‹ Traité de politique et de science sociale (volume 2)Chapitre 37 sur 40 · T. I, p. i48etsuiv · texte numérisé non relu

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51 s TRAITÉ DE POLITIQUE.

ou en action ; elles marchent vers un but ; elles ont uqe valeur morale qu'on np peut nier même en contestant leur valeur intellectuelle* Elles portent en elles^ comme c'est le propre de tout homme, la contradiction qui est l'occasion du libre arbitre, la contradiction entre leurs conrictions morales et leurs passions, entre leurs devoirs et leurs appétits ou leurs intérêts égoïstes^ entre la raison et les impulsions instinctives.

Nous savonsd^où viennent ces dispositions contraires qui sont, je le répète^ une des conditions de nqtre libre arbitre. Les instincts, les passions, lés appétits nous viennent de notre naturô organi* que; ils nous sont à un certain degré communs avec les animaux; mais les copvictions morales^ le sentiment du devoir, les lumières de la raison, nous les devons à l'éducation. C'est là un fait incontestable et parfaitement démontré. N'est-il pas d'expérience que les hommes, par malheur privés d'éducation, n'ont ni convictions morales, ni sentiment du devoir ! N'est-il pas encore d'expérience que ces notions se modifient selon le progrès, c'est k-dire subissent tdus les changements que leur apporte l'éducation? Les philosophes qui soutiennent avec le plus d'énergie que les idées de bien, de vrai^ de beau^ de juste, sont innées^ reconnaissent eux-mêmes que ces idées ne nous apparaissent pas et ne s'imposent pas à notre conscience nettement

LA REVOLUTION. bi%

et clairement comme les instincts et les appétits, mais ne nous viennent que par réflexion, en sorte que la jeunesse etles masses, qui ne réfléchissent guère, les reçoivent de l'éducation.

D'ailleurs, tout en supposant ces idées innées, encore faut-il les définir; encore faut-il dire quelles choses ou quelles actions sontbonnes, vraies, belles, justes, etc. C'est encore l'éducation qui donne ces définitions à tout le monde.

Jusqu'à ce jour, c'est la religion qui s'est chargée de cet enseignement et qui, déplus, nous a donné la sanction qui le rend obligatoire. Il faut convenir qu'elle n'a pas trop mal accompli sa taclie, puisqu'enfin, grâce à cette éducation, Thumanité est arrivée du point inférieur d'où elle est partie à celui où nous sommes maiiitenant.

Cependant si nous voulons remplacer la religion par une vraie et complète liberté philosophique, il faut changer tout cela. Je dis plus, il faut renoncer à réducation.

Je me sers des mots liberté philosophique afin de faire bien comprendre qu'il ne s'agit pas, en ce moment, du cas où on remplacerait la religion par l'enseignement d'une doctrine particulière spécialement déterminée et choisie par les pouvoirs publics, protégée par eux à Tencontre de toute autre, ce qui seiait tout simplement, comme je l'ai dit précédemment, tenter la substitution d'une

religion officielle à une autre qui ne l'est pas. Je veux exprimer par ces mots ce qu'aujourd'hui tout le monde entend, je crois, par philosophie, c'est-à-dire le libre choix d'une opinion sur Dieu, sur la nature, sur l'homme, sur ses devoirs, en un mot sur la morale. Or, si c'est bien là ce qu'on entend, on ne peut laisser subsister l'éducation ; car elle exercerait inévitablement une influence prépondérante sur le choix des opinions; elle serait la source de préjugés qui altéreraient certainement la liberté du choix. On ne devrait pas même permettre à un père d'enseigner à ses enfants sa propre philosophie, puisque par là il pèserait sur leur avenir intellectuel et il en disposerait. Dans ce but du libre choix, il est même fâcheux qu'on ne puisse s'abstenir d'enseigner une langue aux enfants; car le langage est une méthode rationnelle et morale qui malgré tout régit la pensée. Il y a des doctrines philosophiques qui sont incessamment contredites par cette inévitable méthode : le panthéisme par exemple.

Évidemment la réalisation d'un tel projet concluerait à l'absurde. Interrompre l'éducation, c'est interrompre l'action sociale, c'est ôler à la société son but, c'est-à-dire son principe d'existence. Bien plus, c'est multiplier les opinions contradictoires sur les principes les plus nécessaires, de manière à rendre toute entente entre les hommes et toute

société impossibles. Si l'espèce humaine était conduite un jour à cette situation, elle y renoncerait bien vite en maudissant ses imprudents conseillers. Il est clair que les penseurs qui demandent à remplacer la religion par le libre choix philosophique, ne se sont pas occupés des moyens, ni des conséquences; ils ne les ont pas vus; ils ont parlé et enseigné sans plus réfléchir, ce qui est mal de la part de philosophes.

Laissons cette hypothèse inacceptable; prenonsen une autre. Supposons que l'éducation première reste telle qu'elle est; mais que toute la jeunesse arrivée à l'âge où l'on commence à comprendre, soit obligée à suivre un enseignement purement philosophique, fait de telle sorte que les élèves puissent jouir d'une parfaite liberté dans le choix d'une philosophie. Qu'arriverait-il alors? quel serait le résultat? Il serait fort à craindre que la plupart des élèves, par paresse ou par ennui, restassent indifférents ; mais supposons encore qu'on s'arrange de telle sorte qu'ils mettent un certain zélé à ce genre d'études, il resterait très-probable ou à peu près certain que la majorité irait du côté de la philosophie la plus simple, la plus courte^ la pins facile à comprendre, la plus appropriée aux passions de la jeunesse.

Les doctrines spiritualistes et idéalistes exigent une grande attention et un certain effort d'esprit.

Les démonstrations ne sont pas toujours faciles à saisir. Il en est même de tellement obscures, que des hommes qui font profession de philosophie, ne sont pas bien sûrs de les comprendre. En tout cas, la plupart ne sont possibles qu'à Taide de la métaphysique, c'est-à-dire d^n raisonneriienl plus abstmit que celui des mathématiques mêmes. D'ailleurs les conclusions morales du spiritualisme, l'idéalisme panthéistiqtie excepté, sont sévères el peu favorables aux passions. Au contraire, les doctrines sensualistes ou matérialistes sont peu exigeantes sous ce dernier rapport; mais de plus elles sont très-claires et très-simples. Les démonstrations y tombent en quelque sorte sous les sens* Il ne faut aucun effort d'esprit pour en comprendre la plus grande partie. On y arrive en quelque sorte d'emblée. Si nos éclectiques modernes ont tant de peine à déraciner le sensualisme, c'est qu'il faut travailler et réfléchir pour les comprendre, tandis qu'il ne faut aucun effort pour suivre le raisonnement des matérialistes. Qu'y a-t-il en effet de plus simple que ceci : Le monde n'est qu'une combinaison d'atomes matériels, il n'y a pas de Dieu, pas de libre s|rbitre, pas d'iqipfiortalité; l'homme n'a d'autre loi que ses passions et son inlérêt? Qu'y a-t-il de plus tentant pour l'égoïsme que les conséquences pratiques qu'on peut tirer de ces principes? En

eiTet^ là où il n'y a pas de Dieu, il n'y a pas de loi obligatoire pour la conscience humaine, partant pas de devoir réel. Là où il n'y a pas d'immortalité en espérance pour la personnalité humaine, il n'y a point de responsabilité véritable.

C'est cependant à cette doctrine, qui est la pire parce qu'elle autorise tout ce qui est mal, parce qu'elle fait du dévouement une duperie, parce qu'elle nie la liberté, la solidarité, la responsabilité, le progrès, en un mot tout ce qui est socialement le meilleur, c'est à cette doctrine qu'iraient probablement les masses. Pour les en empêcher, ilfaudraitlesavertir*,mais; pour que l'avertissement fût utile et même possible, il faudrait leur enseigner avant tout un eriterium^ c'est-à-dire, en définitive, affirmer devant elles la vraie docrrinè. Or, ce serait choisir pour elles, ce serait détruire cette liberté philosophique qu'on posait d'abord en principe. Ne vaut-il pas autant laisser les choses comme elles sont, comme elles ont toujours été ?

Heureux ceux qui, dans leur jeunesse^ n'ont reçu que renseignement sérieux et moral qui fait l'homme et le citoyen! Heureux ceux qui, au début de la vie intellectuelle, ont été placés à l'abri des mauvaises doctrines et des mauvais conseils, qifi ont ignoré jusqu'où pouvait aller la sottise humaine! Il leur arrivera certainement un jour de rencontrer les objections et les tentations

de la mauvaise philosophie; mais ils seront armes pour résister et^ dussent-ils succomber devant une fausse science, ils conserveront au moins leurs habitudes morales et leurs préjugés de conscience. Ils seront sans doute en contradiction avec euxmêmes; mais au moins ils resteront de bons et honnêtes citoyens. Combien aujourd'hui ne renconlre-t-on pas de gens qui offrent cette contradiction, combien n'en a-t-on pas vus dans les temps pareils au nôtre? Epicure était, dit-on, un homme vertueux; Spinosa, d'Holbac, Helvétius étaient d'honnêtes gens; mais que furent leurs disciples? qu'était le fameux troupeau d'Épicure? que furent les holbachiens et les hébertistes? En général , dans ces doctrines , c'est à la seconde génération que se manifeste le danger. En effet, la seconde génération offre l'expression pure du système; elle est débarrassée de toute habitude morale ou intellectuelle, de tout alliage contradictoire produit par une éducation antérieure.

Je m'arrête. La question me parait jugée. Je laisse au lecteur le soin de chercher autour de lui les exemples déjà nombreux, quoique partiels, qui montrent que mes objections pourraient au besoin être appuyées sur l'observation.

284. On conçoit que, dans un Etat despotique,' dans une armée, dans une habitation d'esclaves, on puisse se passer de religion; la discipline et

radministration suffisent à tout; mais dans un pays libre ^ où chaque citoyen est nou-seulement maître de lui-même, mais dispose, pour une certaine part, du gouvernement, du bien et du mal, en un mot des destinées publiques, il faut une croyance morale, un juge, une loi qui oblige et gouverne les consciences. Très-souvent le citoyen devra résister à ;ses passions, à sa paresse, à son intérêt, sans autre but que le bien de tous. Il doit avoir toujours présente à l'esprit l'idée de la solidarité nationale. Personne ne peut lui demander compte de son vote; bien plus, c'est un secret que personne ne connaît; néanmoins il doit se croire responsable. Ce n'est pas la philosophie qui lui donnera de pareilles convictions. Je ne connais que la religion qui puisse produire de tels effets.

Pour qu'un peuple passe d'une religion à une autre, il faut d'abord qu'il soit devenu complètement incrédule à l'égard de la première; en d'autres termes, il faut qu'il ait passé par le scepticisme : mais quand un peuple est arrivé à cet état, il est mort moralement et politiquement, et si la société ne se dissout pas complètement, c'est qu'elle est matériellement maintenue par le despotisme. Tel est l'exemple que nous présente la fin de l'empire romain et que reproduisent sous nos yeux les États musulmans. L'Europe est-elle donc morte moralement et civilement pour qu'on

di^ quelle est sceptique et quelle va entrer dans une nouvelle religion? Jamais, au contraire, elle ne fut plus vivante; jamais les sentiments nationaux, et politiques n'ont pénétré plus profondément les masses et provoqué plus de dévouements.

La tolérance actuelle, la tolérance réclamée partout et en usage presque partout n'ast nullement une preuve d'affaiblissement. C'est un des préceptes trop longtemps mécorinus de l'enseignement évangëlique. Le christianisme, en acceptant le contact des autres religions, du judaï$meet du mahométi$me par exemple, y introduit par cela seul le scepticisme. Sa supériorité est si évidente que cet effet est immanquable. Il est déjà visible dans le judaïsme.

Pour qu'une religion s'éteigne, il f^i\t qu elle soit en contradiction avec le mouvement de la civilisation ou le progrès, en d'autres termes il faut qu'elle soit épuisée. On ne peut pas dire cela du christianisme. Sa présence, ainsi que nous l'avons vu, çst nécessaire pour donner leur valeur de vérité et leur signjfication à certains principes acceptés par la politique, mais qui sont loin d'être réalisés, à la doctrine de la fraternité par exemple. En outre, tout ce qu'il propose n'est paâ même encore passé dans la politique à Tétat de simple desideratum.

hA aÉVOLUTIt)N. Si7

4u seizième siècle^ les protestants attaquèrent le catholicisme pour réroitner le clergé et la théologie; au dix-huitième, pour renverser la puissance cléricale, on s*en prit à la religion elle-même. C'est encore ce qu'on fait aujourd'hui en Italie* De la part de quelques-uns, c'est certainement calcul ; de la part du plus grand nombre c'est passion, c'est fanatisme politique. Mais le clergé^ la théologie, la puissance cléricale ne sont point le christianisme. Une fois la réforme obtenue, les effets disa raissent avec la cause.

Il est des protestants qui pensent aujourd'hui à reprendre oe but d'universalité en vue duquel l'Église s'attribua le titre de patholique. Ils vou* draient rétablir, sur le terrain des Évangiles, une unitéqui fut au-deSsus des discussions et des partis théologiques. C'est certainement un but difficile à atteindre ; mais il est posé et il n'est pas au-dessus de là puissance humaine. Ëtl déHniUve, tous les protestantismes, quels qu'ils soient, sont du christianisme. La tolérance, qui grandit incessamment, amènera )e jpurdés concessioiis réciproques et dé la réconciliation. On admettra comme chrétiens tous ceux qui se donneront ce titre et y conformeront leurs actions. On réalisera cette parole de saint Augustin : In necessariis unitaSy in Juhiis libertasj in omnibus cliaritas.

En définitive, la civilisation moderne est née du

christianisme. Son but est en parfaite conformité avec le but chrétien. Plusieurs principes el les plus importants posés par la révolution perdent leur signification s'ils ne sont expliqués par le christianisme. Ils sont contestables si on se place en dehors de la' religion, et ils sontcontestés déjà par les hommes qui font profession de n'en avoir aucune. L'idée de devoir, sans laquelle l'idée de but social est une idée morte, devient sans valeur du moment où il n'y a plus de religion. L'idée de progrès, qui est destinée à devenir la loi de la politique à venir, est elle-même une idée d'origine chrétienne. Enfin le but même de notre civilisation fût-il accompli, la fécondité de notre religion ne serait pas épuisée. Je conclus de toutes ces considérations que les destinées du christianisme et celles de la civilisation future sont inséparables'.

i . L'auteur se proposait de terminer cet ouvrage par une Conclusion y où il aurait présenté l'ensemble des principes qui doivent diriger la politique immédiate des nations de l'Europe et des progrès les plus importants à opérer dans un avenir prochain. La mort l'a empêché d*écrire ce dernier chapitre.

' {Note des éditeurs.)

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