‹ Traité de politique et de science sociale (volume 3)Chapitre 15 sur 54 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

DE LTJNITÉ D'ACTION DANS LA SOCIÉTÉ ET DE LA NÉCESSITÉ DfUN POUVOIR REPRÉSENTANT CETTE UNITÉ.

1 71 . J'ai parlé précédemment des peuplades de r Amérique septentrionale qui ne se donnaient des chefs que pour la guerre et pour la chasse, parce que ces actions étaient les seules où elles sentissent le besoin de Tunité. Quant aux autres aflaires de la communauté, on en décidait dans les assemblées générales du peuple. Dans certains cas, par exemple, lorsqu'il s'agissait d alliances ou de traités, l'assemblée se faisait représenter par des députés et choisissait ordinairement pour cela

ceiu qui avaient ouvert Tavis qu*elle avait adopté. C'est ainsi que, dans les grandes comme dans les petites affaires, lorsque les hommes veulent obtenir ensemble un résultat et par suite agir comme s'ils n'étaient qu*un, ils représentent leur volonté par un pouvoir ; ils nomment un président, uu député^ un chef ou un gouvernement.

172. Il est impossible qu'une société soit, sans qu'elle agisse; il est impossible qu'elle se sente exister, si elle n'agit pas. Bien plus, si elle était un certain temps sans agir, elle cesserait d'être. L'action donc, dans une société, est en même temps le principe et le signe de la vie. En outre, il est impossible que la nature de cette action ne révèle pas le caractère de la société elie-^méme. Or si l'action est simultanément la preuve de la vie et ce qui la caractérise, si l'action n'est possible qu'à l'aide d'un pouvoir qui résume et représente celte activité sociale^ il n'a pas été absolument absurde de dire que dans ce pouvoir seul la société est vivante, ou que ce pouvoir est sa vie ; et il est certain qu'il est, par son existence^ le signe manifeste de la vitalité de la société et, par sa constitutipu, la marque distinctive de la nature ou du caractère de celle-ci.

173. Je ne crois pas qu'il ait été jamais besoin, sauf dans notre temps, de démontrer aux homuies qui veulent faire quoi que ce soit en commun, la

nécessité de réduire toutes les volontés eo une seule, tous les calculs en un seul plani toutes les forces en un effort unique, et par suite Tobligation d*obéir à une autorité en qui se résume Tassociation elle-même. C^est une vérité si évidemment pratique, si primitive que la chose même s'est établie naturellement, comme de soi, sans difficulté, peutêtre même sans qu*on y ait pensé. *Si loin qu'on recule dans l'histoire on en trouve plutôt l'excès que le défaut. Cette réduction à l'unité a été d'ailleurs favorisée et peut-être primitivement inspirée par une particularité, propre à toute espèce d'association, particularité dont on a la preuve tous les jours dans les moindres circonstances : c'est que, en toute afTaire, la volonté, qui devient commune à tous, acommencé par être celle d' un seul.Quelqu'un l'a conçue le premier et l'a transmise aux autres. ^ Il y a eu, en un mot, une initiative et par conséquent un initiateur; car le propre des conceptions qui ont le caractère de l'unité, c'est toujours d'être l'œuvre d'un seul homme. Rien de plus simple en conséquence, dans les temps primitifs, que l'initiateur soit devenu l'administrateurdela pensée dont il était l'auteur, etle chef de ceux qui l'avaient acceptée. i 74. J'ai peur de n'avoir pas prouvé théoriquement, avec une suffisante clarté, pourquoi, parmi les hommes, l'unité de pouvoir et d'obéissance naît de l'activité vers un butcommun, pourquoi, en d'au-

très termes^ lorsque les hommes veulent imprimer une direction unique à leurs volontés ou à leurs forces, ils sont obliges de représenter ces volontés et ces forces par un pouvoir et de lui obéir. Je reprends donc cette démontrastion sous une autre forme.

J'ai déjà précédemment insisté sur la différence qui existe entre des actions similaires et une action en commun. Ainsi, dans une foule qui fuit sous Tinfluence d'une panique, tous les individus font une action similaire et de plus ils sont unis par un motif semblable ; mais chacun n'obéit qu'à lui-même et ne pense qu'à lui. Au contraire, dans une troupe qui marche résolument au combat, les soldats qui la composent, tout en faisant une action similaire, font en même temps une action en commun ; cela résulte uniquement de ce que chacun obéit à une autorité qui représente la volonté et le devoir de tous.

On comprend sans peine qu'il y ait des tendances similaires toutes les fois qu'il y a similitude de doctrine. Les croyances étant identiques, on voit très-bien comment les désirs, les besoins et les actes peuvent se ressembler; mais tant que chacun n'obéit qu'à lui-même, il n'y a aucune communauté, il n'y a pas d'action commune. Si cette similitude de tendances n'est convertie en une unité pratique par une institution positive dont émanent le commandement, l'ordre et la rémunération, il est impossible qu'il en résulte l'unité d'action.

En fait, cela ue s'est jamais vu, même dans les plus petites choses. Prenons un exemple : supposons qu'il s'agisse d'un travail matériel quelconque. 11 faut d'abord un plan, c'est-à-dire une première réduction à l'unité». Nous pouvons admettre que tous les travailleurs aient été consultés et aient accepté ce plan; mais il n'en est pas moins un dans son origine; car un plan est toujours une invention^ c'est-à-dire le produit d'une initiative individuelle. Il est également un dans ses conséquences; car il détermine la direction^ la marche et le but du travail. Ce n'est pas tout: il faut ensuite arrêter le jour, l'heure de la réalisation et la manière d'y procéder. J'admets encore que tous aient été consultés et que tous aient pris part à la décision. Cette décision est une nouvelle réduction à l'unité. Comme il y a eu quelqu'un pour proposer le jour, l'heure et le comment, il y aura quelqu'un pour annoncer que le moment est venu. Mais ce moment venu^ il faut encore que les travailleurs soient classés selon les nécessités diverses de ce travail, il faut que leurs efforts et leurs aptitudes soient coordonnés; de là la nécessité d'une hiérarchie et aussi en définitive d'une direction, en un mot une nouvelle réduction à l'unité. Enfin partout ou un grand nombre d'hommes sont réunis, où il est possible de faillir, de bien et de mal faire, il faut une règle^ un ordre, une discipline, un

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juge 9 c*esl-à*dire encore le pouvoir, encore

Tunité.

1 75. Des écrivains modernes ' ont mis en doute la nécessité et l'utilité du gouvernement. Ils ont confondu dans le même anathème toute espèce xl'autorité. Contrairement à Hobbes qui préconisait le despotisme en haine de Tanarcbie^ ils ont préconisé l'anarchie en haine du despotisme. Je crois que ces écrivains ne disaient pas toute leur pensée; leur exagération était un calcul; ils demandaient la licence pour avoir la liberté. L'anarchie en elïet ne peut être un état social; elle n'a même jamais existé complètement en aucim pays. Les moments de trouble auxquels les historiens donnent ce nom, sont caractérisés par l'arfaiblissement ou la dispersion des pouvoirs sociaux, mais Jamais par leur absence absolue. En cherchant bien et partout, on ne trouve d'exemple d'une véritable anarchie que parmi les bandes sauvages de l'Australie, chez lesquelles le caprice^ la violence et la faim régnent uniquement. Ce serait à tort que Ton voudrait joindre à cet exemple celui des Groénlandais ou des Lapons. Ceux-ci vivaient, et quelques-uns vivent encore, dans l'état de famille; ils obéissaient donc a une discipline qui réglait l'intérieur de ces

1 . Notamment Prondhon et les écriyaios qui se sont inspirés de loi.

petites sociétës, et à des coutumes qui fixaient leurs rapports.

Théoriquement il est facile de démontrer que Tabsence d'autorité et surtout l'absence de gouver* nement est incompatible avec la vie sociale. Je ne sais s'il existe quelqu'un pour qui cette démonstration soit nécessaire; je l'entreprends néanmoins parce qu'elle ne sera pas longue.

Il n'y a pas similitude entre les buts de nature individuelle qui nécessairement régneraient seuls dans l'état d'anarchie et un but de nature sociale. L'intérêt individuel est borné quant au temps, quant à l'objet qu'il se propose; il est toujours indifférent et souvent hostile aux intérêts des autres. L'intérêt public au contraire comprend tout le monde; il est commun, il est immense et quelquefois indéHni quant au temps et quant aux efforts qu'il exige pour être accompli; il se présente sou* veut comme un sacrifice du présent à l'avenir. Tandis que pour achever les choses individuelles, il ne faut que des volontés contradictoires, multiples, variées comme les choses elles-mêmes, pour accomplir la chose sociale il faut que toutes les volontés et toutes les actions concluent à l'unité, c'est-à-dire, en défmitive, à un gouvernement. Il n'y a pas une époque importante dans l'histoire où celle différence des intérêts individuels et des intérêts sociaux ne se manifeste parles oppositions

les plus ëvidentes. Que Ton cherche comment ont été accomplis tous les grands progrès qui sont la gloire des siècles ccoulés, on trouvera constamment que le bienfait a été réalisé gr&ce à une exagération momentanée de la force gouvernementale et parla suballernisalion d'une résistance qui venait des passions ou des intérêts individuels. Il est peut-élre malheureux que les choses soient ainsi ; mais elles ne sont pas autrement. La science ne consiste pas à le nier, mais à le reconnaître.

Quanta l'anarchie, la théorie et l'exemple démontrent que c'est un état bien plus contraire au bien-être individuel que les exagérations même du pouvoir gouvernemental. Qu'est-elle, en effet? C'est l'insécurité parfaite et constante de chaque heure pour chacun et pour tous; ce n'est, à coup sûr, ni la liberté, ni l'indépendance pour personne; car c'est la domination des forts sur les faibles et une lutte constante entre les forts. La protection n'est nulle part, chacun ne peut compter que sur lui-même; et quel appui peut-il trouver dans ses propres forces, lorsqu'en réalité il est seul contre tous? Cet état est si affreux que les hommes s'en effrayent, seulement d'y penser. Ils préfèrent tout, même le despotisme, à la seule crainte d'un pareil danger.

1 76. 11 ne peut pas plus y avoir de société politique sans gouvernement que de société sans but

LE GOUVERNEMENT. iOl

commun d activité. En général c'est parce qu'on confond l'administration et le gouvernement, qu'on seplainld'êtrelropgouverné:c'estd'étretropadministré qu'il faudrait dire. L'exagération administrative, comme nous le verrons plus tard, conclut à un intolérable despotisme même dans les pays où existe la liberté politique. Dans une telle situation on comprend que l'ennui et la mauvaise humeur dépassent toutes limites. Au reste la confusion dont il s'agit est si bien établie que dans des traités spéciaux on a été jusqu'à dire que l'administration était le gouvernement intérieur des États. Malgré les démentis fréquents donnés à cette opinion par les événements, malgré la contradiction évidente qu'y opposent les usages constitutionnels, elle est, je crois, universelle parmi nos hommes d'État et tend constamment à se généraliser dans la pratique. C'est une grave et dangereuse erreur.

Le gouvernement n'est nullement identique à l'administration, quoiqu'il en soit la tête et !e principe, quoiqu'il en soit le législateur. Il est vrai qu'il existe une administration qui est une dépendance du gouvernement : l'administration centrale. Mais ce n'est pas la seule. Ce serait a tort qu'on considérerait l'administration comme l'ensemble des institutions de conservation au point de vue de leur direction et de leur centralisation.

102 TRAITÉ DE POLITIQIK.

Il y a en eifet des pays el des époques daiis Thistoire où il se trouve que les choses sont atusi. Mais, comme nous Tavons déjà dit, cette ceulralisation convient à certaines choses et ne convient point à d'aiitres. La plupart des institutions de conservation peuvent très-bien s'administrer elles-mêmes, sans autre dépendance que celle de la loi. L*administration centrale n*est que le moyen par lequel le gouvernement entre en contact avec ces institutions lorsqu'il est nécessaire. Au reste nous traiterons des rapports du gouvernement avec l^administration dans un prochain chapitre où ces difficultés seront, je Tespère, éclaircies.

1 77* On a dit encore qu'au point de vue même du progrès, l'intervention d'un pouvoir public et à plus forte raison d'un gouvernement était plus nuisible qu'utile et que les efforts individuels suffisaient. Sans doute ledébut, dans une progression quelconque, émane toujours d'une conception individuelle; mais si l'idée initiale n'était jamais qu'individuelle, la plupart du temps la progression n'aurait pas lieu; elle resterait à l'état de projet ou de desideratum.

On comprend qu'une découverte scientifique, l'invention d'un procédé industriel se propagent de proche en proche et deviennent ainsi en quelque sorte des propriétés publiques; mais il n en est pas ainsi en toutes choses et particulière-

LE GOUVERKEIVIBNT. i03

ment dans les plus importantes^ clans celles qui touchent à la constitution de la sociétë. Par exemple, que resterait-il à nous autres Français de notre révolution, si la législation n'avait converti en réalités eiïectives une partie de ses promesses et de ses principes? c'est par là que la face de notre société a été changée. Nous n'avons pas obtenu tout ce que nous désirions, tout ce que nos pères ont cherché à travers tant de luttes et de travaux. Nous jouissons seulement des biens qui ont été garantis par des institutions ; mais si nous conservons Pespérance et la volonté d'obte* nir un jour tout ce que la révolution a promis, c'est grâce aux réalisations qui ont été opérées.

Supposons maintenant que cette législation dont nos Codes forment la partie la plus assurée, n'existe pas^ supposons que tout ait été laissé à l'arbitraire des hommes et voyons quel eût été le résultat final. Un seul exemple suffira pour mon« trer combien, sans l'appui légal, eussent été incertains dans l'application les principes les plus hautement proclamés par notre révolution. Rien n'a paru plus juste alors au point de vue individuel, rien n'a paru plus utile au point de vue social, rien n'était plus fortement réclamé que l'égalité de partage entre les enfants dans les successions. La loi Ta établie^ moins sans doute dans le but de satisfaire à des réclamations individuelles, quelque

îOk TRAITÉ DE POLITIQUE,

justes qu elles fussent d*ailleurs, que dans celui même de Tœuvre d'égalité générale qu'elle pour* suivait partout. En effet l'égalité de partage dans les successions est un des moyens les plus puissants pour détruire l'extrême inégalité des Fortunes qui est toujours le commencement de l'inégalité politique entre les hommes et en même temps pour donner au plus grand nombre possible cette participation à la propriété qui est la meilleure garantie de sécurité et de dignité pour tous. Nous voyons maintenant le résultat de cette législation. Il n'y a pas de pays où la propriété soit plus divisée qu'en France, il n'y a pas de pays où il y ait plus de propriétaires, où le sentiment d'égalité soit si général et si fermement établi. Supposons que la loi, dont il s'agit, soit supprimée; sans aucun doute, le droit d'atnesse et les substitutions ramèneraient, en moin? d'un siècle, ce que le nouveau régime a voulu détruire.

Ce serait à n'en pas finir s'il fallait citer tous les progrès qui n'ont été définitivement acquis que par la sanction légale ou par l'intervention des pouvoirs publics. La société en corps et le législateur n'inventent pas les idées ou les doctrines qui produisent la progression , mais ils les adoptent ; la société les sanctionne; elle les revêt de sa puissance, elle leur donne la stabilité et en fait le progrès réalisé.

II est d'ailleurs des progrès ({u'évidemment la société seule est capable d'accomplir. Nous sommes trop voisins de la révolution pour qu'il puisse s'élever à cet égard le moindre doute. Il suffit même de regarder autour de nous, de compter seulement les événements du jour en quelque sorte pour en être assurés. Ne venonsnous pas de voir en effet en 1848, les paysans corvéables de la Hongrie, convertis en propriétaires du sol qui auparavant ne leur était concédé qu'à titre précaire? l'unité et la liberté parlement taire ne se sont-elles pas établies sous nos yeux en Italie? Ne voyons-nous pas, en ce moment même, la Russie transformer ses millions de serfs en agriculteurs, en ouvriers et en serviteurs libres ? Enfin, n'assistons-nous pas à la transformation du droit public européen?

Pendant longtemps, on n'a compris l'avancementdeschoseshumainesqu'à l'égard des sciences, des arts et de l'industrie. Aussi est-ce dans cet ordre de travaux seulement, que l'on a créé des institutions destinées à exciter ou à propager le mouvement et dans les sciences particulièrement a provoquer les découvertes et les vérifier. Or, à quoi bon ces créations, où en serait Tulilité, si en effet l'intervention sociale ne servait à rien dans le progrès 1

Il est peut-être aussi difTicile de trouver une so-

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lutioo ou de faire une découverte dans les sciences pures et dans les sciences appliquées que dans les choses sociales; mais, à'coup sûr, il est beaucoup plus facile d'y commettre des erreurs. A cet égard, de combien de mensonges et d*à peu près volontaires ou involontaires le public n*est-il pas dupe? Les corps savants se sont eux-mêmes trompés ; ils ont commis des erreurs graves ; ils ont couronné des approximations; mais qu'arriverait-il s*ils n'existaient pas, si les individus étaient com* plétement livrés à eux-mêmes? On cite incessamment l'Amérique du Nord dans ces questions; mais on oublie que l'Europe est à côté d*elle et que cette Amérique elle-même a jugé une discipline nécessaire. Elle s'est donné des corps savants ; ceux-ci se sont fondés librement sans doute^ mais ils n'en remplissent pas moins la fonction de ceux qui chez nous ont été établis par l'État. En définitive, je conclus, car il faut terminer, que lorsqu'on a affirmé le progrès comme un fait purement individuel, on en avait oublié complètement le côté social.

ŒmD

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