J6 TRAITÉ DE POLITIQUE
oiïre un exemple qu'on ne peut oublier, lorsqu'il s'agit de montrer que la logique de la défense et celle de J'intërét ne suffisent point pour régler l'emploi de la force. Occupons-nous donc d'abord de l'Amérique du Nord. Au moment où les Européens y abordèrent, elle renfermait plusieurs nations nombreuses et puissantes. Lorsqu'on demande ce qu'est devenu ce million et demi d'hommes, l'on apprend qu'il a été systématiquement détruit par la guerre, par l'abus des liqueurs fortes, par la persécution et la misère. La religion et l'humanité commandaient une autre politique. Certes, pour convertir ces hommes aux croyances et aux habitudes européennes, il eût fallu beaucoup de patience et de temps ; il eût fallu surtout beaucoup de modération, la fidélité aux engagements et rien de cette avidité envahissante qui n'a respecté aucun des arrangements pris avec les indigènes. Le gouvernement central^ depuis l'indépendance et surtout dans ce siècle, a montré les meilleures intentions ; il a autorisé et même favorisé quelques missions chez les peuplades que la fuite ou l'éloignement a sauvées de la destruction première ; mais déjà le mal était fait, les habitudes entreprenantes des colons ne pouvaient être changées. Les débris errants des peuples primitifs opposaient aux tentatives faites pour les civiliser une défiance qui a rendu ces essais inutiles; il a fallu
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encore, à diverses reprises, recourir aux violences destructives du siècle précédent.
Le début des premiers colons anglais dans rArnérique septentrionale promettait mieux. Penn en effet traita avec les indigènes; il leur acheta le sol qu'il voulait occuper. Toute sa conduite à leur égard eut un grand caractère de justice. Ce souvenir est resté comme un voile qui a caché le mal qu'on a fait après lui. On a oublié mille actes odieux à cause de ce seul acte de justice..
La colonisation dans l'Amérique équinoxiale et méridionale a commencé par les abus de la force qui ne sont venus que plus tard dans l'Amérique du Nord. La conduite des aventuriers sortis des ports de l'Espagne, qui à la suite de Christophe- Colomb s'établirent dans les Antilles, a dépassé tout ce qu'on peut imaginer en fait d'exploitation du Taible par le fort. Us trouvèrent une population douce, inoffensive et, dit-on, assez nombreuse. En peu d'années elle avait cfisparu tout entière, anéantie par des violences de toute espèce. C'est à ces premiers colons qu'il faut appliquer tout ce que l'on a dit avec justice de la férocité des Espagnols. Cette abominable conduite, si coupable, si imprévoyante et en défmitive si nuisible, quoiqu'elle eût l'intérêt pour guide, fut dénoncée à TEurope, d'abord par Christophe-Colomb luimême, ensuite par un dominicain, le Père Mon-
tesino, enfin par Las Casas, doni le nom a été illustre par ses efforts en faveur des naturels de l'Amérique. La cause de œs malheureux iut plaidée à la cour des rois d'Espagne, longtemps sans succès. Ce ne fut que sous Charles-Quint qu'on obtint cette déclaration qu'à l'avenir les Américains seraient traités en hommes libres, et qu'enfin le gouvernement se décida à une surveillance active et protectrice. C'était trop tard pour les Antilles; mais ces simples mesures eurent un résultat considérable pour les peuples du continent et pour les colonies que les Espagnols établirent plus tard dans Tile Luçon. En effet, une fois la conquête achevée, l'humanité reprit une partie de ses droits. Nous eu avons aujourd'hui la preuve sous nos yeux. La plus grande partie de la population au Mexique, au Pérou, dans les iles Philippines, est d'origine indigène, tandis qu'il ne reste personne des grandes tribus des Iroquois et des Hurons, c'est-à-dire de plus d'un million d'hommes, dans l'Amérique du Nord.
146. C'était un axiome dans notre ancienne monarchie, que toute justice émanait du roi. L'existence de cet axiome signalait un progrès : c'était la substitution d'un système judiciaire public aux justices seigneuriales.
C'était encore un axiome, qu'au monarque seul appartenait le droit de guerre et le commandement
des années. Ce second axiome constatait un pro^ grès non moins grand que le premier : la suppres* sion des guerres privées.
Ces deux maximes auraient dû disparaître avec les circonstances qui leur avaient donné naissance. Cependant on les trouve encore inscrites dans la charte de 1814, dans celle de 1830, et même, quoique timidement, dans notre dernière constitution impériale. Elles rappellent une tradition qui n'est point éteinte. C'est la doctrine même consacrée par les traités de Westphalie et de 1 81 5, la possession des peuples par les représentants héréditaires des dynasties royales. On se souvient du mot de Louis XIV c l'État c*e$t moi, » qui en effet exprime un principe parfaitement vrai dans cette doctrine, l'Etat n'étant autre chose que la constitution même du pouvoir monarchique. Nous avons vu, au commencement de ce siècle , des princes, qui n'étaient point des rois héréditaires^ s'affirmer les uniques représentants des peuples dont ils étaient momentanément les chefs et appliquer à ces peuples les pronoms possessifs i< mon, mes » comme s'il se fut agi d'êtres ou de choses dont ils avaient la propriété. C'était l'idée de I^ujs XIV sous d'autres expressions. Je n'en connais pas de plus fausse. L'idée de la possession d'un homme par un autre et à plus forte raison d'une société tout entière par un individu, est