut. Elle est le produit de la volonté sans doute, mais surtout du génie. Aussi sort-elle souvent des rangs les plus humbles de la société, et quelquefois de si loin et de si bas qu'on n'en aperçoit pas la source. Dans.l'im* possibilité de savoir à l'avance où sera le génie de l'initiative, il a semblé suffisant pour la constitution de cette fonction, de déterminer quel pouvoir en serait l'oi^ane régulier.
Il importe grandement à un gouvernement, quel qu'il soit, de recueillir toutes le$ initiatives applicables qui se produisent autour de lui; c'est son devoir comme agent de progression; c'est son intérêt au point de vue de l'autorité et de la durée. Dans plusieurs républiques anciennes, l'initiative pouvait se faire jour dans les délibérations et les assemblées publiques. Nous possédons aujourd'hui un moyen qui remplace parfaitement les délibérations publiques et qui certainement est meilleur ; c'est la presse, mais la presse libre, non privilégiée et accessible à tout le monde. Il y aurait un second moyen qui vaudrait plus ou moins que le précédent, mais qui, en tout cas, est à expérimenter; ce serait une institution chargée de chercher et de provoquer les initiatives en politique par les procédés en usage dans les académies scientifiques. Quant à placer au sommet du gouvernement ce génie initiateur qui est si in-
dividuel et si rare, je ne connais qu'un moyen pour assurer .autant que possible cette chance heureuse, c'est de renouveler fréquemment, en tout ou en partie, le personnel du pouvoir.
L'acceptation semble, au premier coup d'œil, moins difficile à organiser que l'initiative. Elle l'est en effet, quoiqu'elle offre plus d'un problème à résoudre. Par exemple, ce sénat, cette chambre des pairs, ou les pouvoirs analogues qu'on créerait, s'ils sont parfaitement propres à établir la concor* dance entre le passé traditionnel et le mouvement présent, n'offriront-ils pas une résistance invincible au progrès; ne deviendront-ils pas le centre de ralliement pour tous les intérêts rétrogrades ? Cette tendance dans les pouvoirs de ce genre est si évidente qu'à Rome on fut obligé de la corriger par l'institution du tribunat, en Angleterre par le droit réservé à la couronne de nommer des pairs. Aux États-Unis d'Amérique, on a un moyen qui semble avoir paré à tous ces inconvénients : c'est l'élection, qui, à longs intervalles, renouvelle le personnel de ce pouvoir et le ramène au sentiment de l'actualité. Au reste, ce danger de la résistance et de l'immobilité que l'on reproche en général à ce genre d'institution, peut se trouver également dans le second pouvoir d'acceptation. On a vu des représentants du peuple, on a vu un peuple tout entier refuser de faire le moindre
eflbrt, de subir le plus petit déraDgement, d'aecorder un peu de temps pour opérer un grand progrès, pour obtenir un grand bien . On l'a vu par pa resse, par impatience et par ignorance croire à ses ennemis plutôt quàses tendances et à ses instincts.
Il y a donc des dangers partout, quand man* quent la sagesse et le sentiment du devoir; mais Tacceptation n'en est pas moins une condition nécessaire de la force gouvernementale ; oi^nisée ou non organisée, elle eidsle toujours. Les gou* vernements despotiques eux-mêmes sont obligés d'en subir l'inévitable loi. Leur habileté consiste à savoir acquérir^ ménager, tromper ou dévier cette force qui est leur principal danger ; car c'est toujours par la non-acceptation qu'ils finissent par périr. Or, entre le despotisme et l'organisation des vrais pouvoirs il n'y a pas de milieu. 11 serait absurde de ne pas organiser l'acceptation^ parce que l'on n'en connaît pas une organisation parfaite ; il serait absurde de ne pas chercher le mieux, parce qu'on ne compte pas trouver la perfection du bien.
Cette dernière réflexion s'applique également à la constitution générale de l'acceptation, et à la division de l'acceptation en deux pouvoirs. Beaucoup de publicistes ont douté de l'utilité de cette division ; mais le scepticisme à cet égard doit disparaître non pas seulement devant la théorie,
mais devant Texpérience : rexpérience fournie par rhistoire et par ce que nous avons vu.
L'histoire uous montre que les nations où Tacceptation était divisée en deux pouvoirs Font em* porté sur celles où la division n'existait pas j par exemple, Sparte sur Athènes, Rome sur tout ce qui l'entourait. J'ai vu et nous avons tous vu que dans une assemblée unique et même dans un peuple tout entier, les emportements sont si vifs, les en* tralnements si rapides, que, contre toute raison, on peut obtenir de Tune ou de l'autre toute espèce d'assentiment. Combien j'ai regretté alors, avec tant d'autres, qu'il n'y eût point une institution oi^anisée pour représenter la raison et la logique traditionnelle, assez respectée et assez forte pour modérer et arrêter ces élans déplorables !
Si la présence d'une institution d'acceptation au point de vue de la coordination traditionnelle a l'inconvénient de produire des résistances et des lenteurs, elle a, par contre, la très-grande utilité d'assurer la direction. En effet, voyez ce qu'a produit à Athènes et en France depuis la Révolution et au point de vue de la constitution, cette acceptation rapide par son unité, mais mobile à cause de cette rapidité même ? Rien, certes, qui ressemble au progrès, mais un mouvement en cercle qui parait destiné à ramener constamm^it les mêmes phénomènes. Dans la double accepta-
lion, toutes les résistances et toutes les lenteurs ne sont donc pas inutiles. Il faut, dans l'intérêt d'un grand bien, savoir consentir à quelques imperfections.
Je n'en dirai pas davantage sur les questions d'initiative et d'acceptation. J'aurai l'occasion d'y revenir. Il faut maintenant nous occuper de la seconde fonction gouvernementale, de la fonction executive.
194. Il semble toujours que l'auteur de l'initia* tive soit le plus capable d'en bien diriger l'exécution, quoique certainement cela ne soit pas toujours vrai. Dans les sociétés primitives, chez les peuplades sauvages de TAmérique septentrionale, au dire des voyageurs, chez les Germains au dire de Tacite, dans plusieurs démocraties de la Grèce, à Rome quelquefois, l'auteur de l'initiative était chargé de l'exécution. Mais lorsque les pouvoirs gouvernementaux prennent une forme régulière^ lorsque les nécessités d'un vaste empire et d'une grande administration se font sentir, l'action exé-^ cutive ne peut plus être en quelque sorte intermittente ou passagère comme dans des sociétés où rien n'est encore complètement ordonné. L'action executive prend alors ou reçoit une représentation stable et constituée de manière à être constamment présente. Naturellement c'est ce pouvoir stable, quel qu'en soit d'ailleurs la coni-
position, qui est chargé de diriger la réalisation des initiatives. Ce n'est alors que par des exceptions extraordinaires et dans quelques cas particuliers que la mise en œuvre est confiée à d'autres mains; encore, dans ces circonstances, arrive-4-il toujours que le pouvoir permanent garde Tautorité supérieure de la surveillance.
La présence constante de l'action executive et par conséquent sa représentation sous la forme stable de pouvoir, parait au reste une condition de tout gouvernement organisé. Gela tient à la nature de ses fonctions. L'initiative et l'acceptation sont par elles-mêmes des opérations intermittentes. Une seule initiative, une seule acceptation peuvent engendrer la possibilité d'un mouvement d'une durée considérable. 11 n'en est point ainsi de Faction executive. Elle est de sa nature continue ; elle ne peut avoir de temps d'arrêt que si la société s'arrête elle-même. L'initiatîve étant donnée^ il ne peut y avoir d'interruption dans l'œuvre de réalisation et lorsque l'initiative manque, il faut en chercher ou en provoquer une. Ainsi, dans la vie sociale, il n'y a ni repos, ni sommeil. Le mouvement ne cesse jamais. Grande médiocre ou petit, il y a toujours un travail en train, ne fût-ce que celui d'une œuvre administrative. Ce qui a perdu la plupart des pouvoirs
exéeutifs^ c'est d'avoir cru que rimmobilîté leur
était possible.
L'unité da«& l-exécutioti est a^^i nécessaire que la continuité. Sans doute, dans les >d»o^s sociales, toute e>Lécution s'opère par le concours d'une multitude de travailleurs et le plils s'otivent même à l'aide d'une division extrême du travail. Mais ni la multitude des travailleurs, ni la division extrême du travail ne pourraient conclure à une fin unique si le plan n'était un et la direction une. Il Faut que la multitude 6t la diversité se réduisent à l'umté. Or, cela est impossible sans un pouvoir qui soit un lui^même^ Gomme pour commandeir une série de mesures, il faut utie seule idée, de même pour coordonner une série de travaux, il faut un seul chef. Je connais des hommeis politiques qui déplorent que les choses soient ainsi ; mais il n'appartient ni à eux, ni à personne de faire qu'elles soient autrement. Ces choses sont en conformité avec la nature intime de notre espèce. Parmi la multitude des hommes, l'unité ne se réalise que par Taôceptation de la volonté ou de la pensée de l'un d'eux, comme dans l'organisation humaine elle-même, l'unité ne se réalise que par l'activité de Tâme.
Par l'efTet de ce besoin d'unité, il y a une sorte de parenté entre rexéouCton et l'initiative. Si celleci ne peut d'aucune manière cesser d'être Poeuvre
du génie individuel, par contre le pouvoir exécutif tend toujours à s'individualiser. C'est son état de perfection : personne ne le conteste. Il y a même une telle conscience de ce fait parmi les hommes qu'ils sont toujours portés à personnifier cette nature de pouvoir.
Au reste, la plupart des pouvoirs exécutifs dont rhistoire nous raconte Torigine^ ont du leur autorité moins à la découverte d'une initiale qu a un effort de réalisation en faveur d'un but déjà posé. Leur initiative fut seulement une initiative d'exécution. Ainsi Clovis fonda la monarchie française en donnant une épée au catholicisme gaulois qui la «cherchait partout; ainsi fît après lui Charlemagne. La puissance de ces hommes, l'attachement des populations à leurs familles ou à leurs noms furent la récompense d'un service rendu. Rien de plus fréquent que les événements de ce genre. C'est ce qui a fait dire, avec raison, que jamais on ne fonde un pouvoir exécutif^ mouar» chique ou républicain, dans une nation, à moins d'un grand service rendu.
Les représentants du pouvoir exécutif, par la seule expérience que leur donne leur position élevée, sentent si bien que l'initiative de proposition et d'action est l'origine de leur plus grande autorité, qu'ils ne cessent, comme je l'ai déjà dit, d'en réclamer pour eux seuls le privilège. Ils en
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sont tellement jaloux qu'ils veulent le retirer à tout le inonde. De nombreux débats, dans les assemblées représentatives modernes, témoignent de ce fait. Mais, je le répète, on n'est pas initiateur seulement parce qu'on désire l'être. Il faut le génie et Dieu l'octroie à qui lui platt. Il semble qu'en le dispersant ainsi, il ait voulu montrer le néant de ces privilèges dynastiques qui sont la prétention constante des monarchies héréditaires.
Quoi qu'il en soit, il semble que l'organe naturel de l'initiative soit le pouvoir exécutif. Par là elle arrive tout de suite au sommet du gouverne* ment; elle apparaît à la vue de tous. Donc si ce pouvoir ne la possède pas, son devoir comme son intérêt est de la chercher et de l'appeler à lui ; mais vouloir se la réserver comme un attribut naturel de sa position ou de son autorité, c'est le plus souvent y renoncer.
Je termine ici. Avant de résumer la doctrine que je viens d'exposer, j'ai à examiner à quel point elle est d'accord avec le principe de la souveraineté. Ce sera l'objet du chapitre suivant.
CÂsaD