LÀ PHYSIOLOGIE INDIVIDUELLE
La loi de la succession des grands âges historiques et de leur division en périodes organiques et critiques paraissait insuffisante à Bûchez pour rendre compte de tous les phénomènes de l'histoire. La physiologie sociale devait compléter cette première donnée.
Là se présentait assez naturellement un principe, déjà énoncé d'ailleurs par Saint-Simon et ses prédécesseurs : c'est que les lois de la vie sociale doivent être les mêmes, sur une plus grande échelle, que celles de la vie de l'individu. Mais quelles sont les lois de la vie individuelle?
A l'époque où Bûchez se posa celte question, il y avait en présence deux écoles qui résolvaient d'une manière absolument contradictoire le grand problème de la nature humaine. L'une qui était spiritualiste, l'école éclectique, plaçait dans l'esprit seul tous les phénomènes intellectuels et affectifs, l'autre, matérialiste, et principalement composée de médecins, prétendait les expliquer tous par des propriétés de l'organisme. Entre
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ces deux écoles nulle conciliation ne semblait possible, et chacune d'elles ignorait même les raisons sur lesquelles se fondait Técole opposée.
Bûchez était médecin, et ce fut un bonheur pour lui. Car autrement il n'eût psls connu les arguments sans réplique par lesquels les matérialistes prouvaient le concours de Forganisme aux phénomènes intellectuels et affectifs. Ces arguments, il ne put les oublier quand il fut devenu spiritualiste, et il sut en tenir le compte voulu dans ses propres recherches sur les lois de la vie humaine. Il arriva ainsi le premier à formuler une théorie anthropologique qui reliait dans un même système, parfaitement original , toutes les vérités constatées par les psychologues et les physiologistes.
J'entrerai, dans la seconde section de cet exposé, dans quelques détails sur ce système anthropologique. Ici je n'en ferai connaître que les parties dont Bûchez a tiré des conclusions relatives aux lois de l'histoire.
Pour Bûchez, l'âme est une substance absolument une et activer L'activité spontanée en forme la propriété essentielle, la qualité constitutive. Tout ce qui dans la pensée et l'action humaine est entaché de pluralité, de passivité, de nécessité, tout ce qui s'y présente avec un caractère successif ne provient donc pas de l'âme, mais de l'organisme auquel elle est liée indissolublement pendant cette vie. Comme les caractères de la successivité et de la pluralité se retrouvent dans toutes les manifestations humaines, il faut admettre que toutes ont besoin du concours de l'organisme. Les parties de l'organisme étant multiples et diverses, l'action de l'âme se présente sous des apparences différentes suivant qu'elle se produit par tel ou tel organe, ce qui a fait croire que l'âme était composée d'une foule de facultés particulières. Mais l'unité spirituelle exclut cette com-
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{)a»ilïioA, fiitlak4iY«mté des fiicukés ne previeQtque de la diversité des organes sur lesquds i'àme est appelée à agir.
Les organes avec lescpiels râxne se trouve en rapport scmi ceux dy système nerveu|L. C'est du système nerverux que provient, suivant Bûchez, tout ce qui, dans Tactivité humaine, offre le caractère de la successivité, en d'.autres iergaes tout ce qui se présente souslalbrme d'^ne succession régulière et constante. .Cet ordre suceesnf , imposé à nos manifes-tations spirituelles, constipe ce que Bûchez appelle la logique humaine. U donne ainsi à ce mot une acception }:)6aucoup plus éten?* due que celle qu'on lui attribj^e ordinairemenjt , puisqu'il y voit la série ^e& états par lesquels tout acte humain est obligé de passer pour se produire compléteme]9.t, série établie d^avance et qui résulte d£ l^nstrumentalité nerveuse sans laquelle Tesprii ne saurait agir.
La logique humaine est donc Texpression rigoureuse des opéraiions du système nerveux. Or quelle est Torganiuition de cet appareil physiologique ?
Le système nerveux présente des organes centraux, le cerveau, \e cervelet et la moelle épinière, et des filets nerveux qui partent de ces centres et se divisent en branches et en rameaux de plus en plus déliés. jCeux-ci voiu se i^ndre à tous les organes du corps. En outre, ces branches et ces rameaux sont liés entre eux par des trajets transversaux, qui eux-mêmes se centralisent quelquefois dans des masses plus petites, les ganglions. En d'autres termes le sysième nerveux se compose d'un centre iA d'une circonférence reliés entre eux par une foule dç trajets intermédiaires. Le n;ipttvemeat peut procéder du bentrç pour aller à la circonférence ou de la oireon-' férence pour «lier au centi*e, et il a lieu en effet tantôt dans un sens, tantôt dansl*§iutre.
NOUCX SUA BUfiHBZ. i^uxin
Par cette Qf|[amsatîon du système nèrTenx, Bûchez explique le fait le phis général de la logique liuaf ame : la néoèssité pour rhomme de procéder toiqours, soit du général au particulier, soijt du particulier au géneraji. C'est la subordination des idées particulières aux idées générales qui forme en effet la base de presque ,tQÙs les raisonnements humains. Dans le travail scientifique, le mouvement du centre à la ârconfiérenee ou de la oit^ conférence au centrç se traduit par les deux grandes méthodes logiques de Ifi synthèse et de Ta^alyse, dont la premièrie va des feits généraux aux détails, des principes aux conséquences, et dont la seconde remonte dés observations particulières aux lois générales. Dans rhistoire de Thumanité, ce double pouvement est représenté par Tesprit tantôt organique, tantôt analytique qui domine la société pendant des périodes jJus c^u moins longues. Ces états alternatifs que présente l'humanité ne proviennent donc pas de causes accidentelles ; ils ont leur raison d'être et leur justification dans la logique même dé rhomi;ne. De même qu'une vérité scientifique n'est assurée que quand elle a €|té vérifiée par les deux méthodes, qu'elle a passé par l'épreuve de l'analyse et de la syndièse, de même ube doctrine moi*ale et religieuse ne peut être appliquée daqs ses dei*nières conséquences que lorsque le mouvement du centre à la circonférence et de la circonférence au centre a établi une coi^formité parfaite entre ses plus hautes généralités et ses moindres détails. Seulement dans les grands âges historiques c'est ia méthode synthétique qui prévaut toujours la première, puisque c'est le principe le plus général qui est posé d'abord et que ce n'est qu'après un long e^ace de temps qu'on arrive au^ cpnséqnences spéciale^.
Mais cet ordre successif n'est pas le seul qui résulte
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de rinflnenoe da système nerveux. Indépendamment de la diqK)sition générale dont je Tiens de parler, ce système offre nn certain nombre d'oi^anes particaliei-s qui jouent également un grand rôle dans la logique humaine.
Uesprit est une activité intelligente. Pour qu'il agisse il faut qu*il ait d*abord Vidée de Pacte à accomplir. Or toute idée d*un acte à accomplir est un but. La vie de Thonmie se compose de buts que Tesprit se propose d'atteindre et qu'A atteint en effet. Ces buts tendent à la satisfaction de besoins égoïstes ou à Taccomplissement de devoirs moraux ; mais en tout cas pour qu'ils soient atteints, Fesprit a besoin de l'organisme, et là se présente une successivité nouvelle, aussi constante et aussi régulière que la précédente et par laquelle l'esprit est obligé de passer pour réaliser son but.
Tout acte humain en effet présente les trois phases successives du désir, du raisonnement et de l'exécution ou de la réalisation pi*oprement dite. En d'autres termes, pour qu'un acte quelconque s'accomplisse, il faut qu'on en ait le désir, qu'un raisonnement indique les moyens de le réaliser et qu'enfin il soit réalisé effectivement par une opération pratique. Or à chacune de ces phases répond un appareil spécial de l'organisme nerveux.
Le premier de ces appareil;» est celui du sentiment : Dans sa forme la plus simple le sentiment est l'émotion vague et non définie. Sitôt qu'il s'y associe une idée, il devient le désir, l'affection, la passion sous toutes leurs formes, l'amour comme la haine, la peur comme j
le courage. Je n'ai pas besoin de décrire le senti- j
ment : il n'est personne qui n'en ait senti jusqu'à i
un certain point la puissance, qui n'ait éprouvé J'ex- j
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citation qu'jl produit, Tardeur qu'il inspire, Timpulsion qu'il donne. A l'opposé de la plupaitdes psychologues, Bucbez ne considère pas Fétat sentimental comme l'expression d'une faculté de l'àme, mais comme le résultat de l'activité d'une partie spéciale du système nerveux. De plus, il n'admet pas un organe nerveux particulier pour chaque affection, chaque passion, chaque désir : l'émotion sentimentale a toujours suivant lui son siège dans le même appareil, mais elle peut s'associer à une idée ou à un objet quelconque, et tout but que se propose l'homme, peut, lorsque le sentiment s'y joint, engendrer une passion violente. Se fondant sur des faits physiologiques indubitables, Bûchez place l'appareil du sentiment, non dans le cerveau, mais dans le système nerveux de la vie végétative, c'est-àdire dans les nerfs et les ganglions qui président à la nutrition, et à la circulation. Ces organes nerveux sont situés dans la poitrine et l'abdomen et chacun connaît le rôle que joue le cœur dans l'émotion sentimentale.
Ce sont les besoins de la vie végétative, la faim , l'amour sexuel, tous les sentiments qui tendent à la conservation de l'individu qui excitent les premiers l'appareil sentimental et qui l'excitent seuls chez lés animaux. Si l'homme n'était rien qu'un organisme matériel, l'impulsion sentimentale ne le dirigerait donc qu'à des satisfactions égoïstes. Mais à cause de l'union étroite qui existe entre l'àme et le corps, l'esprit met en jeu la puissance émotive pour la faire servir à l'accomplissement de ses idées, de ses buts; cette puissance se joint alors à la volonté et lui prête toute l'intensité d'une force matérielle. Devenu le serviteur de l'esprit, le sentimeiit s'atuche à toutes les idées, à tous les principes que l'homme puise dans Téducationi et ainsi nais*
iaaaen NOTICC StJÎl BDÈÉtÉZ.
imt Ui fisAmÉ nohlei el géiiéitaifeg^ V^aAàiàT éiiihoàmme An bien.
L*ap(»areil senimentû èsi tniifii d*oi^nè^ éxph*ssife. Tout indmdd qm é^tenre une émotion sentimentale est ^rté i manifester {lar siés gestes, par Fèxpressioti dé ^es traits, par rintènàtîoii de ia voix, par tonte son apparence eitérieure, le sentiment qui Fagitè. H existe même dan^ Forgatiisation deé appareils spéciaux destiiiès à reproduire dn dehors les émotions sentimeùtales. C'eét |)ar teùr moyen qdè sont créées lès œuvres d'art de toute nature, les œuvres de Farèhitecture, de la peinture, de la musique, de là jiôésîe. Ainsi, pour Bûchez, l'objet et là puissance propre de Fart consiste à exprimer dès Sebtimènts. Pour lui, le beau, c'est Fidée morale revêtue de là puissance sentimentale, et le type du beau, c'est l'homme hri-ihéme exprînfant, pat* Fenéemble de son apparence extérieure, lè sentiment le plus grand et le plus élevé porté au plus haut dégi'è de puissance.
L'expression extérieure du sentiment produit la syinpathie, c'est-â-dirè Fimitatioù. Notre organisation est telle (juè quand nous voyons iiri sentiment se manifester dans les gestes, les traits, la voix d'un autre, nous somthès portés à éprouver !e même sentiment , à pleurer avec ceux qui pleurent, à noUs réjouir avec ceux qui sont heureux. C'est le phénomène qu'on appelle sytnpàthié dans le langage ordinaire, mais qui n'est que le résultat d'un mécanîsine nerveux, un fait automatique d'imitation, ainsi que cela est bien prouvé en physiologie. Wus l'expression sentimentale est énergî(|uè, plus elle impose l'imitation à ceux qui en sont tértictins. C'est k dès faits d'îmîtatioii de ce genre que tiennent les accêi de rire, de terreur, d'ÉsnlhousÎBsmc, Ao ^owvifip, qui ibttvent (ïaiieht A'\in hbthme* à une
NCmOl? SUK BtFOmZ: voLKm
mTlUitûde; CTest de cette f&cahé qae dèpeisè Faetkm phy$iotdgiqu6 dé» toaiix-aartt. Lmiiqtre hr iymfiathié etrt acrrètée dans son expafnsion,' lorsqd^eUe è^ 6dn^ tfàriée, frcnssée, elle se convertit en èon oppèséi Tami-^ {mthiè et en jfendre des scntimérits de rëpahioo et d» colère. En général, comme Ta démontré k doôtemr Gérne en développant cette idée de finchéz, FappiréS sénfiniental peut se trouvei a deux- étafta difféj^en^ r celui d'expansion, d'apimalion , et c^lni de rë^ublov et de dépression. M. Clerise a appelé ces* deux dispc^ sitions de Fapfmreil sétitimentat état expansif et étst oppressif *^ •
L'objet nécessaire pour réaliser vat but conèn par Fespi'it étant presque toujours placé hors dé n6us, ee but ne peut être atteint et lé sentiment qui y tend ne peut éfre àatisfait qu'à la condition qn il int^vienne mi raisonnement qui nous fasse connahré les moyens de no6s procurer cet objet. Le raisonnement formé doue le Second terme de la snceession logique imposée à tôt» nos actes extérieurs.
Raisonner c'est combiner des idées en vue d'un bût qu'on veut aitéindrë. A cette opération aussi correspoiid une instruments^lité nerveuse qui est en rapport avec le monde extérieur par les sens, mais dont raétron proprement dite est tout entière renfermée dans lé cerveau. Bûchez admet que toute idée est représentée dans le cerveau soit par les filets nerveux dans lesquels résident les impressions sensibles^ soitpai^ les combinaisons nerveuses qui répondent aux mots de la langue ou aux signes quelconques des idées, soit par les imes et les au-
i . L» Cerise, Des fondions et des maladies nerveuses dans IcHts hÉffpffta ttvt^r fëdumiioHsncirtte et pHwe^ r^9tàiè et phy^ UfUtk
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très à la fois. Gomme mie idée n^existe réellement dans Tesprit et ne peut être conservée dans la mémoire qu*à la condition d*étre représentée par un signe, on peut dire que toute idée a son organe matériel dans le cerveau et que les combinaisons d'idées qui constituent le raisoDuement sont soumises jusqu'à un certain point aux lois qui régissent les rapports de ces oignes matériels. La principale de ces lois est celle dont j*ai déjà parlé, le rapport du général au particulier, qui résulte directement de Forganisation générale du système nerveux. D'autres sont relatives à Taccomplissement d'un but. A cet égard l'opération la plus importante consiste ordinairement à reconnaître au moyen des sens et des méthodes logiques les circonstances extérieures qui permettent ou empêchent la réalisation de ce but. Comme j'aurai à revenir sur la théorie psychologique de Bûchez et à faire connaître le résultat de ses travaux sur les méthodes, je me bornerai pour le moment à ces indications sommaires; elles suflBsent pourfaire comprendre sa théorie du progrès, dont il s'agit principalement
Lorsque le sentiment a donné l'impulsion vers un but et que le raisonnement a fait connaître les moyens de l'atteindre, nous voyons intervenir la troisième ins-^ trumentalité corporelle, celle qui est destinée à réaliser ce but au dehors, le système des organes moteurs. C'est par le mouvement en définitive que se manifeste l'activité humaine, c'est par lui que la pensée est matérialisée et reçoit un corps. Les appareils moteurs correspondent au grand fait de la pratique, où doit aboutir nécessairement toute détermination de la volonté humaine.
La plupart des actions pratiques, et par conséquent des sentiments et des raisonnements qui les précèdent •ont imposés à l'homme par les besoins de son or«
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ganisme même, par la nécessité où il est de se nourrir, de se vêtir, de se loger. Les antres tendent à la réalisation des buts que s'est proposés Fesprit. L'action pratique elle-même lorsqu'elle s'accomplit dans un but, constitue le travail, qui apparaît ainsi comme la conclusion dernière de la succession logique que Tesprit est obligé de subir en vertu de son union avec Torganisme.
Un but posé d'abord, puis le sentiment, le raisonnement et l'action pratique, tels sont donc les éléments de tout acte individuel. Or, ce que nous observons dans l'individu nous devons le retrouver dans la société, mais dans d'autres proportions.