DES DIVERSES FORMES DE GOUVERNEMENT EN GÉNÉRAL
213. On peut dire qu'il y a autant de formes possibles de gouvernement qu'il y a de manières de comprendre et de représenter les rapports d'initiative et d'acceptation ^ ou de constituer la progressivité et la souveraineté.
Mais on conçoit une forme meilleure que toute autre, une sorte de type idéal que les sociétés politiques auraient le plus grand intérêt à posséder ; ce serait celle qui représenterait le plus exactement et le plus régulièrement les rapports dont il s'agit. Il y a une forme mauvaise que toute
société doit repousser comme le plus grand mal ; c'est celle où ces rapports n'ont plus aucune espèce de représentation, c'est-à-dire là où l'intérêt et le caprice d'un homme tiennent lieu de tout et n'ont d'autre, correclif que l'insurrection. On trouve dans l'histoire de la cité romaine un exemple de ces deux étals, approximatif pour le premier dans la période républicaine, complet pour le second dans la période impériale ; car autant, dans le bien, il est difficile d'atteindre la perfection dont cependant on a l'idée, autant, dans le mal, il qst facile d'a^n^^** ^^"^ de suite au pire.
Entre ces deux états si distants et si opposés, il y a une multitude de formes différentes. Je vais en examiner les principales variétés, autant pour en donner l'indication , que pour faire apercevoir comment dans chacune d'elles ^ formulent les rapports d'initiative et d'acceptation.
Je puis dire tout de suite quel est le résultat que j'attends de cet examen : c'est de prouver que les sociétés politiques dans lesquelles les plus grandes choses ont été faites, dan^ lesquelles la solidité, la progressivité et la durée ont été unies à la puissance^ sont précisément celles où ces rapports ont été le plus régulièrement organisés.
21 4. On a dit et répété dans ces derniers temps qu'en matière de gouvernement la foripe était in-
difTërente, mais que la direction ou l'action était tout. Cet enseignement, sorti de plusieurs écoles qui se prétendaient progressives*, a conquis d'assez nombreux partisans. Ce n'est cependant qu'une grosse erreur et pas même une erreur nouvelle. Nos lecteurs retrouveront tout à l'heure la même idée, sous une autre eitpression, dans ^n passage de la politique d'Âristote.
On a mille fois réfuté cette erreur malheureuse qui a été, si ce n'est imaginée, au moins toujours epiployée au profit du despotisme. On y a répondu par les faits. La brièveté qui m'est imposée m'interdit ce genre de démonstration ; mais il suffira au lecteur d'ouvrir les annales d'une dynastie quelconque. Il y trouvera certainement, à côté de quelques hommes supérieurs^ beaucoup d'hommes médiocres, des individus détestables et même des aliénés. Je me bornerai à répéter un argument général qui n'est en réalité que le corollaire de ce que nous apprend à cet égard l'histoire, cette grande expérience de l'humanité. Il n'y a rien de meilleur pour une société que d'avoir à sa tête et que de suivre avec obéissance un homme parfait; mais il n'y ^ rien de plus rare qu'un homme parfait ; il n'y a pas
i. Les disciples de Fouricr, d'Enfantin, et les adeptes du communisme.
même d'homme si parfait que le pouvoir souverain n'enivre et ne gâte. Les institutions ont précisément pour but de suppléer à Timperfection des hommes. Jamais elles ne nuisent au bien ; mais souvent elles empêchent le mal et toujours elles arrêtent les excès. J'ajouterai que, pour personne, en quoi que ce soit, il n'y a certitude que son initiative soit bonne, si elle n'a été vérifiée par l'acceptation. Dans les sciences, la vérification, c'est l'expérience ou l'application ; dans les arts, c'est le sentiment du public artiste; dans les choses sociales, c'est la libre acceptation des citoyens. Sans doute, en politique pratique, ce libre assentiment ne représente que l'opinion d'une majorité. 11 peut se faire que la majorité ait moins raison que la minorité ; mais, soyez-en certain^ la majorité ne consentira jamais à ce qui serait absolument mal, et du moment que le doute sera possible, la minorité finira toujours par la ramener à elle, aussi verrons-nous que dans tous les pays où le rapport d'initiative à acceptation est réellement organisé, c'est un principe établi que la minorité soit respectée et garantie.
Au reste, quelle que soit la question et dans les circonstances les plus mauvaises^ il vaut mieux que la solution vienne d'une décision de la majorité des intéressés que du caprice ou de la passion d'un seul homme; car une majorité, par cela
seul que c'est elle-même qui subit ses propres résolutions, se réforme par Texpérience. Les souffrances que lui font éprouver ses erreurs lui servent d'enseignement, tandis que le* despote est précisément le seul qui jouisse de ses caprices et ne souffre pas de ses fautes.
En définitive, il n'est plus permis aujourd'hui, après les nombreuses expériences que Ton trouve dans l'histoire, de considérer la forme du gouvernement comme un fait indifférent. L'avenir des sociétés en dépend. Qui doute que la prospérité et la grandeur actuelle de l'Angleterre ne soient la conséquence de son régime parlementaire et libéral^ comme l'affaissement de l'Espagne la conséquence de la monarchie absolue établie par Charles- Quint? Le despotisme commence quelquefois par ce qu'on appelle de grandes choses. 11 lui suffît de vouloir, puisqu'il dispose de toutes les forces de la société et qu'il peut les dépenser en une seule action ; mais cela ne lui est possible qu'au début, lorsqu'il peut se servir des richesses acquises dans des temps antérieurs. Plus tard, les moyens lui manquent ; car, sous sa domination, les forces sociales s'épuisent, mais ne se réparent pas. En effet, précisément parce que toutes choses sont dans sa main, rien ne se meut^ rien ne se produit qu'à sa volonté et selon sa volonté. Or sa volonté n'ayant que lui-même pour but, il eu
résulte que tout ce qu'elle ne comprend pas s'affaisse ou disparait.
L'histoire de l'Asie moderne nous offre à cet égard un exemple plein d'enseignements Elle nous apprend que tous les gouvernements produits par le mahométisme ont été uniformément despotiqqes. Ils ont, à peu près tous, exercé en même temps le pouvoir spirituel et le pouvoir temporel. Quelques souverains musulmans ont fait transiloirement de ces grandes choses qui ne sont guère profitables pour l'avenir et dont il ne reste le plus souvent que des ruines. Ils ont fait de grandes conquêtes, ils ont détruit et fondé des villes, ils ont bâti des mosquées et des palais. On en cite deux ou trois qui ont protégé les sciences et les lettres ; mais ce qui s'est fait sous leur protection se fût fait également sans elle et eût été fait mieux et d'une manière plus suivie sous un autre régime. En somme, la volonté de ces grandes choses, quelles qu'elles fussent, a été transitoire et exceptionnelle, comme le mérite des hommes qui ^e sont succédé au pouvoir. Au milieu de cette multitude de califes et de sultans , on en trouve quelques-uns seulement qui n'aient pas complètement suivi la loi du pur égoïsme. Les violences, les abus de toutes sortes et leur suite nécessaire : les révolutions de palais, les révolutions militaires^ les insurrections et les changements de dynastie,
sont au contraire innombrables. Il s'est formée dans le monde musulman, une multitude de principautés ou d'empires, toujours par la force; mais la plupart toujours troublés et sans durée s' éteignant dans les excès ou l'impuissance, et laissant les pays qu'ils s'étaient soumis plus ruinés qu'avant. De tous ces empires^ il ne reste aujourd'hui que la Turquie, la Perse et le Maroc; mais dans quel état! ils ne subsistent plus que par la tolérance de rËifi^pe. S^qs 4oute, \e code muwlman a beaucoup contribué à ces misères; mais il y a contribué surtout par l'espèce de gouvernement qu'il a produit et par l'esprit particulier de résignation fataliste qu'il a inspiré aux populations et par lequel il les a disposées à supporter de tels pouvoirs.
ci!^p:i-