‹ Traité de politique et de science sociale (volume 2)Chapitre 6 sur 40 · DE LA RELIGION CX)MM£ CONSTANTE SOCULE · texte numérisé non relu

DE LA RELIGION CX)MM£ CONSTANTE SOCULE

161. La religion doit être comptée parmi les coDstautes de conservation* Il n'y a pas encore d'exemple d'une société politique sans religion. On a remarqué que toutes les fois que le sentiment religieux s'aflaiblit dans un pays, les liens sociaux se relâchent. C'est la religion qui caractérise les civilisations. La religion a présidé manifestement à la naissance de toutes les civilisations dont nous connaissons les commencements ; elle a fourni le plus grand nombre des buts nationaux. Quant aux civilisations dont l'origine se perd, comme on dit, dans la nuit des temps, elles portent si fortement empreint le cachet d'une initiative religieuse qu'on ne peut les attribuer à une autre cause. Plutarque disait qu'on bâtirait une

viUe en Tair plutôt que d'établir une république

sans dieux et sans religion.

1 62. Ce n'est pas ici le lieu d'exposer la doctrine religieuse. Je dois seulement dire pourquoi la religion est un principe social qui ne peut élre remplacé.

Il faut que la morale, c'est-à-dire la doctrine du bien et du mal, du juste et de l'injuste^ la doctrine du perfectionnement humain, soit revêtue d'une autorité telle qu'elle nous apparaisse comme incontestée et incontestable. 11 lui faut de plus une sanction dont la justice soit inattaquable et certaine. Il faut enfin que le devoir soit reconnu comme une loi d'origine surhumaine, ayant Tau* torité souveraine et le caractère des lois qui gouvernent la nature, c'est-à-dire d'une loi positive, invariable, cons^nte^ immuable. La sanction, pour les lois de la nature, est dans leur indépendance de toute volonté humaine. La maladie et la mort punissent qui les méconnaît. I^ sanction dans les lois morales est la justice qui attend l'homme à la fin de sa carrière terrestre pour le punir ou le récompenser selon ce qu'il a fait.

Il n'y a que la religion qui puisse donner un tel enseignement. On peut prouver l'utilité sociale de la doctrine du devoir, on peut proclamer que le devoir émane d'un sentiment qui est né avec nous, on peut enfin l'affirmer dans la législation et le garantir par un système de peines et de ré-

compenses; mais que fait à Thomme cette démonstration de Futilité, s'il se trouve en face d'une autre utilité qui lui parait préférable? que lui fait également le sentiment inné de justice, s'il trouve en lui un autre sentiment non moins inné, celui de sa conservation et de son bien-être? que lui fait enfin la législation, s'il croit pouvoir se dérober à ses menaces ou recueillir le bénéfice de ses promesses sans se donner la peine de les mériter? Pour que la doctrine du devoir soit efficace, il ne suffit pas d'une obéissance extérieure, il faut l'obéissance intérieure et convaincue, l'obéissance de la conscience. C'est par celte obéissance intérieure seulement que l'on se perfectionne moralement et que l'on peut acquérir cette habitude du devoir, qui en rend la pratique facile. Or il n'y a que la religion qui puisse imposer à Thomme cette obéissance intérieure; car elle seule nous enseigne que nos pensées sont aussi visibles que nos actions pour rÊtre souverain qui doit nous juger.

Il y a un axiome bien ancien puisqu'il est de saint Augustin : c'est que la religion relie Thomme à Dieu. Or Dieu est le créateur des lois qui gouvernent toutes choses et l'humanité au milieu d'elles. Seulement il a donné à l'homme la liberté, c'est-à-dire le pouvoir de choisir entre Pobéissance à la loi et la révolte. S'il ne lui eût pas accordé ce privilège , il en eût fait une force esclave comme

les autres forces de la nature; c'est en lui donnant la possibilité et les occasions de la désobéissance qu'il en fait un agent libre de sa volonté, et qu'il Tassocie pn (quelque sorte à son œuvre. Or, rhomnie est avec Dieu lorsqu'il observe la loi; il se sépare de lui lorsqu'il la méconnaît.

163. On comprend sans peine que dans un État despotique la religion soit superflue. ÏjSl discipline y tient lieu de tout. On s'y inquiète peu du perfectionnement moral des sujets ; loin de là, on le craint comme un danger. Il suffit qu'ils obéissent, et Ton sait par expérience que plus leur âme est dépravée, moins elle sera rebelle. Ainsi les professeurs d'incrédulité travaillent, sans s'en douter, contre la liberté qu'ils préconisent.

Dans un État libre, où les citoyens sont maîtres de la chose publique, il est nécessaire au contraire que chacun d'eux porte en lui la conviction d'une loi supérieure à laquelle il doit obéissance, et devant laquelle il est responsable. Les citoyens sont eux-mêmes leurs propres législateurs; jamais ils ne croiraient, ni n'obéiraient aux lois qu'ils ont votées, s'ils ne croyaient y avoir mis quelque chose de cette autre loi supérieure que Dieu a faite, et que lés hommes ne peuvent changer. Jamais, en un mot, une masse d'hommes, une société libre, et plus encore un gouvernement, n'obéiront à un devoir qu'ils sauront créé

eux-mêmes lorscpe ce devoir deviendra une peine, un obstacle ou un danger.

Il est à peu près indifférent qu'un individu isol^ croie ou ne croie pas; mais il n'y a rien de pire qu'un gouvernement ou un prince sans croyance. C'est pour ceux*là que Machiavel a écrit sa politique. Si c'est une société, elle est morte.

164. On a dit que la religion était une affaire de sentiment dont la politique n'avait pas à s'occuper. Soit! mais elle est aussi une affaire de raison, et c'est ce qui résultera , je Tespère, des considérations exposées dans ce chapitre, si incomplet qu'il soit. La religion, d'ailleurs, ne fût-elle qu'un besoin de sentiment, n'en aurait pas moins droit à une grande place dans les choses sociales. Le sentiment est une des formes générales de Pactivité humaine ; il joue dans nos affaires un rôle peutêtre plus influent que la raison et la science. La puissance en est souvent irrésistible. Tantôt sous forme de désir, tantôt sous forme de passion, d'amour, de haine, d'espérance, de sympathie, d'admiration, d'enthousiasme, tantôt sous forme d'idéal, il meut les masses humaines. Il est toujours le premier en mouvement; il précède le raisonnement, ou plutôt c'est lui qui le provoque. Rien de grand ne s'est jamais fait sans l|ii. Or, voici un argument de sentiment. Nous savons tous que nous devons mourir; mais nous

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raisonnons et nous agissons comme si nous étions immortels. Nous nous passionnons pour les choses futures comme si nous devions les voir, et nous y apportons notre part d'efforts comme si nous devions en recueillir le fruits Nous spéculons pour des époques où nous ne serons plus ; nous espé* rons et nous calculons pour des siècles. Nous pen sons, en un mot, à Tavenir comme si nous devions y être, ou au moins comme si la meilleure part de nous- même, notre personnalité, notre moi^ y était intéressé. Les hommes que le scepticisme a touchés ne diffèrent pas à cet égard de ceux dont la croyance est intacte. Lorsque nous sommes vis-à-vis de l'immortalité, nous doutons parce que nous n'avons pas la preuve; mais lorsqu'on nous dit que nous devons mourir tout entiers^ nous doutons encore plus, et malgré nous, nous sentons une protestation s'élever en nous-même. Nous n'avons pas seulement l'idée de l'immortalité, nous en avons le sens. Cette répugnance que nous éprouvons pour la mort n'est pas une répulsion raisonnée : le raisonnement l'apaise au contraire. C'est un sentiment qui sort des profondeurs de notre être et comme une protestation de la réalité qui vit en nous. On ne comprendrait pas, au reste, sans cette sorte de révélation intérieure, comment l'espèce humaine tout entière et partout aurait cru à son immortalité.

Quel est celui dont la conscience ne se révolte pas à la pensée qu'il n'y aurait ni récompenses pour les bons qui ont souffert, ni peines pour les méchants qui ont fait souffrir; mais une même demeure, un même silence, une même nuit, une même indifférence où se confondraient le criminel et la victime, Tinfamie et la vertu, un Néron ou un Borgia, et un Savonarole ou un saint Vincent de Paul ! Quel est celui dont le sentiment peut supporter l'idée qu'il n'y aurait, pour les actions humaines, d'autre récompense ou d'autre punition que la mémoire que nous en conservons, cette mémoire imparfaite, si souvent mensongère, qui s'attache aux grands coupables plus qu'aux citoyens vertueux et utiles! Quoi, tant d'hommes obscurément dévoués à dâfrisavaux sans compen* sation terrestre, qui ont souffert volontairement et avec résignation, ceux-là même par qui ont été préparées les grandes choses de ce monde, seraient morts à jamais et tout entiers 1 ils ne vivraient nulle part ; il n'en resterait pas ménie un souvenir! C'est dans une autre espérance que tous ces hommes se sont sacrifiés; ils croyaient agir sous l'œil d'un juge équitable qui se souviendrait pour les récompenser. L'immortalité est l'espérance des bons, comme elle est la terreur des coupables. Serait- il possible qu'une telle espérance fût une erreur? Est-il ])ossible que les hommes dévoués

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et vertueux se soient tous trompes, et que ceux-là seuls aient raison qui sont intéressés à ne trouver à la fin de leur vie terrestre ni jugement^ ni souvenir? Ce serait donc alors Terreur qui serait productrice du beau et du bien dans le monde, tandis que la vérité y engendrerait le mal et Todieux. A celui qui ne comprend pas qu'une (elle conclusion est aussi inadmissible au point de vue du sentiment qu'au point de vue social, il n'y a qu'à répéter, mais avec plus de vérité, les paroles adressées par Scbelling à ceux de ses élèves qui ne l'entendaient pas : a Allez, renoncez à comprendre ; il y a un sens qui chez vous est à naître ou qui est mort. »

165. I^ principe de la religion a été démontré par les sciences du oDinent où elles ont fait voir qu'il y a, en toutes choses, une inconnue initiale de même nature parce qu'elle est causale. Il est prouvé par là qu'il y a une cause première et universelle. Or, comme cette cause ne peut être inférieure à aucun des phénomènes qu'elle produit, mais les dépasse nécessairement dans la proportion de l'infini, comme en même temps l'homme et l'humanité sonl au nombre de ces phénomènes, on est forcé de conclure que celle cause possède If s facultés dont nous sommes les plus fiers, la volonté et la mémoire. C'est ainsi que la science arrive à reconnaître ce souverain que, depqi^ le

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commenceinent du monde, les hommes saluent du nom de Dieu très -grand et très-bon.

Partout, d'ailleurs, dans les sciences naturelles, apparaît, pour qui consent à voir, Tëvidence d\in biit et par conséquent d'un arrangement ordonné par une intelligence admirable. D'autre part la physiologie humaine démontre aujourd'hui que notre corps n'est autre chose qu'up tourbillon d'àtome9 multiples et instables qui changent et se renouvellent sans cesse; en sorte qu'il n'y a de stable en nous que la force une, active, spontanée, consciente qui est le fond et la base de notre personnalité, l'âme en un mot.

Quel que soit l'intérêt qui s'attache à ces démonstrations, je ne puis m'y arrêter. Elles exigeraient beaucoup de place. Elles sont en outre étrangères à mon sujet.

166. L'objection la plus ordinaire et la plus plausible que l'on oppose à la foi religieuse, c'est la pluralité et la diversité des dogmes et des cultes. On fait remarquer que, quels qu'ils soient, il n'en est pas un seul qui n'ait ses fidèles et que tous sont suivis avec un égal fanatisme. On demande alors où est la vérité et comment, en présence de différences pareilles, il est possible de se défendre contre le scepticisme? Devant de si nombreuses et si grande^ variations, le doute ne parait-il pas en eifet le parti le plus sage et le plus modéré?

Cette objection n'est pas aussi grave qu'on le croit, ou plutôt elle n'en est pas une. Il suffit de peu de mots pour le prouver.

Lorsqu'il s'agit de religion ce ne sont point ces différences qu'il faut regarder. Si grandes qu'elles soient 9 si importantes qu'elles paraissent, elles ne représentent que des conceptions secondaires, des additions, des représentations ou des explications produites, selon les temps et les lieux ^ soit par une science imparfaite, soit par le sentiment ou par l'art. C'est au fond qu'il faut regarder. On voit alors que ces différences ne touchent guère que les formes extérieures, qu'elles ne sont que des enveloppes qui couvrent une vérité toujours à peu près pareille, une fonction sociale constamment la même, une conviction invariable et comme un instinct de la conscience humaine.

L'histoire pourrait rendre compte de toutes ces variations secondaires. Elle les ferait comprendre d'autant mieux, qu'elle-même exprimerait plus exactement, la marche progressive de l'intelligence humaine. Telle qu'elle est faite, elle nous apprend déjà, par exemple, qu'il a été un temps où les sciences naturelles n'existaient pas et oq la théologie était toute la science. Alors, ce que nous appellerions aujourd'hui Te système ou la hiérarchie des lois de la nature, était représenté par une théogonie. Le sentiment et l'art prirent cette con*

ceptioD pour base de leurs propres créations. De là, ces formes de culte si variées et si remarquables que nous trouvons chez les anciens et maintenant encore dans l'Asie orientale. Ajoutons à ces causes de modification les hérésies et les hétérodoxies qui se sont entées les unes sur les autres, l'influence de l'esprit critique et de son opposé Tesprit de mysticisme, qui fut grande, et l'influence, plus grande encore, des révolutions et des réformes sociales, et nous nous étonnerons que les varia* tions ne se soient pas multipliées davantage* Ainsi, pa xemple, le zend-avesta et le bouddhisme nous apparaîtront, le premier, comme une explication, le second, comme une solution ou une réforme à l'égard de systèmes religieux plus anciens, et tous deux en même temps comme des révolutions so-» ciales; ainsi le paganisme gréco-romain ne nous représentera qu'une fragmentation de la théogonie égyptienne, une combinaison de cette doctrine avec les croyances de l'âge héroïque de la Grèce, concordant avec une transformation sociale^ c'est-à-dire avec la conversion de la vie de tribu en la vie de cité. 11 n'exisre pas encore d'histoire delà filiation progressive des dogmes et des cultes. Nous ne sommes pas encore assez avancés dans l'étude deTantiquilé pour un travail si général, mais surtout nous nesommes pas assez impartiaux . Nous n'avons pas, en ces matières, la calme indifférence ou la froide résigna-

tion à regard des résultats^ qui conslitiiele premier principe de la méthode dans les recherches scientifiques. Les philosophes «ux-mémesy dans ce sujet, sont ceux qui méritent le moins de confiance. Ce sont, de tous les hommes, ceux qui y mettent le plus de passion et partant y apportent le plus de préjugés. Mais, si l'histoire n'est pas faite encore, il existe de nombreux documents, bien suffisants pour qui i^oudra examiner la question avec impartialité.

Cependant^ sous ces enveloppes si variées du culte et du dogme^ quelle est la vérité fondamentale et invariable par laquelle toutes les religions se ressemblent, ou plutôt dans laquelle la Religion réside? quelle est la vérité qui fait de la religion un principe social que rien ne peut remplacer? Il n'est pas difficile de la reconnaître; elle est évidente dès qu'on y regarde* C'est cet enseignement que toutes les existences de cet univers sont sous la main de Dieu et un effet de sa volonté; c'est que l'homme a un but à accomplir sur la terre, qu'il a une âme immortelle^ qu'il est responsable de ses actions, et qu'après sa vie terrestre actuelle, il sera jugé et recevra une vie nouvelle, soit parmi les bons et les heureux, soit parmi les méchants et les condamnés, selon ce qu'il aura fait ici-bas; en sorte que c'est lui-même qui choisit sa place dans la vie future. Tel est l'invariable, tel est le radical en matière de religion, comme en matière

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de morale Finvariable el le t^kalsotit le sacrifice de soi ou le devoir. C'est à cause dé cela qu'on a pu dire qu'il n'y a, en réalité^ qu'une seule église, une seule religion dont les divers dogmes et les divers cultes sont une expression plus ou moins fidèle ou une altération plus ou moins éloignée.

Il ne faudrait point conclure de ce qui précède que le dogme et le culte sont choses indifTérentes; il faut cependant reconnaître que l'un et l'autre sont perfectibles.

Le culte est certainement l'un des moyens les plus puissants d'enseignement, s'il n'est même le plus puissant. Les sentiments qu'il inspire sont conformes au caractère qu'il revêt lui-même. Rien donc de plus important. On a vu des peuples changer de caractère en changeant de culte. La différence qu'on remarque aujourd'hui en Europe entre les catholiques et les adhérents de certaines sectes protestantes, différence qui est sensible jusque dans l'habitus extérieur, doit être attribuée surtout à la différence des cultes.

Quant au dogme ou plutôt à la formule théologique, on ne peut en contester l'importance. Elle est manifeste. Il est évident en effet que le dogme qui ne sépare pas Dieu du monde ainsi que fait le panthéisme, qui les réunit Tun à l'autre soit com* plétement, comme la doctrine des alexandrins ou le bouddhisme, soit incomplètement comme la doc*

trine païenne, est contradictoire à la fonction morale à laquelle ce dogme doit servir d'appui, contradictoire même à un certain degré aux vérités fondamentales communes à toutes les religions. Heureusement les peuples y ont vu ce qu'ils avaient besoin d'y voir, plutôt que ce qui y était réellement .

Le meilleur dogme est nécessairement celui qui affirme ces vérités fondamentales de la manière la plus nette, la plus claire et la plus pure, celui enfm qui ne permet aucune confusion. C'est aussi le seul qui réponde complètement à la fonction sociale qu'il doit accomplir, le seul qui satisfasse au sentiment intime que nous éprouvons tous, au constant besoin et aux lois de l'intelligence humaine. Sous tous ces rapports, nous autres chrétiens nous sommes en droit de dire (|ue nous possédons la religion la meilleure,celleaudelà de laquelle on ne voit rien.

C'est précisément parce qu'une formule de ce genre était désirable et possible que la religion elle-même a revêtu autrefois et à quelques égards la forme progressive. Elle a suivi le progrès de l'intelligence humaine^ ainsi que le disait, il y a dix-huit cents ans, l'apôtre saint Paul, lorsqu'il comparait le christianisme au judaïsme. Mais maintenant que le principe essentiel est complètement et clairement formulé et que lui-même est devenu le but des sociétés modernes, une autre progression a commencé; c'est celle qui tend à

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en opérer la réalisation non-seulement dans la théologie, le culte et la science, mais partout, dans toutes les parties de la vie sociale et individuelle. U y a presque de la folie à proposer, comme on le fait aujourd'hui sous prétexte de progrès, d'abandonner un dogme si parfaitement défini dans toutes les parties de la fonction qu'il doit accomplir, et de lui substituer quelqu'une de ces vagues formules panthéistiques, d'où, demain comme cela fut autrefois, sortirait logiquement le paganisme. Ces doctrines sont épuisées ; l'expérience en a été faite. Ce qui, dans des temps dont l'Europe est sortie, pouvait être considéré comme des essais pour arriver à l'idéal que l'on cherchait, serait aujourd'hui un renoncement à l'avenir social fondé par le christianisme , c'est-à-dire une rétrogradation. En définitive, le résultat des études historiques en en cette matière est qu'il y a dans l'humanité un point de départ religieux et moral commun d'où est dérivé ce qu'il y a eu de vrai dans les divers dogmes qui ont occupé une place dans le monde. Ce fonds s'est agrandi par des additions successives. Le christianisme est son expression dernière et la plus parfaite.

167. Nous avons aujourd'hui une école de publicistes très-nombreuse qui professe l'iDdifierence de l'État en matière de religion. Quelle que soit l'origine de celte doctrine , qu'elle vienne de nos

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dissidences religieuses, qu'elle soit un reflet de la philosophie du dix-^huitième siècle, ou simplement une maxime libérale, elle est plus en rap^ port avec les principes du christianisme qu'on ne parait le croire généralement. Elle suppose la séparation de rÉgiise et de l'État, ce qui est un de ces principes. Elle pose le christianisme ainsi qu'il s'est posé lui-même, comme devant toujours combattre» c'est'-à-dire discuter et oopquérir des hommes à la foi, comme ne devant employer d'autre contrainte que la persuasion. Il est, au reste, de l'essence de la religion chrétienne d'être tolérante; ne lit -on pas dans le catéchisme du concile de Trente, qui n'était pas certainement le plus libéral des conciles, que chacun sera jugé d'après la loi qui lui a été enseignée?

On se trompe quand on attribue seulement à la religion des horreurs telles que l'inquisition, la guerre des Albigeois, la Saint-Bartbélemy, la guerre de Trente ans^ les Dragonnades. La religion servit, il est vrai, de prétexte h ces violences; mais elles eurent avant tout et quelquefois uniquement des motifs politiques. Rien n'était plus opposé k l'esprit du christianisme. Cependant le fanatisme y joua son rôle ; mais quelle opinion , quelle doctrine n'est sujette au fanatisme? la philosophie et l'incrédulité ipéme ont eu leurs fanatiques! Pour savoir à quels excès la passion de l'incrédulité

peut pousser les hommes^ il suffit de feuilleter quelques^une^ des pages terribles de ootre révolution.

L'idée de Tindifférence de TÉlal en matière de religion, eut eu peu de succès chez les anciens. Le peuple athénien était fort peu tolérant. C'est par lui que Socrate fut condamné. Les Romains ouvrirent leur ps^ntbéon aui^ dieu^ des peuples vaincus ou alliés, tant que ces dieux leur parurent les mêmes que les leurs sous d'autres noms et représentèrent la même religion ; mais lorsqu'ils reconpurent le Judaïsme et le Druidisme comme des religions différentes, lorsqu'epfîn ils se trouvèrent en face du christianisme, ils devinrent intolérants et persécuteurs. Nous ne communiquons avec les anciens que par des livres plus ou moins empreints de philosophie ; aussi s'est-on, en général, grandement trompé sur leurs sentiments. On leur a attribué une modération qu'ils n'avaient pas. Il n'y a que dans Hérodote et Tite-Live qu'on peut prendre une idéie de leur extrême superstition. Je ne sais pas, au reste, un peuple dont la religion n'ait été exclusive et qqi n'ait agi en conséquence lorsqu'il l'a pu. Il y a eu des guerres religieuses effroyables dans les Indes; il y a eu des persécutions même en Chine» Le^ mahométans dont on se plaisait, dans le dix-huitième siècle et par opposition, à vanter la tolérance, ne l'étaient qu'en ce

sens qu'ils laissaient vivre les dissidents, sous leur obéissance, à titre de tributaires assujettis à des avanies de toutes sortes, et sans leur accorder aucune place dans la communauté politique. Eu un mot, ils ne voyaient en eux qu'une plèbe misérable, des rajas, un troupeau livré à leur merci, que Dieu avait condamné à ne pas croire. Les choses ont un peu changé depuis. Le grand Turc veut participer au droit public de l'Europe et il agit en conséquence.

168. Il y a toujours, entre la religion et la civilisation ou le but d'activité commun, un rapport intime et considérable qui ne permet pas à l'indifférence ou à la tolérance d'être absolue. Prenons des exemples; ils concluront plus vite.

En France, notre civilisation, notre droit civil en grande partie et tout entier en ce qui regarde l'état des personnes, les principes de notre droit pénal, nos idées de liberté, d'égalité, de fraternité, d'association, en un mot notre idéal social et politique, sont des produits du christianisme. Rien n'empêche d'admettre au même rang, dans notre communauté, toutes les sectes chrétiennes; car elles invoquent les mêmes principes, le même évangile que nous; mais y recevrons-nous une religion qui nierait quelques-uns de ces principes? Lorsque nous avons admis le judaïsme, ce fut à condition qu'il renonçât à la polygamie, à certains usages

inscrits dans sa loi et à certains préjugés. 11 a accepté ce progrès. Aujourd'hui le catéchisme hébraïque ne diffère pas, sous le rapport moral, d'un catéchisme catholique ou protestant. Msiintenant voici les mahométans qui se présentent. Leur permettrons-nous d'apporter dans notre communauté la polygamie, l'esclavage et la minorité perpétuelle de la femme, la doctrine du fatalisme, les droits qu'ils s'attribuent à l'égard des infidèles, etc.? Évidemment ce serait manquer à notre civilisation, ce serait contraire à notre but social. Nous ne devons pas descendre jusqu'à eux; nous devons les élever jusqu'à nous. Que si nous ne voulons ni descendre, ni les élever, nous ne pourrons pas davantage établir chez nous une loi inégale, rentrer par là dans ce passé dont nous sommes sortis avec tant de peine et, ce qui est plus, fonder parmi nous une contradiction à nos propres progrès. Il faudrait donc leur imposer la condition que le judaïsme accepte, c'est-à-dire notre législation. Mais voici encore plus : voici le brahmanisme qui établit l'inégalité originelle entre les hommes. Il nie fondamentalement tous les principes de notre civilisation. Pourronsnous l'admettre à titre égal dans notre communauté ?

On voit par ces exemples qu'une indifférence absolueen matière de religion serait la ruine de la

civilisation et de TÉtat. Elle serait absurde. Soyons indifTérents à l'égard de c^ut qui nous ressemblent par les principes ou qui acceptent les nôtres, tolé^ rants pour tout le monde ^ ihais gardons avec soin ce qui fait la grandeur et l'avenir de àotre nationalité.

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