DE LA RÉVOLUTION FRANÇAISE
279. La révolution de 1789 a inauguré une ère nouvelle dans Thistoire de l'Europe. Elle fut en même temps la conséquence et l'achèvement des progrès moraux opérés antérieurement dans notre civilisation. Elle a de plus posé le but d'une progression nouvelle, d'un avenirnouveau. La Constituante de 1 848 a complété l'œuvre de la Constituante de 1 789. A la doctrine des droits elle a ajouté la doctrine des devoirs de l'homme et des nations. L'une et l'autre de ces révolutions sont également d'origine chrétienne. La filiation des principes est incontestable^ et j'oserai dire évidente. C'est à cette origine qu'il faut attribuer^ dans l'une et dans l'autre, le caractère d'unité et d'universalité qui leur est propre. C'est de la même source que sont
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sorties cette multitude d'idées qui furent affirmées pour la première fois en 1 789 dans la législation positive ou dans la politique pratique, et qui furent accueillies par une sympathie générale en Europe.
Les aspirations socialistes de 1848 elles-mêmes , tant attaquées y tant redoutées^ de quelque part qu'elles vinssent et sous les plus fausses couleurs, ne représentaient pas autre chose que les mille espèces de tentatives proposées ou essayées dans les siècles antérieurs par la charité chrétienne.
Je n'insiste pas davantage non -seulement parce qu'il est inutile de s'arrêter aux choses désormais acceptées, mais encore parce que, pour celui qui voudra suivre la filiation des idées, il sera évident qu'elles viennent d'un enseignement antérieur dont le principe est le christianisme. Si d'ailleurs quelqu'un jugeait unenouvelle vérification nécessaire, j'ai donné dans un chapitre précédent la méthode à employer, méthode dont moi-même je me suis servi autrefois*.
280. Un certain nombre de penseurs, tout en acceptant cette filiation, comprennent la religion chrétienne elle-même parnii les institutions du passé avec lesquelles la révolution a rompu définitivement. Ils rendent justice au cliristianisme;
I. Voyei ritltroduction et les préfaces de V Histoire parlementaire <Ula Révolution française^ et Européen^ 1835 à 1838) Cours de politique^
LA ÉÉVOLUTtON. 405
ils reconnaissent qu'il a rendu à T humanité d'immenses services que lui seul pouvait rendre; mais, selon eux, il a fait son temps; il n'est plus qu'une superstition encore respectable qui devra disparaître lorsque la révolution elle-même sera acnevée. il y a incompatibilité entre la révolution et le christianisme.
Je crois, et beaucoup de gens avec moi, que c'est là une erreur. Je dois dire pourquoi. Je vais montrer comment elle est venue, par quels malentendus elle persiste. Nous verrons ensuite quelles lacunes laisse la révolution, quels desiderata la religion peut satisfaire.
L'incrédulité ou l'irréligion sont considérées par beaucoup de gens, amis ou ennemis de la Révolution^ comme les attributs de l'esprit révolutionnaire. t)e la part des ennemis, cette opinion n'a pas de grandes conséquences ; mais de la part des amis, surtout s'ils la preniient ou la donnent pour règle de conduite, elle est un véritable danger. La révolution en effet est une œuvre de foi et de dévouement. Ceux qui l'accomplissent ne jouiront point des biens qu^elIe promet. Or lorsque la foi s'éteint, les intérêts matériels parlent, la réflexion vient, le dévouement s'en va et l'œuvre périclite. De là dans l'espace de peu d'années taiït de défaillances individuelles et publiques. Un des grands bienfaits de la religion c'est d'apprendre
aux hommes à croire aux choses spirituelles el invisibles. Or qu'y a-t-il de plus invisible que la liberté et la fraternité avant qu'elles ne soient réalisées et usuelles? Qu'y a-t-il de moins matériel et de plus invisible que l'idéal de l'avenir! La vérité est que l'esprit révolutionnaire répugne au scepticisme. Il ne l'a point produit; il l'a subi.
L'incrédulité fut un des caractères les plus saillants du dix-huitième siècle. Elle était comme un des privilèges du beau monde, des classes élevées et des classes lettrées. Elle était en quelque sorte une distinction aristocratique comme le port de l'épécy mais à coup sûr une vanité, une mode, un ton. Il est curieux de voir quelle fut l'origine de cette incrédulité railleuse, légère, spirituelle, aimable qui devint grossière et brutale, pour ne pas dire plus, en descendant. On peut en faire l'histoire. Elle nous venait d'Angleterre où elle avait été imaginée, au temps de Charles II et de Hobbes, comme la meilleure œuvre à opposer au fanastisme républicain des religionnaires. Elle servit chez nous de passe- port et de recommandation aux philosophes pour faire accueillir de ce monde de railleurs et d'esprits forts beaucoup de vérités, pour détruire beaucoup de préjugés. Qu'importait le paradoxe pourvu qu'il fût original et amusant! Quant à ceux qui apercevaient la révolution dans un lointain obscur, ils
pensaient qu'elle se bornerait à la destruction des abus de la royauté, à une imitation de la constitution anglaise, où personne n'avait rien à perdre et la noblesse beaucoup à gagner.
Il faut distinguer les hommes qui préparèrent la Révolution de ceux qui la firent. Autant les premiers se montrèrent incrédules et douteurs, autant les autres furent passionnés et par conséquent croyants. Voltaire est le type des premiers, et probablement s'il eût vécu il se serait rangé parmi les réactionnaires; mais ni les hommes de 1789 dont Lafayette fut le type, ni les Jacobins dont Robespierre peut être considéré comme le représentant, n'étaient en majorité des hommes irréligieux.
La Révolution avait pour but la constitution du droit chrétien, humain ou naturel comme Tout appelé certains philosophes, et par conséquent et avant tout la négation de cet autre droit que j'ai appelé païen. Elle devait renverser tout ce qui en était émané, que cela appartint au monde laïque ou au monde ecclésiastique. Elle n'était' pas nécessairement incrédule, ni comme principe, ni comme imitation, puisque en Angleterre c'était au nom de la religion que la révolution s'était opérée; mais elle était anti-cléricale partout oii le clergé avait pactisé avec le droit païen.
Si, chez nous, la Révolution dépassa celle d'Angleterre, si elle fut plus radicale, plus universelle,
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ce n'est pas parce qu'elle fut influencée par l'esprit d'incrédulité, mais parce qu'elle fut conduite à son irtsu par l'esprit d'unité et d'universalité profondément empreint dans la population française, tandis que, chez nos voisins, elle fut arrêtée par l'esprit d'individualisme qui leur est propre. J'ai dit ailleurs, et il y a longtemps, que le premier est d'origine catholique et le second une habitude protestante; mais je n'en fais pas un reproche à notre nation conime certains écrivains, j'y vois au contraire la cause de son génie syinpaihique et expansif, de son influence dans le monde, de sa grandeur morale. Il faut bien que parmi les nations il y en ait au moins une qui donne l'exemple du désintéressement.
281 . Parmi les réformes entreprises par la Révolution fut celle de notre clergé catholique. Les mesures dont le clergé fut l'objet furent inspirées, les unes par la raison économique ou la raison d'État, les autres, par l'unique volonté du mieux. Ainsi la raison économique ,et d'État détermina la confiscation des biens de l'Église que le clergé considérait comme siens et qui étaient immenses; elle détermina encore la suppression des couvents. Ce fut le désir du mieux qui dicta la constitution civile du clergé. On y rétablissait l'élection en usage dans la primitive Église. On diminuait le nombre des circonscriptioos épiscopales et on les
mettait en rapport avec la nouvelle division territoriale de la France. Enfin on établissait un serment civique. Malheureusement cette constitution, excellente quant au but , péchait par les détails d'exécution. Le clergé proposa d'en confier la rédaction à un concile national ; mais le temps pressait, on craignait les lenteurs et on passa outre.
Le clergé avait accepté, non pas sans murmure, mais comme une nécessité dii temps, la perte des biens de rÈglise, et même la suppression des couvents. Des sacrifices analogues avaient été imposés à d'autres classes de la société, à la noblesse, aiix parlements, aux officiers ministériels, aux corporations, à des villes, à des provinces même, en un mot aux privilégiés de toutes sortes. Il eût eu mauvaise grâce de se plaindre; mais il vit dans la constitution civile un attentat à sa liberté spirituelle, au droit qu'il avait de régler lui-même sa discipline et son organisation. De là line hostilité ouverte. La Révolution conjfondit dans le même anathème tous les opposants, prêtres réfractaires, nobles, parlementaires. Plus tard, lorsque la guerre étrangère et la guerre civile pienacèrent son existence, elle les poursuivit comme des traîtres qui pactisaient avec l'étranger. Elle accepta contre eux toutes les armes comme bonnes. Elle fut violente et terrible. Conune il arrive
toujours, la passion s'en mêla; elle fit taire la
raison et la justice; elle dépassa la nécessité.
Ajoutons que, dans tous les grands mouvements politiques, il se forme constamment un parti qui exagère tout, et dont chaque membre, soit ambition, soit frayeur de cette exagération même, soit exaltation ou aliénation mentale, cherche sa satisfaction ou seulement sa sécurité dans une exagération plus grande. Ce sont ces partis qui dans les troubles publics sont les plus redoutables. Ils effraient les faibles; ils compromettent ou font manquer les plus grandes choses; ils déshonorent les causes les plus nobles. Ils ont toujours une foule d'une certaine espèce à leur service. 11 y a eu en effet, constamment jusqu'à ce jour, par la faute des institutions politiques, au fond de toute société, une lie humaine, une tourbe prêle à tout faire. Elle est composée de natures demi-sauvages, abandonnées^ sans éducation, ne comprenant des choses que le côté brutal et grossier. C'est là que se recrute l'armée bruyante et désordonnée des exagérateurs de tous les temps ou des enragés comme on les appelait en 1793. Ces fanatiques d'une nouvelle espèce eurent leurs jours dans la Révolution; pendant un temps ils firent taire tout le monde. C'est alors et par eux que le catholicisme fut insulté , que Ton vit ces apostasies scandaleuses, ces mascarades païennes qui eussent été
ridicules si elles n'avaient été effrayantes. Ce fut la Révolution elle-même qui imposa silence à ces excès. Ce serait se tromper que de considérer la déclaration de la Convention sur l'existence de l'Être suprême et l'immortalité de l'âme comme autre chose qu'une condamnation du parti de l'incrédulité. Elle y mit fin. Les hébertistes avaient abusé de la violence; ils périrent par la violence.
La Révolution s'abstint sagement du dogmatisme religieux ; elle ne s'occupa que de politique, c'est un fait caractéristique.
Des jurisconsultes ont dit que notre législation était athée , ce qui supposerait qu'il en est ainsi de la Révolution. C'est une expression malheureuse et de plus complètement fausse. Notre législation est temporelle.
Le dogmatisme est de sa nature immuable ; il se pdse comme tel, c'est-à-dire comme un but définitif. La législation et la politique, au contraire, sont toujours temporelles ; elles représentent constamment un état de transition. Sans doute, la législation peut comprendre des choses qui ne changeront pas; mais elle en comprend davantage' qui peuvent et doivent changer. Ainsi le veut le progrès.
Nos assemblées révolutionnaires, sans connaître aucune formule du progrès , mais avec l'admirable bon sens qui caractérise la nation, agi-
rent comme si elles avaient su qu'elles oi^anisaient seulement un terme de progression. La constitution civile, la seule œuvre où on puisse accuser la Constituante d'avoir dépassé son rôle temporel, fut acceptée plus tard par le clergé, sous le nom de concordat , dans les dispositions même qui avaient excité le plus de réclamations. 11 est vrai que le concordat avait reçu la sanction de la cour de Rome; mais il est vrai aussi qu'il est bien inférieur à la constitution civile. Celle-ci, en rétablissant l'élection ecclésiastique usitée dans les premiers siècles, était autrement avantageuse à l'Église et au clergé lui-même.
Tout fut temporel dans la Révolution, surtout les mesures terribles qu'elle fut forcée d'employer pour se défendre. Celles-ci furent au plus haut degré exceptionnelles et transitoires. Elles étaient plus; elles étaient contradictoires à ses principes. Il est absurde et injuste de ne voir la Révolution que dans ces mesures mêmes, aussi absurde et aussi injuste que de voir le christianisme dans les violences et les excès dont il fut le prétexte, dans l'inquisition ^ dans la guerre de Trente ans, dans les dragonnades. La Révolution est un ensemble de réformes et de principes. Sans doute elle ne peut s'établir nulle part sans changer le passé, sans modifier ce qui existe, sans abattre et sans édifier; mais est-ce là quelque
chose de si inusité ? Hors de ces conditions quel mal peut disparaître, quel bien s'établir?
Notre clergé ne parait pas avoir grandement profité des leçons qui résultent de ces grands événements. Là où, s'il s'agissait d'autres que de lui-même, il eût montré la main de la Providence qui a établi le mal comme correctif et démonstration de nos fautes, il ne voit que les excès de la Révolution. Il est évident que celle-ci ne l'a frappé qu'en raison de sa participation aux choses temporelles, qu'elle ne lui a enlevé que les privilèges contraires en principe à la pureté de sa destination spirituelle. Quanta l'iticrédulité, quant à la contradiction, elle a toujours existé et elle existera probablement toujours. C'est l'aiguillon de la foi, c'est le stimulus qui ne permet ni de faiblir, ni de s'arrêter. C'est enfin l'épreuve de la vérité ; mais ce n'est point un danger du moment où l'on travaille, où l'on combat et où l'on répond.
L'incrédulité a été plus en faveur dans le dixhuitième siècle et sous la Restauration qu'aujourd'hui; mais aujourd'hui elle est plus en faveur que sous Louis-Philippe et en 1848. Que l'on fasse l'histoire de ces croissances et de ces décroissances, et l'on trouvera qu'elles sont en rapport avec la situation politique. Lorsque la Révolution se croit menacée, l'incrédulité s'accroît ; lorsque la Révolution reprend sécurité,
l'incrédulité n'a plus d'auditeurs et semble s'éteindre. N'est-il pas évident d'après cette observation que la cause même de ces croissances et de ces décroissances tient à la position prise par le clergé dans ces diverses circonstances^ et je dirais à la crainte qu'il inspire , si le mol n'était pas trop fort. En un mot, l'incrédulité est une arme de guerre dont se sert la Révolution toutes les fois qu'elle se croit menacée par ceux qui parlent au nom de la religion. Au reste, on fait usage de cette arme ailleurs qu'en France et que dans les pays catholiques. Partout, les clergés officiellement constitués, anglicans, luthériens ou calvinistes, ont la même horreur de la révolution; ils y voient une menace; et l'esprit révolutionnaire a recours contre eux au procédé français.
La Révolution et les clergés semblent se considérer comme des avocats chargés de causes opposées et qui plaident devant le public qui doit les juger. Us se servent de tous les arguments et de toutes les armes. Selon moi, cette position est fausse, puisque la cause engagée est la même au fond. Le but humain du christianisme est identiquement le même que celui de la Révolution; c'est le premier qui a inspiré le second. H y a malentendu; mais à qui la faute?
Il y a dans une partie du public, dans la partie libérale et progressive, une prévention extrême
contre le clergé. Ce n'est pas sans motifs. Pourquoi celui-ci, ou au moins ses chefs, se rangentils toujours en majorité du côlé des ennemis de la liberté? Pourquoi jette-t-il constamment des regards en arrière comme s'il regrettait le temporel qu'il a perdu? Pourquoi, au lieu de purifier la Révolution de tout faux alliage, comme s'y efforcent les bons citoyens , s'opiniâtrer à établir une confusion entre elle et toutes les sottises que l'on débite sous son nom? En ce moment même, à propos du pouvoir temporel du pape^ on fait de nouveau fureur contre la Révolution, et l'on confond, plus que jsibnais, ce grand mouvement avec les petits et impuissants paradoxes d'incrédulité que chaque quart de siècle voit naître et voit mourir. Et cependant la Révolution, dans ses demandes, a la raison pour elle, non-seulement celle du droit de chaque peuple à choisir son gouvernement, mais celle du droit chrétien. Personne ne peut nier que le plus grand service qui puisse être actuellement rendu à l'Église, serait d'ôter à son chef la responsabilité et la préoccupation de son pouvoir temporel, qui furent si souvent en contradiction avec ses devoirs, si souvent des causes d'aveuglement et de scandale, et enfin le plus grand prétexte des incrédules. On conçoit que, dans le débat, la convenance impose silence au clergé; mais on ne conçoit pas qu'il parle
comme il le fait, détournant et enveloppant la question de manière à n'avoir Tair de ne combattre que l'incrédulité, de défendre la religion, lorsquVn réalité il ne défend qu'un intérêt temporel et clérical. Serait-il lui-même dupe de cette confusion; existerait-elle dans son esprit avant qu'il l'exprime par la parole? Ce serait malheureux; car alors il serait incorrigible.
C'est une faute grave, la plus grave des fautes, dans le temps présent, que de mettre constamment en opposition la religion et la Révolution. Le clersé donne ainsi la main aux incrédules. Il travaille à prouver précisément ce que ceux-ci tiennent le plus à démontrer. Il confirme dans leur opinion les philosophes qui pensent que la Révolution a séparé le monde nouveau du monde ancien, la tradition qui commence de celle qui l'a précédée. En un mot, il donne raison et appui à tous ceux qu'il devrait considérer comme ses véritables et ses plus déterminés adversaires. Mais, heureusement, la Révolution est un mouvement purement politique. Il paraît aussi impossible de la décapiter de ses traditions que de l'arrêter.
Lorsque le clergé, calholique, anglican, luthérien, grec, déclare la religion et la Révolution incompatibles, on s'aperçoit tout de suite qu'il ne s'agit pas des principes de l'une et de l'autre, puisqu'ils se ressemblent comme une image à son
modèle. On en conclut que, par religion, les cierges entendent parler d'eux-mênjes, qu'ils se confondent avec rÉglise et la doctrine dont ils sont ou les ministres ou leç interprètes. Alors on se trouve placé dans ce dilenime, non pas de clioisir entre la Révolution et |a religion, mais entre la Révolution et le clergé.
282. Parmi les'penseurs qui croient la Révolution et le christianisme incompatibles , et qui disent que celui-ci a fait son temps et que celle-là a rompu complètement avec le passé, un certain nombre* ont remarqué que la Révolution n'avait fait que détruire, mais qu'elle n'avait rien édifié. Je ne développerai pas cette thèse; il suffit de dire qu'elle a été Irès-bien soutenue et de manière à convaincre d'excellents esprits. En effet, quanc) on sépare les affirmations révolutionnaires de leur point de départ historique et religieux, c'est-àdire du christianisme, il se trouve qu'elles manquent de développement et de sanction. Elles perdent une partie de leur signification. Qu'est-ce, par exemple, que la fraternité, si elle n'est expliquée par la doctrine de la charité chrétienne? Qu'est-elle comme obligation, si elle n'est affirmée comme un devoir qui vient de Dieu? Devant la science pure, ce n'est qu'une hypothèse. Elle
i . Enfintin et son école.
n'a en réalité d'autre preuve que la foi. On peut en dire h peu près autant de la plupart des autres principes ou des autres buts posés par la Révolution, de Tégalité par exemple et même de la liberté comme on le verra bientôt.
Les penseurs dont il s'agit ne se sont pas bornés à établir le caractère négatif de la Révolution ; ils ont compris la nécessité d'une affirmation. Alors ils ont remarqué que les hommes n'ont pas eu toujours la même religion , mais qu'ils ont eu toujours une religion. C'est une nécessité de leur nature intellectuelle; c'est un besoin moral aussi instant qu'aucun besoin physique. Elle est le lien fondamental qui les unit au monde et avec eux-mêmes, la théorie de leur fonction terrestre, l'explication de leur existence et de leur destinée, la loi et la sanction de leurs devoirs et de leurs droits. Les formules religieuses ont varié comme les termes de la progression intellectuelle dans la connaissance de l'ordre universel. Donc, si la religion chrétienne a fait son temps, une nouvellt; religion est nécessaire; elle va se fonder; mais l'espèce humaine est assez avancée pour que celle-là soit définitive. Or, quelle sera cette religion?
Je ne discute pas ce raisonnement, je l'expose. On voit tout de suite quelles sont les affirmations douteuses. On ne peut accepter, par exemple, que la Révolution ait été purement négative puisqu'elle
a posé des principes ou des buts à réaliser ; tels que ceux de liberté, d'égalité, de fraternité. U est vrai, ainsi que je le faisais remarquer tout à rheure, qu'ils perdent grandement de leur signification si on les isole de leur origine ; mais ils n'en sont pas moins des principes. En outre, ces penseurs ou plutôt ces réformateurs n'ont pas prouvé pourquoi le christianisme avait fait son temps, et ce fut en effet chose si peu prouvée dans cette école qu'un grand nombre de ses membres sont revenus au christianisme. Ils n'ont pas prouvé davantage pourquoi leur future religion serait plus définitive que toute autre. Ils avaient cependant une raison excellente pour le croire eux-mêmes, mais il eût été dangereux de l'avouer. C'est que du moment où on pense qu'une religion n'est pas définitive, on n'y croit plus ; c'est que du moment où on suppose quelque chose au delà, on laisse l'actuel pour s'occuper de Tavenir. Les penseurs dont je parle n'ont point aperçu ces objections ou n'en ont pas tenu compte. Ils ont cru posséder une démonstration suffisante et ils ont cherché quelle serait la religion de l'avenir ; mais sur cette question ils se sont divisés.
Je ne veux point suivre ici sous ce rapport l'histoire de cette école. Je me bornerai à une seule remarque, mais qui est décisive, surtout à l'égard de conceptions qu'on prétend déduites de la con-
sideratioh du progrès. Toutes les formules religieuses proposées par ces prétendus novateurs ne sont, quant au dogme fondamental , que des reproductions de religions qui ont déjà existé, de croyances qui ont été expérimentées, que l'espèce humaine a laissées sur sa route ou qui ont fait leur temps, selon l'expression usitée. En effet, toutes ces formules, sauf une seule dont je parlerai tout à l'heure, reposent sur une conception pantbéistique. Or le panthéisme est le fond du véciantisme indou, le fond du parsisme selon M. Oppert, le fond du bouddhisme et du lamisme. On sait donc d'une manière certaine ce que ces croyances peuvent produire. La logique humaine, en supposant qu'elle pût les accepter aujourd'hui, ne manquerait pas d'en déduire avec le temps toutes les superstitions fétichistes, polythéistes, dualistes, qu'elle en avait tirées dans le passé. Ces croyances d'ailleurs ne sont pas pour peu dans l'immobilisation des populations asiatiques. Certes on ne pouvait trouver rien qui fût plus contraire aux tendances fondées par le christianisme et par suite à la civilisation moderne. Je ne crois pas qu'il soit besoin d'autres observations pour les condamner.
J'ai dit que parmi les formules proposées il y en avait une qui n'est pas nécessairement pantbéistique. Je voulais parler de celle qui se fonde su r
LA RÉVOLUTION. 5il
iâ doctrine de la préexistence des aines. Elle fut, dit-on, enseignée par les druides ; mais telle était certainement la croyance des brahmes avant Manou, et la croyance de la vieille Egypte. Elle a donc aussi été déjà expérimentée; elle nous ramène à une antiquité antérieure à tous les panthéismes dont il vient d'être question. Ceux-ci, dans l'histoire, paraissent même avoir joué à son égard le rôle de réformations. Elle était avant toul une doctrine d'expiation. Si une telle croyance était renouvelée, il serait impossible qu'elle ne donnât pas naissance aux conséquences sociales qu'elle semblait destinée à justifier sur les bords du Gange et du Nil, c'est-à-dire au régime des castes, à l'exploitation de rhoranie par l'homme. En effet, il lui faut un commentaire explicatif. La logique humaine l'exigerait aujourd'hui comme elle Ta exigé autrefois; elle est invariable et iriîpitoyable ; elle ne s'arrête jamais qu'elle ne soit arrivée jusqu'au bout. On voudrait aujoiird'hui, comme il y a quelques mille ans, savoir pourquoi des âmes sont condamnées à subir pendant une série de vies successives îes misères de la vie terrestre? Il n'y a qu'une réponse à cette question : celle qui déjà a été faite; il paraît impossible d'en trouver une autre; c'est que la vie terrestre est l'expiation d'un péché commis dans une vie antérieure ; c'est que le degré de souffrance attribué
512 TRAITÉ DE POUTIQUE.
à chacun est proportionné à la grandeur du pëchë dont il doit se laver, et par conséquent que chacun doit accepter les rigueurs du sort non pas seulement avec résignation, mais avec l'espérance de conquérir ainsi le droit à une vie meilleure. Certes, de telles conséquences, de tels principes sont tout ce qui peut exister de plus contraire au but de la civilisation moderne. La réalisation du christianisme n'est pas encore assez avancée chez nous, les institutions et les habitudes chrétiennes ne sont pas assez généralement et assez solidement établies pour qu'une telle croyance fût impuissante contre elles. Il faudrait désespérer du progrès si cette doctrine n'était absolument repoussée. Voyez en effet à quelle distance nous en sommes sous le rapport seulement de la doctrine du péché originel. Moïse déjà rompait avec toute l'antiquité lorsqu'il enseignait que le péché venait de la faute du premier homme et qu'il était de lui passé à tous ses enfants par voie d'hérédité comme la chair et le sang. Le christianisme va plus loin. H déclare qu'il a été effacé par le sacrifice de Jésus- Christ dont on devient participant par le baptême. Le christianisme est la doctrine de la rédemption. Les chrétiens sont placés sous le régime de la rédemption ou de la liberté comme disait saint Paul. ^ 'est-il pas curieux de voir des hommes qui font de la doctrine du péché originel un argument
contre le christianisme ^ proposer des formules religieuses qui y ramènent nécessairement et sous son expression la plus exagérée. Au reste^ cette doctrine qui devant la philosophie de l'histoire ne représente rien de plus qu'une explication de l'existence du mal, répond à un fait d'observation dont il a été déjà parlé précédemment' et que je crois utile do rappeler ici. Nous avons la faculté de mo*difier notre oi^anisme à un certain degré par les habitudes de la vie que nous nous faisons, ou pour mieux dire, d'y mettre les habitudes du bien ou celles du mal. Nous avons par conséquent le pouvoir de le perfectionner, comme nous avons celui de le détériorer. Perfectionnements ou altérations sont égalements transmissibles par génération, des parents aux enfants, comme la chair et le sang. C'est un fait complètement démontré en physiologie, et c'est une des causes de la formation et de la diversité des races. Cette puissance de modification qui nous a été donnée pour le bien , qui rend notre oi^anisme perfectible , nous pouvons la tourner à mal, et lorsque nous l'avons tournée à mal, nous pouvons la retourner à bien. Telle est la loi. La religion a été Y à priori de l'expérience humaine. Mais je reviens à ma démonstration et je conclus.
i . T. I, p. 93 et suiv. '
Jl n'est pas une des formules proposées dout i) vient d'être question, qui n'ait été expérimentée et qui ne se soit trouvée insuffisante. Elles concluent toutes uniformément à une négation du but et des tendances de la civilisation moderne. Elles sont toutes, pour nous fils du christianisme, fussions* nous mérne des incrédules achevés, également mauvaises, également inacceptables. C'est qu'on n'invente pas une religion, comme on trouve une vérité scientifique. C'est que sur certaines ques* tions et particulièrement sur celles du premier rang, il y a des bornes à l'esprit humain. Sauf le matérialisme qui n'est qu'une négation, je ne connais pas une philosophie qui ne soit la reproduc<p lion plus ou moins exacte, plus ou moins partielle, d'une formule religieuse qui a existé. Je laisse ces réflexions aux méditations du lecteur.
Voilà cependant ce qui en a imposé à un cer* tain public; voilà ce qui lui a fait croire, avant tpute étude et tout examen il est vrai, que le christianisi^e pouvait être remplacé, qp'il avait fait son temps, qu'il était épuisé!
283. Parmi les adversaires du cliristiapisme, il est une catégorie de penseurs, qui veqtlpnt . remplacer la religion par la philosophie. La questipn est de savoir si la chose est possible. Il j a déjà eu une expérience faite et elle a conclu pour la négative.
LA BÉVOLUTION. 51 8
Dans la période hUtorique qui fôraie la transi-i tioD entre le paganisme et le christianî^rDe, c'est-è^ dire dans un espace de temps qui a duré plusieurs siècles, la philosophie a régné en souveraine sur une grande partie de la société en décadence. Il n'y avait plus que la plèbe qui crût aux dieux an« ciens. I^es classes éclairées n'avaient quç de9 croyances philosophiques. Les écoles étaient nom-» breuses» On pouvait choisir entre Platon et Aristote, entre Pyrrhon et Épicure, entre Diogèo<i$ et Zenon, entre Pythagore et Manès, et enBn dans la multitude des syncrétismes. Aucune de ces écoles ne fut privée des avantages que Ton considère comme la garantie du succès dans Tordre du bien et du vrai; elles jouirent également de la liberté de discussion et d'enseignement; quelques-unes même furent signalées à l'attention publique par des persécutions qui ne furent, il est vrai, que temporaires ; quelques autres eurent aussi passa<* gèrement l'appui de l'autorité, et cependant au* cune ne l'emporta décidément sur les autres; aucune ne disparut, mais il n'en fut pas une qui ne se divisât en plusieurs sectes, pas une qui ne âe modifiât comme pour s'accommoder au temps. En gétiéral on aurait pu juger de la valeur intellectuelle et morale des hommes par l'écolie qu'ils avaient adoptée. Ce qui est remarquable, c'est que les maîtres que nous considérons aujourd'hui
Mft TRAITÉ DE POLITIQUE.
comme supérieurs à tous les autres, Platon et Aristote^ furent précisément ceux qui eurent le moins de disciples. Le grand nombre ou les masses, comme on dirait maintenant ^ suivaient Epicuré. La doctrine de Zenon jouit aussi , à diverses époques y d'une grande autorité et même à peu près constamment, parait-il, d'une sorte de faveur populaire. Elle dut cette autorité passagère à la protection des princes qui voulaient opposer la sévérité du stoïcisme au relâchement excessif des mœurs. Elle permettait cette divinisation des empereurs qui était alors un principe de gouvernement. Elle se prétait enfin aux pratiques superstitieuses qui caractérisèrent la fin du paganisme. La philosophie, en effet, n'avait pas détruit la superstition; avec la prétention de tout expliquer, elle laissait subsister ce sentiment profond de Tinconnu et du mystère, cette douloureuse incertitude de l'avenir qui pèsent de tout temps si fortement sur les hommes, et que les religions, si inférieures qu'elles soient, ont au moins le mérite de satisfaire, de régler et de discipliner. L'empereur Julien , qui était en même temps un philosophe et un grand homme, fut un des personnages les plus superstitieux de son temps. Ne nous étonnons pas trop de cette contradiction. N'avons-nous pas eu sous les yeux dans le dernier siècle et ne voyons-nous pas encore aujourd'hui
le spectacle d'un scepticisme extrérae, d'une prétention de tout expliquer, en même temps que d'une crédulité sans limites?
Évidemment, dans la période dont il vient d'être question, la philosophie se montra impuissante à remplacer la religion , même la religion païenne. Elle n'empêcha pas la décadence de la société. Elle en fut au contraire un des symptômes.
Une expérience pareille à celle dont je viens de parler, une expérience aussi longue, serait^ en tout autre sujet, considérée comme suffisante; on se garderait deia recommencer. Mais, en philosophie, l'expérience ne suffit pas; il faut encore le raisonnement.
Je ne reviendrai pas sur ce qui a été dit précédemmentsur cette question ^ Il est bien évidentque les masses n'auront jamais le loisir de se choisir une philosophie, de passer par les études, par les hésitations, les doutes^ les discussions qui nécessairement doivent précéder un tel choix et dont la conclusion ordinaire est le scepticisme. Les masses ont besoin de croire tout de suite et dès l'enfance, parce qu'elles ont besoin d'agir tout de suite et dès l'enfance. Il leur faut une loi et une foi sur la na* turedes actions, et non des probabilités et des dou« tes. Bien plus^ ces masses sont déjà en mouvement