‹ Traité de politique et de science sociale (volume 2)Chapitre 17 sur 40 · Ne pas organiser l'acceptation c'est pour · texte numérisé non relu

Ne pas organiser l'acceptation c'est pour

le pouvoir, quel qu'il soit^ perdre une partie de son autorité. Un gouvernement qui veut avoir la force et de plus la sécurité et la durée qui sont les compléments de la force, doit comprendre en luimême les deux conditions qui constituent la souveraineté. C'est son premier et son plus grand intérêt. Un gouvernement qui ne comprend que l'autorité eii^écutive ou le commandement , ignore toujours, quoi qu'il fasse, le$ sentiments qui ao-p cueillent ses acte«. Plus il voudra savoir, moins il saura; car il ne peut communiquer avec le public que par les pires moyens : la délation et l'espion^ nage. Plus il cherche, plus on se cache et plus il ignore. Il est de plus exposé à être trompé par ses propres agents et à coup sûr il le sera^ soit qu'ils dissimulent^ soit qu'ils exagèrent, soit qu'ils inventent. Cependant il est seul, livré à toutes les incertitudes, à toutes les faiblesses, à toutes les défaillances propres à la nature humaine. Heureux encore s'il sent sa position. Il est une sorte de folie qui menace tous ceux que rien n'arrête, que personne ne discute; c'est l'ivresse du pouvoir. Elle peut le conduire à des fautes irréparables. C'est d'elle qu'on peut dire quos Jupiter i^ult perdere démentais Ce n'est pas tout. Quelles que soient ses actions ou ses fautes, sa responsabilité les dépasse. Comme son intérêt serait de tout savoir, soQ intéréjt et sa volonté seraient aussi que

le despotisme n'appartint, qu'à lui seul. A cette condition, en effet, son pouvoir serait moins mrsupportable ; mais, quoi qu'il veuille, sa destinée est de donner naissance à une hiérarchie de petits tyrans qui usent de son autorité pour leurs pror près afTaires. Ils profitent du silence et de la crainte qu'il répand autour de lui, pour être maîtres à son image. Enfin le pire mais suprême résultat de ce régime est de ne pouvoir se maintenir que par la terreur ou par la force. 11 abat et il brise tout ce qui lui fait obstacle ou seulement le contrarie. Dans un pareil état , il n'y a de paix que pour les hommes qui vivent au jour le jour, qui ne sont occupés que de choses absolument étrangères à toute pensée sérieuse et qui recherchent uniquement l(es charmes de Tégoïsme, sans prévoyance ni pour les autres ni pour euxmêmes; car la prévoyance est fille de la liberté. Lorsqu'un pareil régime dure, et il y a des pays où il semblés éterniser, Tespèce humaine se transforme en une nature esclave où il n*y a plus, comme chez les Turcs, ni activité^ ni intelligence, ni bonnes mœurs.

S'il y a un intérêt pour les hommes qui sont à la tête du pouvoir, à ce que l'acceptation soi^ aussi complète que possible, il y en a un plus grand pour la nation. Je ne parle pas de son droit qui est absolu. Je ne parle pas 4(9 I9 muUit^d^ dies indi-

vidus dont elle se compose et dont chacun a autant de droits personnels que ceux mêmes qui sonl au pouvoir. Mais nous avons vu que la société avait un but qui toujours dépasse l'intérêt des générations présentes ; à plus forte raison n'estelle pas faite au profit d'un individu quelconque. Elle a le droit de savoir où elle marche et comment elle marche, de choisir la roule, de rejeter ou d'accepter les moyens, de garantir l'avenir, en un mot de disposer de ses forces. Elle a droit enfin au mérite de ses actes, à l'honneur de ses sacrifices, à la dignité de son dévouement. Or, il n'y a ni mérite, ni honneur, ni dignité où il n'y a pas de liberté. Voilà ce que le despotisme fait perdre à une nation !

210. L'acceptation est une condition tellement nécessaire de toute souveraineté humaine, qu'elle est comprise par instinct en quelque sorte, même par les pouvoirs qui se croient absolus. Il n'y à peut-être pas un gouvernement où elle ne soit représentée par une institution quelconque. L'empereur de la Chine, tout fils du Ciel qu'il est, a le Naï-ko et le Sou-pore ou ses six conseils. Les sultans orientaux ont leurs divans.

On peut comprendre, au reste, l'acceptation de diverses manières et sous diverses formes, suivant le but qu'on lui assigne. Si on ne lui donne d'autre destination que l'administration, alors elle de-

vient une représentation administrative. Le sënat à Rome sous les empereurs, le sénat et les conseils de Tempire en Russie ne sont pas autre chose. Mais quand on considère l'acceptation au point de vue législatif, on arrive logiquement, nécessairement à une représentation de ceux pour qui la loi est faite.

Il est très-remarquablequ'avant le seizièmesiècle, ou plutôt avant rétablissement des armées permanentes, il ait existé, dans tous les pays de l'Europe, sous une forme plus ou moins parfaite, plus ou moins régulière, mais réelle et effective, une représentation de l'acceptation. Il n'est pas moins remarquable que ces diverses formes se soient établies et aient été pratiquées, non en vertu d'une théorie, mais par la nécessité même des choses et par un concours de circonstances qui commandait à la volonté des hommes. L'histoire des gouvernements français est curieuse sous ce rapport.

211. lia nation française a été la plus progrès^ sive de l'Europe ; elle a été en avant de tous les autres peuples pendant une longue suite de siècles; puis elle s'est arrêtée tout à coup vers la fin du quatorzième siècle, sous le règne de Charles VI, et il semble ensuite, pendant les quatre siècles suivants, que ses progrès dépendent plutôt des institutions administratives que d'elle-même. Cela

s'explique sans peine. Dans la première période, sous les Mérovingiens 9 sous les Cariovingiens , sous lesCapetS) elle eut une représentation irréguiière^ désordonnée, comme il devait être en un temps où les choses se faisaient par nécessité et cherchaient leurs formes, mais cependant puissante et réelle*. Nul doute que les États généraux n'eussent pris la forme régulière et annuelle sans les terribles malheurs des guerres de succession féodale, de ces guerres anglaises qui, en deux fois, durèrent près dé cent ans. La première fois rien ne fut perdu ; mais à la seconde reprise, sous cet aliéné couronné qu'on appelait Charles Yl, tout périt sous une misère et des souffrances dont nous n'avons pas d'idée. Vint enfin l'initiative de Jeanne d'Arc ou plutôt Darc, la fille du peuple, qui apporta le salut en ramenant la victoire sous les drapeaux de Charles VU. C'est à la suite de celte victoire que fut créée l'aralée permanente ; mais, chose remarquable, cette nouvelle et importante initiative, ridée de cette mesure qui eut des conséquences immédiates si heureuses et qui devait en avoir de si graves plus tard, ne vint ni du roi, ni de ses ministres. Elle avait été proposée par un

i. Voyez mon Histoire de la formation de la nationalité française j Mérovingiens et Carlovingiens, dans la Bibliothèque utile. Voyez Tlntrôduction à V Histoire parlementaire de la révolution française.

LA SOUVERAINEÎÉ. 211

évéque dans les États réunie en 1436 à Mèhurisiir-Yèvre.

A partir de ce moment, tous lès progrès semblent venir d'en haut et sont plus administratifs que sociau3t. Cependant ni l'initiative, ni Tacceptation ne manquèretit jamais complètement de représentation. 11 y eut de nombreuses guerres civiles qui équivalaient bien à nos révolutions modernes, et ce sont là de terribles initiateurs. Il y eut irrégulièrement des États généraux, des Assemblées des notables. £nfm il y eut une acceptation qui ne manqua jamais et qui, toute humble qu'elle était, n'en fut pas moins effective: Ce fut celle des Parlements qui, jouissant du double droit d'enregistrement et de remontrance, se firent les organes de l'opinion publique. Il a donc été juste de dire qu'en France, c'est le pouvoir absolu qui était nouveau, mais que la liberté était ancienne. 212. Je termine ici ce chapitre et je conclus. J'ai montré comment du point de vue de la fonction progressive du gouvernement se déduisent logiquement la division et les attributions des pouvoirs dont il doit se composer. Nous avons reconnu ensuite que la considération des conditions propres à la souveraineté humaine conduit à une organisation pareille. Enfin nous avons vu que les événements historiques sont en conformité avec ces déductions logiques. Il en résulte que le Gouver-

nement doit se composer en principe d'un pouvoir qui représente Tunité politique et qui soit toujours Tagent et quelquefois l'organe de Tinitiative, et d'un pouvoir d'acceptation divisé en deux représentations. Tune de l'acceptation coordonnée avec la tradition nationale^ Tautre de l'acceptation appropriée aux possibilités actuelles. Ce travail ne conclut à rien de nouveau ni d'original en fait de formes gouvernementales : mais il a l'utilité qui^ selon moi, est très-grande, de donner la théorie de la forme représentative que l'on ne possédait pas et de prouver que cette forme ne peut logiquement convenir qu'à la politique progressive.

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