‹ Traité de politique et de science sociale (volume 2)Chapitre 19 sur 40 · DES DIVERSES FORMES DE GOUVERNEMENT CHEZ LES ANCIENS · texte numérisé non relu

DES DIVERSES FORMES DE GOUVERNEMENT CHEZ LES ANCIENS

215. Il y a une classification des formes de gouvernement qui est restée classique. C'est celle qu'Aristote a adoptée dans sa politique. Il est peu de personnes sans doute qui ne la connaissent et il serait peut-être inutile de la reproduire ici, si elle n'était la meilleure exposition de la doctrine sociale des anciens et par suite le meilleur texte pour mes observations.

Aristote reconnaît trois formes fondajiientales : le gouvernement d'un seul ou la monarchie, le gouvernement de plusieurs ou l'aristocratie, le gouvernement de tous qu'il appelle /?o///^/a, et que nous désignons aujourd'hui sous le nom de démocratie. Quoiqu'il paraisse considérer la politeia

comme la constitution la plus naturelle et la plus durable de la société, aucune de ces trois formes^ selon lui, n'est ni meilleure ni plus mauvaise que les autres. Ce qu'il y a d'important, ce n'est pas la forme, mais la manière de s'en servir. Si on se propose, avant tout et uniquement le bonheur et l'intérêt de tous, la constitution paraîtra excellente ; si au contraire on substitue à l'intérêt général un intérêt particulier, soit celui d'un seul, soit celui de quelques-uns, soit celui d'une multitude, la constitution deviendra détestable. Ainsi, comme il y a trois types de bons gouvernements, il y a trois formes de mauvais gouvernements ou trois dégénérescences : la tyrannie, lorsque le monarque rapporte tout à lui ; l'oligarchie, lorsque les maîtres du pouvoir ne sont plus les meilleurs citoyens et ne se distinguent que par la possession et l'amour des richesses; enfin la démagogie, lorsque la fraction la moins éclairée et la plus pauvre du peuple' se laisse entraîner à substituer ses passions ou ses appétits à l'intérêt public. « La démagogie, dit-il, est à la démocratie ce que la tyrannie est à la royauté. De part et d'autres, mêmes vices, même oppression des bons ci-

i. Le mot ddcopoç, qui est employé ici par Aristote, veut dire en même temps ignorant, sans parti pris, aveugle, pauvre. C'était probablement un terme de la langue politique ordinaire. Nous n'en possédons pas de pareil.

toyens; ici lesdécrets, làlesordres. Là flatierierègne en souveraine. C'est par elle qi^oti parvietità tout. Outre ces si& formes^ trois pures et trois dégénérées, Aristote en admet une septième qui est produite par la combinaison des trois types primordiaux. Il cite comme exemples Lacédémone et Carthage^ Plus tard, Cicéron et Thisiorien Polybe remarquaient que le gouvernement romain réalisait une combinaison de ce genre.

216. Ni ces divisions, ni cette nomenclature ne sont de Tinvention d* Aristote. Oii les trouve dans Hérodote et dans Platon. Il est probable qu'elles étaient déjà classiques dans ce temps-là, et c'est ce qui les rend encore plus précieuses à nos yeux*. Mais Aristote est plus original dans sa théorie des révolutions.

Pour lui , une révolution est simplement un passage d'une forme à une autre. Platon enseignait, comme Socrate, que les révolutions avaient lieu en cercle. Dans son système, par exemple, la monarchie ou la royauté lacédémonienne devait

1. Voyez la traduction de la Politique d'Arbtôte par Barthélémy Saînt-Hilaire.

2. 11 n'est peut-être pas inutile de citer quelques-unes des synonymies applicables à la nomenclature aristotélicienne, qu'on trouve dans les auteurs anciens. Telles sont : timocratie gouvernement des plus imposés ; ploutocrtitiey gouvernement des riches; oçhlocratie^ gouvernement de la foule \ isonomie^ égalité de lois.

se changer en oligarchie , l'oligarchie en démocratie, celle-ci eo démagogie, et celte dernière en tyrannie. Enfin, de la tyrannie, on serait revenu à la monarchie ou à Taristocratie^ pour recommencer le cercle. Cette doctrine du mouvement circulaire des sociétés humaines, sous cette forme rigoureuse ou sous une autre moins définie^ pa* rait avoir été dans l'antiquité plus générale qu'on ne le croit communément. Le pythagoricien Ocellus Lucanus en donne une théorie que Florus plus tard appliquait à l'histoire de Rome. Polybe combine les deux théories, celle de Platon et celle des pythagoriciens*. Au reste, ce système est une preuve de l'avancement de la philosophie chez les anciens, une preuve qu'ils n'en ignoraient aucun problème. Comment, en effet, puisqu'ils n'avaient pas l'idée du progrès, auraient-ils pu admettre rationnellement autre chose, à moins de renoncer à toute prévoyance et de ne reconnaître dans les affaires humaines d'autre raison que le hasard?

Àristote critique cette théorie du mouvement circulaire qu'il attribue à Socrate. Il lui oppose des faits. On voit, dit-il, la tyrannie succéder à la tyrannie , l'oligarchie remplacer la démagogie ,

1. Voyez OcellusLueaous, icEplTouicavTOc. Florus, Epitome rerum romanorum^ lib. I, Prœm. Polybe, Fragments^ lib. IV, fragm, 2, 3 et 10. Voyez mon Introduction à la science de t histoire y 1. 1, ch. v.

enfin, la tyrannie se changer en oligarchie ou en démagogie, et réciproquement. Sa critique ne va pas plus loin. Cependant il n'affirme aucune doctrine, peut-être parce qu'il n'en trouvait pas en dehors de celle qu'il attaquait; mais il s'applique à exposer comment les gouvernements peuvent se conserver ou se perdre. C'est là qu'on peut saisir sa pensée, il convient d'abord que chez les anciens la démagogie se terminait ordinairement par la tyrannie. Il pose ensuite en principe que, de quelque coté que penche le gouvernement, il dégénère toujours, la démocratie en démagogie et l'aristocratie en oligarchie; mais il ajoute que dans certaines circonstances, l'aristocratie peut aussi dégénérer en démagogie et la démocratie en oligarchie. Ainsi il admet quelque chose de la théorie de Platon. Il la corrige; mais il reconnaît qu'elle est vraie dans certaines de ses affirmations. En un mot il remplace, sans le dire , sans peut-être s'en apercevoir, la théorie du mouvement circulaire par celle d'un mouvement oscillatoire ou de demi-cercle. A nos yeux, c^est la même chose.

On devine sans peine des réponses des plato** niciens. Ils devaient lui reprocher de oe pas regarder d'assez haut, d*embrasser un espace historique trop limité. La répétition d'un même mouvement, un retour même du mouvement sur

lui-même ne prouvent rien pontre le cercle, si les choses finissent toujours par y revenir. Enfin comme les hommes sont libres^ les accidents et les variations sont possibles dans certaines limites. Mais les réponses des platoniciens ne nous intéressent guère aujourd'hui. Je ne m'y arrêterai pas davantage.

217. Aristote expose avec grand soin les causes des révolutions y c'est-à-dire des passages d'une forme à une autre. Selon lui, au fond des révolutions s'agite presque toujours une question d'égalité. On nie l'égalité , on la demande ou on l'exa*gère. Les uns parce qu'ils sont supérieurs à certains égards, en richesse ou en mérite par exemple, veulent être supérieurs en tout, par exemple en autorité; les autres parce qu'ils sont égaux sous certains rapports, par exemple en droits politiques, veulent l'être de toutes manières et en toutes choses, par exemple en richesses et en mérite. Dès que l'on n'obtient pas en pouvoir tout ce que l'on croit mériter, on a recours à une révolution. Viennent ensuite, apr es l'ambition des richesseset des honneurs, les causes secondes ou accident' telles , l'injustice, l'insulte, la peur, la supériorité, le mépris, l'accroissement disproportionné de quelque partie ou de quelque classe de la cité, la brigue, la .négligence, enfin les diversités d'origine. J'ai cité textuellement. Parmi toutes ces

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causes, il n^en est ^presque pas une qu'on ne puisse rapporter à desi passions ou à des intérêts personnels. Aristote ne voyait que cela autoUr de lui dans une civilisation qui s'achevait; et en vertu de ses principes il ne pouv^iit penser à autre chose, puisqu'il n'assignait d'autre fin à la société que le bonheur ou le bien-être individuel. Mais n'y a-t-il réelleoient jamais plus que cela dans les révolutions sociales ? Aristote assistait à la grande entreprise d'Alexandre sur l'Asie. Certes, ce n'était pas l'un des motifs énumérés plus haut qui déterminait le roi macédonien. C'était/ dira-t-on, l'amour de la gloire; mais l'amour de la gloire a toujours quelque chose d'impersonnel; c'est un sacrifice à Ja reconnaissance de la postérité; c'est un sacrifice du présent à l'avenir ! S'il n'y avait dans le mouvement des afTaires humaines d'autres motifs que l'action et la réaction tantôt légitime tantôt injuste des passions et des intérêts, on pourrait dire , commç Machiavel , que les sociétés oscillent entre le mauvais et le pire. Heureusement il n'en est pas ainsi, et à cet égard les exemples abondent dans les temps modernes. Que l'on se rappelle les révolutions pour cause religieuse en Angleterre, en Suède, en Hollande, en Allemagne ; les révolutions pour la nationalité dans la Grèce moderne, en Pologne, en Italie; les révolutions pour la liberté et la justice ; celles-ci

FORME DU GOUVERIŒM£NT. ffl

sont innombrables. Dans tous ces nobles effort» je vois des sacrifices accomplis pour obtenir un bijsn dont ne devaient pas profiter ceux mêmes qui se dévouaieni; et dont la plupart avaient la conscience complète qu'ils ne jouiraient pas.

Cependant, il faut le dire, comme il y adaps le point de départ énoncé, si ce n'est toute la vérité au moins un côté parfaitement vrai, comme en effet il arrive trop souvent que les entraînements des intérêts et des passions prennent une trop grande part dans les choses publiques^ il se trouve qu'Aristot^ a expliqué, avec une perfection qui ne peut étri^ dépassée , une catégorie nombreuse de révolutions politiques. La plupart de ces considérations sont encore applicables à notre teipps, à ce point que Ton dirait certaines parties de son livre écrites au point de vue des événements qui viennent de se passer en France dans ce3 dernières années. Mais ce n'est pas son seul mérite. Examinons maintenant la portée de ses généralités.

Comme sa classification ne met en évidence que les formes abstraites de gouvernement, il se trouve que sa nomenclature semble, au premier coup d'oeil, applicable à tous les temps et à toutes les espèces de gouvernement. Ainsi, par exemple, s'agit-il du gouvernement patriarcal propre à l'état de tribu, dont certes notre philosophe n'avait aucvine idée, on peut appliquer sa classifica-

tion; car là aussi, on peut dire que le pouvoir appartient ou à un seul, comme chez les Juifs et les Ismaélites, ou à plusieurs, c'est-à-^dirê à certaines familles dans la tribu, comme chez les Goths, ou à tous comme chez les Germains de Tacite. On peut se servir de la même nomenclature lorsqu'il s'agit de classer les diverses espèces de gouvernement dans les sociétés spirituelles dont Àristote avait encore moins Tidée. Ainsi, chez lesLamistes, on trouve le pouvoir d'un seul ; chez les chrétiens, on trouve le pouvoir de plusieurs dans certaines sectes protestantes , le pouvoir de tous dans certaines autres, et enfm la combinaison des trois formes de gouvernement chez les catholiques, le pape représentant le monarque, le collège des cardinaux le Sénat et les conciles généraux la démocratie.

Cette universalité dans l'application explique la persistance de la nomenclature d' Aristote. Elle impose en outre à tout écrivain politique l'obligation d'en tenir grandement compte. On ne peut pas dire en effet qu'elle ne soit pas positive, que l'usage n'en soit pas légitime; mais, remarquons-le, c'est seulement sous le côté abstrait de la forme, sous le côté mort en quelque sorte. Je proposerai plus bas une autre classification qui me parait plus en rapport avec le côté vivant, c'est-à-dire plus exacte sous le rapport du but, de l'action et du résultat.

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