CHAPITRE V
195. La souveraineté est considérée comme l'attribut le plus essentiel des gouvernements. En général, les publicistes se sont beaucoup plus occupés du souverain que de la souveraineté elleméme, et par ce motif, ils ont presque toujours accordé au souverain plus que ne leur eût permis l'étude du principe même de la souveraineté. Tous les gouvernements veulent être des souverains absolus; monarchiques ou populaires ils ont la même prétention. Cette exagération est une faiblesse commune à la majorité des hommes. Dans les gouvernements, c'est une conséquence en quelque sorte instinctive de leur fonction qui est de vouloir toujours. Dans les individus, c'est une conséquence de leur constitution métaphy-'
sique. Naturellement, rien n'est plus absolu que la volonté ; il faut un effort de raison et un effort plus considérable de la volonté pour ne vouloir que conditionnellement. Aussi rien de plus ordinaire, surtout aujourd'hui, que de rencontrer des hommes, parmi les meilleurs, qui inclinent au despotisme ou. à la dictature dans l'intérêt de leurs crovances et de leurs idées. Ils veulent le pouvoir absolu afin de vaincre toutes les résistances et pour le bien de tous. Est-il étonnant qu'un gouvernement quelconque, qui quotidiennement n'est occupé qu'à vaincre des résistances, tombe dans le même excès?
Ces exagérations, qui ne manquent ni de partisans, ni de défenseurs, sont du nombre des erreurs les plus dangereuses qui puissent exister dans une société politique. C'est une nécessité et un devoir de les combattre. Je le ferai en plaçant sous les yeux du lecteur, la théorie analytique de la souveraineté. Il en résultera pour nous un double avant>age : l'un de nous démontrer clairement que la possession d'un pouvoir absolu^ c'est-à-dire infaillible, ne peut jamais être qu'une prétention chez les hommes; l'autre de reconnaître un nouvel aspect des rapports de l'initiative et de l'acceptation qui ont été étudiés dans le chapitre précédent.