D£ LA DESTINATION NÉCESSAIREMENT PROGRESSIVE DU GOUVERNEMENT
178^ On ne peut définir les pouvoirs publics autrement que par leur fonction. Or, d'après cette règle, le gouvernement doit être détini une institution de progression. Telle est au reste la conclusion de ce qui a été dit précédemment. En eflet, puisque c'est l'acceptation d'un but d'activité commun qui met les hommes en société, puisque c'est l'action vers ce but qui les constitue unité active et qui les fait uns^ puisqu'enBn tout mouvement vers le but est un acte de progression ^ on est obligé de conclure que le gouvernement, c'est-à-dire l'institution qui représente l'unité d'action, est, en principe, l'institution de progression par exceU lence.
i08 TRAITÉ DE POLITIQUE.
179. La définition que je viens de présenter, devra, je ne me le dissimule pas, paraître au moins étrange au plus grand nombre des lecteurs. On pourra n'y voir qu'une simple utopie; on pourra dire que jusqu'à ce jour les gouvernements ne se sont guère doutés qu'ils fussent chargés d'une pareille mission. J'ai à démontrer (]ue cette proposition n'est point aussi excessive qu'elle le semble au premier coup d'œil.
Remarquons d'abord qu'il est peu de gouvernements qui, en poursuivant un but même purement égoïste, n'aient pris pour prétexte le bien public et n'aient eu la prétention de travailler dans l'intérêt de la société. Sans autre but que ce simple semblant, ils furent pres(|ue toujours conduits à se dire ou se faire les représentants de quelque besoin social ou de quelque passion populaire. Et quand même ils ne faisaient que le dire, ils donnaient^ par cela seul, aux sentiments publics une autorité qui devait se faire sentir plus tard. Lorsque au contraire, mais plus rarement^ ils accomplissaient leurs promesses, ils se trouvaient par ce seul fait dans la voie du progrès autant qu'y étaient les besoins et les passions de la société. Ainsi s'explique comment un gouvernement, même purement égoïste, a pu devenir, par moments et sans s'en douter, un agent du progrès.
f.a progression sociale depuis les temps histo-
riques est un fait incontestable ; la participation des gouveraements à ce mouvement Test aussi. La société comme les pouvoirs ignoraient également que telle était la loi de leur existence; mais ils y obéissaient par une sorte de nécessité inhérente à cette existence même. Aussi, pour nous, la question n'est pas de savoir à quel point ils avaient conscience de leur fonction, mais comment ils ont pu Taccomplir sans s'en rendre compte.
1 80^ Il y a pour tout pouvoir, de quelque nature qu'il soit, une nécessité inhérente à sa qualité même de pouvoir, c'est de se montrer, c'est d'agir. On n'est pouvoir qu'à condition d'agir ; si on cesse d'agir, on cesse d'être et on ne tarde pas à être remplacé. Aussi, en consultant l'histoire, trouvet-on que les gouvernements, sauf quelques époques de défaillance parfaitement explicables d'ailleurs, n'ont jamais été longtemps tout à fait inactifs. Ils se sont toujours mis à la tête d'un mouvement quelconque ou y ont pris parti. Sans avoir la moindre notion de la loi à laquelle ils obéissaient, ils cherchaient le mieux ou ce qu'ils croyaient tel, tantôt dans le seul intérêt de leur pouvoir ou d'une dynastie, tantôt dans l'intérêt de leurs peuples en vertu d'une conviction religieuse ou morale, tantôt en vue de la grandeur ou de la gloire. Or, ils choisissaient nécessairement leur but d'ac-
iiO TRAITÉ DE POLniQUE.
tivitë ielon les données de Tëpoque où ils vivaient et par suite ils travaillaient à Tëtat futur qui semblait le plus propre au développement, à la confirmation ou à la modification de ces données*
Sans doute il s*est trouvé trop souvent des gouvernements qui se sont trompés ou qui ont mal choisi leur route. S'il n'eût existé qu'un seul gouvernement au monde, qu'un seul gouvernement dans la même civilisation, le danger eût été grand mais il y avait autant de gouvernements que de nations et tous ne se trompaient pas en même temps. L'erreur de l'un empêchait ou corrigeait l'erreur de l'autre et le plus souvent provoquait une politique d'opposition qui se trouvait alors dans la vraie voie, dans la voie du succès, c'est-àdire en rapport avec les besoins progressifs de l'époque.
Il s'est trouvé des princes qui tentaient de changer la situation présente pour revenir vers le passé; mais soit l'insuccès, soit le mal qui résultait du succès lui-même, servaient de leçon pour un suc* cesseur ou un voisin plus habile. Ainsi la rétrogradation devenait ou impossible, ou seulement momentanée et partielle. Les gouvernements, ne pouvant opérer l'œuvre de régression sans danger pour leur pouvoir, étaient en quelque sorte forcés de travailler, les moins intelligents à la
LB GOUVERNEMENT. iH
conservation du présent, les plus capables ou les plus ambitieux à la recherche du mieux. ,
L'histoire a donné le nom de grands à des princes qui ont puissamment remué les affaires humaines et dont l'action a changé sous quelques rapports la face du monde. Les uns ont eu seulement des succès, les autres, après de grands succès ont subi des revers qui ont détruit tout ce qu'ils avaient tenté de fonder. Pourquoi les uns ont'ils réussi, pourquoi les autres ont-ils échoué? C'est que le but, poursuivi par les premiers, était dans le sens même de la marche delà civilisation; tandis que les seconds, ou se trompèrent sur la direction du progrès ou n'en tinrent compte et voulurent substituer leurs volontés aux tendances des sociétés. Parmi les premiers, il faut compter Alexandre, César, Constantin, Charlemagne; parmi les seconds, Charles-Quint et notre ^rrz/z^ Napoléon qui ne poursuivit que l'idée de soumettre l'Europe ù un maître unique, lorsqu'il s'agissait de donner la liberté aux peuples et de fonder sur cette liberté la fédération européenne.
181 • Il y a eu, de tout temps, il y a encore dans les gouvernements ce qu'on appelle des maximes d'État. 11 en est qui concernent les relations extérieures ; il en est qui sont relatives à la politique intérieure. C'est toujours quelque prince habile ou quelque grand ministre qui les établit, à une
n2 TRAITÉ DE POLlllQUE.
époque plus ou moins éloignée, comme principes généraux d'action vis-à-vis de certaines circonstances données. L'expérience en démontre la valeur. Ce prince ou ce ministre en tirent hon^ neur et puissance. Leurs successeurs les imitent et les suivent jusqu à complet épuisement du principe, c'est-à-dire, jusqu*à ce qu'il ait produit pour le pays et pour eux-mêmes tout ce qu'il pouvait donner. Ces maximes ont été, pour chaque pays, Tun des éléments principaux du progrès dans un sens ou dans un autre. Ainsi, en France, ce fut une maxime de politique intérieure chez les premiers Capétiens de favoriser la révolution des communes, de prendre le parti de la bourgeoisie insurgée contre les seigneurs et même contre le clergé. L'autorité monarchique dut à cette politique un ac* croissement considérable ; mais le pays en profita également. Cependant cette maxime se trouva épuisée lorsque la révolution des communes fut achevée. Elle fut i^mplacée par une autre dont l'auteur est saint Louis *. Ce fui d'appeler les députés des bonnes villes de France aux plaids royaux où auparavant on n^admettait que la noblesse et le clergé. Delà devaient sortir etsortirent en efTel les États généraux. Mais tandis qu'eu An-
m^^ffcrs ffrs r,-tf f/tr Fntmr^ l» I, p. 82, S3, 84, 1)3, 94,
gleterre la maxime produisait son plein efTet, grâce à l'alliance de la noblesse avec les communes, chez nous elle fut comme effacée par l'union des tristes princes de la branche des Valois avec notre no* blesse féodale. Néanmoins l'idée nouvelle eiil probablement triomphé sans les terribles guerres anglaises ou plutôt féodales du quatorzième siècle. Quant à l'ancienne maxime, elle se transforma, sous Louis XI, en un simple principe d'autortié, qui longtemps et rigoureusement suivi, conclut à la monarchie de Louis XIV^.
Je pourrais dans l'histoire de nos gouvernements citer encore plusieurs autres maximes d'État relatives à la politique intérieure, d'une valeur égale ou moindre; mais je me bornerai à l'exemple précédent. Il suffit pour indiquer comment lasériede ces maximes qui se succèdent, soit dans le gouvernement, soit dans l'administration d'un pays^ finissent par constituer une véritable série progressive. 11 me reste à dire un mot des maximes d'État qui concernent les relations extérieures.
Les relations extérieures donnent souvent naissance à des nécessités dont la conclusion est un progrès intérieur. Le premier devoir d'un gouvernement et son premier intérêt est de défendre le pays, de le conserver dans son intégrité et quelquefois de l'accroître. De là, pour lui, la nécessité de n'être, sous aucun rapport, inférieur en forces à
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ses voisins. De là, par conséquent, Tobligation de les suivre dans tout ce qui ajoute à la richesse, à l'accroissement, à l'énergie de la population et à Tintelligence publique. C'est là une maxime d'État qui prime toutes les autres. Les gouvernements purement despotiques, y obéissent aussi bien que les gouvernements libres. Pour avoir la preuve de ce fait, nous n'avons pas besoin d'aller bien loin. Nous avons vu, de nos jours, plusieurs gouvernements prendre l'initiative de réformes auxquelles leurs peuples paraissaient ne pas songer et que certainement, ils ne réclamaient pas. Ainsi la Turquie s'efibrce de changer complètement de système ; elle cherche dans l'imitation de l'administration européenne les moyens de rétablir une puissance qui menace ruine. La Russie, après la guerre de Crimée, s'est recueillie, comme on a dit; et nous la voyons chercher, par Tabolition du servage, à produire chez elle les éléments de force que l'usage de la liberté individuelle a donnés aux nations occidentales dont elle a si cruellement éprouvé la supériorité. Enfin, par des motifs semblables et pour trouver l'unité qui lui manque, nous avons vu la réactionnaire Autriche concéder à ses peuples le droit de représentation. C'est ainsi que, tôt ou tard, un progrès opéré par une heureuse initiative dans un pays, se propage dans tous les autres.
LE GOUVERNEMENT. i 1 5
Ce serait une curieuse histoire que celle des maximes d'État dans chaque pays et de leur influence tant intérieure qu'extérieure. Le livre de Montesquieu sur la grandeur et la décadence des Romains est un modèle dans ce genre. Mais, comme je ne fais pas cette histoire, je me bornerai à citer encore quelques exemples aOn de bien convaincre le lecteur de la valeur et du rôle des maximes d'État. Le fameux testament de Pierre le Grand n'est rien de plus qu'un principe d'action de ce genre. L'Angleterre a des maximes d'État qui datent de plus de quatre siècles et qu'elle suit encore dans sa politique à l'égard du continent et surtout de la France. La France avait autrefois une de ces maximes à l'égard de l'Allemagne, mais elle semble l'avoir oubliée. Enfui, pour exprimer nn c/esideralum^ ce devrait être une maxime pour l'Espagne, pour l'Italie, pour le Portugal, pour la Belgique, pour la France, qu*une alliance au moins défensive entre tous les peuples qui sont, comme on dit aujourd'hui, de race latine. Ce serait un beau début pour la fédération européenne.
182. Je crois avoir sufTisatnment démontré que des gouvernements ont pu devenir et ont été en effet, sans s'en douter, agents de la progression sociale. Je crois par là avoir également justifié autant qu'il était nécessaire, même à l'égard du passé, ma défmition du gouvernement.
116 TRAITE DK POLITIQUE.
Sans doute, il y a eu aussi des gouvernements réactionnaires; mais la réaction ne produisant pour eux-mêmes qu'afTaiblissement du pouvoir et maux de toutes sortes^ elle ne fut jamais de longue durée. Les successeurs, ainsi que je Tai déjà fait remarquer, prennent une route contraire. Le règne de ce Charles VI, dont j*ai déjà parlé, fut un type de réaction. Son gouvernement s'unit, je le répète^ avec la noblesse contre les communes. Jamais non plus pouvoir ne tomba si bas. La branche des Valois, sans' le secours miraculeux de Jeanne d'Arc, eût été remplacée par une dynastie étrangère. liCS successeurs de Charles VI suivirent une autre politique. Charles VII se donna une force militaire qui n'était plus féodale; il créa l'armée permanente. On sait quel adversaire implacable les prétentions féodales rencontrèrent dans Louis XL
Il y a eu aussi des princes qui, par paresse, par indifférence, par incrédulité à l'égard de tous les principes et de toutes les croyances, se firent immobiles, trouvant que tout était au mieux du moment où ils se trouvaient bien; ceux-là ne vou< laient vivre que pour eux-mêmes. Louis XV est un modèle parmi ces princes; mais qui oserait dire que les lâchetés, les abandons, la vie scandaleuse de ce roi ne furent pour rien dans les malheurs de I^uis XVI ?
Les exceptions du genre de celles que je viens de citer ont été malheureusement trop fréquentes; mais ce sont des exceptions ainsi que l'atteste évi<> demment le progrès social. Et fussent-elles plus nombreuses encore, elles ne prouveraient rien contre la définition que je veux faire prévaloir. Elles nous représentent le mal et le faux en fait de gouvernements. Nous sommes obligés de les admettre ; mais nous ne devons pas, nous ne pouvons pas en faire la règle. Serait -il raisonnable, lorsqu*il s*agit de définir et de nommer, de prendre pour base ou pour caractéristique des exceptions et des monstruosités ?
1 83. Pour satisfaire complètement le lecteur, il me semble qu'il reste encore une difficulté à résoudre : c'est de savoir comment des gouvernements qui ignoraient jusqu'au mot de progrès, qui n'en avaient aucunement Tidée, ont pu ne pas se tromper plus souvent, et^ bien plus, ont trouvé, sans trop de peine, à ce qu'il semble au moins aujourd'hui, la vraie voie de la progression. Je vais m'occuper de cette question en prenant, comme précédemment, pour base d'examen notre histoire de France. H sufBt de quelques mots pour réclaircîr.
Les gouvernements dont il s'agit ont eu deux guides, leurs propres sentiments d'abord et ensuite les tendances des masses. Tous avaient^ à un degré
n8 TEAITÉ DE POLITIQUE.
OU à un autre, le sentiment national et les croyances religieuses qui les mettaient en sympathie avec ces masses; ils avaient surtout le sentiment du pouvoir. Or, iln'y s^pasde pouvoir qui ne soit contesté et qui par suite ne recherche la force nécessaire pour soumettre les opposants. S'il se trouve un côté où il ne croie avoir rien à craindre pour lui-même, c'est là inévitablement qu'il la cherchera, et c'est ainsi en effet que procédèrent les premiers rois de la troisième race dont j'ai déjà parlé. La puissance de la noblesse féodale leur faisait obstacle en toutes choses. Ils étaient toujours oblij^és de compter avec elle. Aussi dès qu'ils virent apparaître un adversaire de cette noblesse, ils s'empressèrent de faire en quelque sorte alliance avec lui. Ce premier adversaire fut la commune ; le second fut le serf qui voulait s'émanciper et achetait à son seigneur sa liberté moyennant finances. Dans celte double tendance, le gouvernement n'aperçut aucun danger; il n'y vit qu'une force qui échappait aux seigneurs et qu'il s'agissait de faire sienne en la protégeant. En cette circonstance, il n'eut point l'initiative; il profita seulement d'une occasion qui se présentait; il se borna à généraliser une transformation dont il n'avait pas eu l'idée. Quant à la réunion des députés des bonnes villes dans le plaid royal, il parait bi( Il évident (]ue ce fut saint Louis qui en fut
le premier auteur. Cette mesure (ut même accueillie avec répugnauce et comme une obligation onéreuse; mais il paraît qu'elle n*eut d'abord pour but que d'établir une cerlaine régularité administrative. Les premiers États généraux ne furent réunis qu'en 1302, sous Philippe le Bel, à Toccasîon de ses démêlés avec Boniface VIII K
Les tendances populaires ne sont pas plus difficiles à expliquer que la politique des rois. Elles furent d'abord inspirées par les sentiments naturels et en quelque sorte instinctifs propres h Tespèce humaine. Sans doute on peut citer plus d'un pays où ces sentiments semblent s'élre éteints; dans notre civilisation moderne et en France, ils étaient nourris et incessamment excités par l'éducation. Il ne faut pas oublier en effet de quelle nature était renseignement chrétien. Que l'on pense ce que Ton voudra de la forme sous laquelle il atteignait les masses, il n'en est pas moins vrai que les hommes y apprenaient qu'ils étaient également responsables et qu'il n'y avait entre eux d'autre différence, devant Dieu, que celle des mérites. Cet enseignement était répété chaque jour. Les sacrements le confirmaient. C'était le même baptême, la même communion qui étaient donnés
i , Voyez la France sous Philippe le Bel^ par Edgard Boutaric.
à tous. Et n'élait-ce pas une prétention monstrueuse de considérer comme inférieur à soi celui auquel Dieu daignait se communiquer lui-même et qu'il Taisait parlicipaut de sa cbair et de son sang ! Ajoutez à cet enseignement la haine et les abus du privilège qui naturellement portent les Iioninies à rêver d*un svstème contraire et à le vouloir. Quel fut, dans un milieu ainsi prépaie, le premier initiateur de la consmune, quels furent les premiers serfs qui se rachetèrent, il importe peu ! Les deux initiatives étaient une conséquence nécessaire de Tétat des choses; elles sont suffisamment expliquées.
Une fois la révolution des communes achevée et le servage aboli, le grand progrès à faire dans notre pays était l'organisation et rétablissement des États généraux comme institution périodique et régulière, comme partie du gouvernement; mais là allait s'élever un contrôle, on apercevait un pouvoir; on craignait des résistances. C'était une inconnue dont on n'avait pas calculé la portée. Aussi princes, ministres et noblesse se trouvèrent d'accord contre une pareille institution. Ce que voulait la cour, c'était un pouvoir monarchique incontesté et absolu. Toutes les branches de la dynastie capétienne qui se succédèrent sur le Irône furent d'accord à cet égard. On ne recourut aux États généraux que dans des circonstances
exceptionnelles et dans les dangers de l'État, comme à une mesure suprême; et, chaque fois, Tautoritë que le pouvoir royal reçut des décisions de ces assemblées fut une preuve de l'autorité qu'elles pouvaient acquérir elles-mêmes, c'est-àdire à ses yeux une preuve contre elles. C'était un motif pour n'en pas vouloir comme institution régulière. On 1 ajourna indéfiniment malgré les réclamations de l'opinion publique. Ce fut une faute qui eut son échéance finale à la Révolution française.
Je manquerais le but que je poursuis dans ce chapitre si je ne faisais remarquer que malgré cet abandon d'une des tendances les plus évidentes et les plus importantes de la civilisation en France, le gouvernement cependant ne déserta point complètement toute action progressive. Il faut lui tenir compte de la part qu'il prit aux affaires européennes, où son intervention fut à plusieurs reprises utile à la marche de la civilisation ; il faut lui tenir compte encore de ses efforts pour agrandir la France et lui assurer de puissantes alliances. Quant à l'intérieur, si son but constant fut l'exaltation du pou* voir monarchique, au moins fut-il conduit à un certain nombre d'améliorations qui ne profitèrent pas seulement à lui-même, mais encore au pays. Toute résistance féodale fut effacée; ce fut un progrès pour la liberté individuelle. L'industrie et
ilf TRAITÉ DE POLITIQUE.
le commerce furent protégés. L'administration devint plus uniforme; mais^ chose remarquable, c'est dans Tadministration de la justice et dans Tadiiiinistration militaire que les améliorations furent les plus considérables, il est vrai que tout ce que ce gouvernement, et peut-être le public du temps, considéraient comme des améliorations, notamment dans l'administration des provinces et des communes, dans Torganisation de Tindustrie, oe le serait plus à nos yeux*. ^
Quelle différence dans les destinées de la France si les États généraux étaient devenus une institution régulière, si ce progrès, inJiqué dès le quatorzième siècle, eût été résolument opéré, résolument poursuivi comme la révolution des communes, comme Tafiranchissement des serfs. Sans doute, il eût fallu de grandes transformations pour en' faire une institution représentative telle que nous la comprenons aujourd'hui. Mais, en attendant, quel bien n'eût pas produit leur intervention dans les alfaires? que de richesses sauvées! que de guerres stériles, sans utilité pour l'Europe, sans utilité pour la France, eussent été épargnées ! Plus de dilapidations des fmances; plus de ces guerres princières ou féodales, dites du bien pu-
i . Voyez Histoire de r administration en France^ par Dareste de la Ghavanne.
blic, qui tounneolèreDt le règne de Louis XI et jusqu'à la roioorité de Louis XIV. Les terribles guerres civiles, plutôt féodales que religieuses du seizième siècle, eussent peut-être été évitées; elles eussent au moins été amoindries. L'unité admi* nistrative, fmancière, législative, se serait faite partout. Le cruel système de la procédure pénale eût été réformé. Le jury eût sans doute été établi et la publicité eût pénétré partout. Eufm, les par* ties détachées de la France par TeRet du système féodal et dont on eut tant de peine à ressaisir quelque lambeaux, se seraient spontanément rattachées à leur première patrie par le seul désir de jouir des bienfaits de ses institutions.
Quelle diiïérence aussi dans la destinée des princes ! lis eussent sans doute été obligés de subir le contrôle des Étals ; mais n'eût-il pas mieux valu accepter une opposition régulière, au nom des intérêts nationaux, que de rester en proie, comme ils le furent, aux intrigues de cour, et d'être toujours entre les mains d'un parti? Le paisible contrôle des États n'eût-il pas été préférable aux hostilités des grands vassaux, aux guerres sous prétexte de bien public, aux résistances armées, aux conspirations, aux émeutes, aux révoltes des villes ou des provinces ? Il eut, sans doute, fallu renoncer au pouvoir absolu qu'on ambitionnait; mais que de fautes évitées! que d'écliecs péui-
i24 TRAITÉ DE POLITIQUE,
bles épargnés à la dignité royale I Plus de ce favoritisme qui fit tant de mal; plus de ces scandales de cour qui désbonoraiçnl la couronne! Louis XIV u^eùt pas été le roi absolu qu'il a été ; cependant son règne n'eût perdu aucune de ses grandeurs réelles; seulement la fin n'en eût pas été troublée par de cruels revers et des mesures déplorables. Un jour arrivera, sans doute^ où la doctrine du progrès fera l'objet d'un enseignement sérieux et complet y où elle sera classée parmi les connaissances nécessaires, où enfin elle sera considérée comme Tacbèvement des éludes qui constituent ce que nous appelons les humanités. Nul enseignement ne parait devoir être plus profitable. Il fournirait un des plus puissants instruments de critique, de jugement et d'invention dans les sciences, dans la philosophie et même dans les arts. Que de prétentions, que d'erreurs écartées à tout jamaisi On sortirait enfin de ce cercle d'idées fausses, déjà expérimentées ou déjà épuisées, où tourne incessamment l'esprit humain, croyant, à chaque pas qu'il y fait, trouver quelque chose de neuf ou quelque chose d'excellent, lorsqu'il ne fait que rhabiller, pour la quatrième ou cinquième fois au moins, des vieilleries depuis longtemps indignes de son altentirm. Mais, c'est surtout en politique que les avantages d'un tel enseignement seraient manifestes.
LE GOUVERNEMENT. iîH
Lorsque la doctrine du progrès sera généralement et complètement enseignée , lorsqu'elle sera présentée avec tout ce qu'elle possède de positif, avec sa méthode historique , ses méthodes de prévoyance et de probabilités, avec l'appui de cette longue expérience, tirée de l'étude du passé, qui est en même temps sa preuve et son plus pui&« sant moyen de divination , avec le magnifiquement semble de ses conséquences morales et le cortège des livres sérieux qui semblent avoir été faits pour elle et par elle ; lorsqu'enfin le progrès sera démontré non-seulement comme une loi de Thuma* nité, mais de plus comme une loi de Tordre uni«» versel; il n'y aura plus alors^ en politique, de ces résistances séculaires telles que celles que je signalais tout à l'heure, qui concluent toujours contre la dynastie qui les a entreprises; plus de ces oppositions qui vouent à la souffrance et à la misère des générations humaines. Lorsque les gouvernements seront convaincus que le progrès est la loi des choses sociales, que, de tout temps, ce qui a fait la grandeur et la force d'un pouvoir c'est un service rendu dans l'ordre nécessaire ou logique de la progression, nul d'entre eux ne préférera la voie stérile et dangereuse de la résistance à celle d'une direction progressive utile à lui-même et à l'humanité.
1 84. On se demande quelle serait la fonction
spéciale du gouvernement s'il n'ctait Fagent de la progression sociale ? En eflet, il n'y a, comme il a été dit, que deux espèces d'actions sociales, les unes pour conserver, les autres pour marcher vers le but. Or, nous avons vu et nous verrons encore que les faits de conservation sont plus ou moins indépendants les uns des autres, et qu'ils n ont pas besoin d*une unité qui les centralise. Chacune des institutions, qui s*y rapportent ou les représentent, j)eut se suffire, même pour ce genre de perfectionnement qui n'est pas le progrès, mais qui constitue le meilleur accomplisse* ment de la fonction selon la fmalité primitivement établie. Elles peuvent toutes en un mot jouir d'une certaine autonomie. Si cette situation n'est pas la meilleure pour toutes, elle l'est pour le plus grand nombre et elle est indispensable à plusieurs. La famille, la propriété, le commerce, l'in- < dustrie, l'agriculture, le crédit n'ont nul besoin de l'intervention du gouvernement. Celle-ci même y serait plus dangereuse qu'utile. L'éducation et l'instruction ont joui d'une complète autonomie dans le moyen âge ; elles en jouissent encore dans plusieurs pays, au moins partiellement; elles n'en sont pas plus mauvaises pour cela. C'est un prin* cipe que l'institution judiciaire soit tellement indépendante du gouvernement qu'elle puisse prononcer contre lui et le condamner comme un
simple particulier. De même c'est un problème toujours cherche , non pas insoluble, car il a étë résolu dans le moyen âge et dans plusieurs républiqueSy mais enfîn qui ne l'est pas en ce moment chez nous, (]ue de rendre la force militaire assez indépendante du pouvoir exécutif pour qu'elle ne puisse jamais être employée contre la nation. C'est encore un prfncipe dans les pays libres que l'administration des finances soit assez indépen* dante pour qu'elle résiste toutes les fois qu'on veut exiger d'elle ce que la loi ne permet pas. Quant aux administrations locales, quant aux communes, nul doute que l'état qui leur convient le mieux, c'est l'autonomie dans les limites de leurs fonctions!
Que resterait-il donc au gouvernement dans un État moins administré que le nôtre^ dans un État dont la possibilité est évidente et dont , au reste, l'Amérique du nord nous a offert un exemple; que lui resterait-il s'il n'était agent de la progression sociale?
Il n'y a qu'un seul fait de conservation, toujours exceptionnel il est vrai, où une nation, quelle que soit sa constitution, a besoin de représenter son unité par un pouvoir; c'est le cas de défense contre l'étranger, le cas de guerre, le cas de conquête ou d'alliance; mais l'action opérée dans ces circonstances doit être comprise dans ses
actes de progression. Elle est, en effet, une nouvelle afiirtnation de Tunitë nationale, un accroissement de la tradition et de la nationalité , c'est-àdire un véritable progrès.
Admettre que la fonction spéciale du gouvernement n'est pas le progrès mais l'administration ; admettre que le progrès ne peut jamais être, de sa part, qu'un acte exceptionnel, tandis que l'admi* nistration est son œuvre continue, c'est accéder aux opinions d'une école qui tend à se former chez nous et qui ne reconnaît au gouvernement aucune capacité progressive, qui ne voit en lui qu'un centre administratif et qui part de là pour en contester l'utilité. Cette école ne voit pas pourquoi r unité sociale a besoin d'être représentée par un pouvoir permanent. Elle admet le gouvernement tout au plus comme une fonction intermittente et transitoire, une sorte de congrès réuni exceptionnellement pour des besoins accidentels et aussi exceptionnels que la réunion elle-même. Une société, à ses yeux, n'est, avant tout, qu'une fédération d'individus ou de familles. Pour que la société subsiste^ dit-elle , il suffit de l'opinion, du consentement commun, de l'habitude, de la communauté de langage et enfin du voisinage.
Je ne discuterai pas cette doctrine qui me parait avoir été inspirée par un honorable sentiment de la liberté individuelle et plus encore par la haine
du despôtistoe etl'éhhuî~d*èfe''ë'trdp âdrQihrstrié. Èl\e est a^'àîiréurs asèëz dîffifcileli sâfisîr; car éllé'ife se compose encore ^tie de û2gafîbnsr3e''pSbWfàts lie ïrômper sut sfë ioh'fcfusrdÉii; ' Je'hVtf 'ai 'fàît mention qûe'pôuT'ëclàîrtfir éï'iiiieui îî^môfitr'êf la ihëié i|ue'jè poursuis "dans" ce dik^^ fêraf refâr^uër qiîè lès 'fie'gàtfotiè ' dë^'dèlte'iéc(ile lie peii Veut cbnèliirè à rien déTnëuf; Éir effètpèllës ri^^^téfadëhrà rieti-dé plùi qu'à' ïe^èhir â' cèf éttft priifiîïîrqùr d'est poiri îAiè ébôîéïëlVéH-
ïàbfe, mais tuié J)rëj)àrâfîô'tf à' là' foriiiër^/ étaï qUè les Européens ont trouvé étàbli/àtt tiidtnêm^d« Jéiir âriîVééi ili'éi' les daiibûS slUVÏgeâ'dé 4'AAiériqiiê' ^eprènrtribiiâte; cbfeï lé§ ïrôî^ôîsr et ^éSs "flû^roris^^. 3'âî partie pWcétfëtorti'éiit deS^tiségéS' dé^fcèi pèifpTes qiii ti^àvàîehl'des'chèls^q'ûè ^ioiii' la'gdèWè et pour là èKàsse'î jéf if ^ réifiéHdrât'jpfâ&l' taâîfr ici je hé^ùî^ iiubltér 'd*îiSsisfer suVirir ftit ciaràWéirli'^ f iqùè dbïit je ii'âî ' ^as^ ^àrl^ ' alors ; ' fài^e' qifé de n'était pààréTïibmenï^êàrrifa»^^ tïétéâ air poîiit 'dé lue W' pifegt^ peuples
exïélàTéWf depuis Idésaèclèsslii^^^^ bù ôfcl^teîi
à'reribônlréà'j'ilsJav^àiëntiiièrfie pèrduf tblité trâtK-i Ubn derëpôquè oi/ils'^ élâterit abiVés.Iïs àVàlëM eu le temps; ils possédaient un sbldont tés £iiC rôpéens ont fait iliiè des' éônfrées lëi |)luî' ribhes de là terre; et cependant ils êfâifeiil restés^ à tiri éiat' tëlléràent primitif' qu'ion tt'éii c^rmaïï^^iière
180 TIUITÉ D& POLITIQUE,
d'ioférieur. |1 existe encore aujourd^hy^, sur le vaste territoire 4^ rÂfnériquei plusieurs peuples sauyages qui ont les méiqes oiopurs et obéissent aux méoies usagçs. Les Ps|wnis, 1^ Siou^i, les Apaches, les Çoinanches furent 4^s populations nombreuses et sont encore indépendants* Le contact plusieurs fois séculaire des Européens ne leur a cependant ri^n i^pris. Ils ne nous ont emprunté qu^ dçs^iirai^* Us n'ont d'ailleurs fait aucun progr^, pAI ipéine ceH^ qu'pfit accomplis des pquples dont \f^ oroysmce^ qfior^iles D*é(aient guèrç sppérieures aux l^wfs.
Lft cause d'une» pftr#iVl3 iiiiiçobilité ou d'une telle iqdifrérepçe n'e^t P49 difficile à reçoiinaitre; \i n'y en a pas d'autre que Tabsence de gouvernemept. C'est parce qu'ils pianquept d'un pouvoir stable, représentant l'unité sjociale et se» intérêts, chargé de préyoïr, 4e raisonner, d'pi^^niser, d'établir l'ordre et Is^ suite dans les actes, qu'ils san( encçure cç qu'ils é^i^nt le premier jour où PU ^'es$ vepcoptré s^vec eux. Les Eurçipéens n'ont \XQ\wé en Amérique de natiops possédant uç certain degré 4e civilisation qqe pafmji celles qui avaient à leur tête desi pguyoirç régulier^^ au Mexique et. au Pérou.
En définitiye, car il faut conclure, que résultet-il de ce qui yiept 4'étrç dit? C'est que Tactiou constante du gouvernement dans les faits de con-
LE GOUVERNEMENT. 13i
servation et dans TadmiDistration est mutile, ou au moins d'une utilité très-contestable; c'est que s'il n'avait que sa qualité d'administrateur pour justifier son existence, il courrait grand risque de la voir mise en doute et de perdre une à une, par des changements de constitution, les fonctions qu'il se serait ^tf^bujéj^ le): \efi |^c|tifs par lesquels il croyait prouver sa nécessité. La vérité est que, dans les questions relatives aux institutions de conserv^UoQ^ 6'i^trà-4inie dansra^mwtstration, le gouvernement ne deit interveair ipie pour y opérer un progrès, ou pour maintenir l'institution à la hauteur où elle est placée, pour l'empêcher de reculer ; ce qui, sans doute, n'est pas un pro- •grÀs ma» est une préparation- à une pràgressiop futgre. C'est de la fonction qu'il acoonipiit que le gouvernement a tiré son nom* Il est, en eflet, le représentant et le directeur de ta société dans sa marche vers le but. Nos pères, en créant le mot» avaient le sentiment de la chose; il ne leur manquait qbe la définition.
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