LA PHYSIOLOGIE SOCIALE
La société aussi se propose d'atteindre un but ; mais ce but n'est pas comme pour l'individu une satisfaction égoïste ou l'accomplissement d'un devoir personnel, c'est l'un de ces grands buts progressifs dont j'ai parlé dans un paragraphe précédent, de ces buts qui sont posés comme une loi morale et religieuse et qui comprennent à côté des réalisations progressives que doit opérer la société, la conservation des individus et l'améliora ration de leur sort. Nous avons déjà vu comment en vertu d'une des lois de la logique humaine, la durée historique nécessaire à l'accomplissement de chacun de ces buts se subdivise en deux périodes, l'une organique et l'autre critique. Il me reste à faire connaître l'influence qu'exerce sur la société la seconde des lois logiques que nous avons constatées, celle qui veut que toute action passe par les phases successives du sentiment, du raisonnement et de la pratique«
Cette influence se manifeste par trois grands faits
xd PïÔTICÈ Sm 6UÈflÈ2.
sociaux : ht ditviàïon dû frâVail et âeS fonètîon'S, te pro« gtès Spécial à cbàctiné âeH itoIé phases, îiné nôtiteHè division de cfiatpie âge logfqtfe eu périodes bien marquées.
I. Dans ]a société tontes les formes de Factivité hnifiâine se manifestent sîmuhanéràent, en se répartie sant entte les individus. Les fonctions qui dans Torganisme individuel sont remplies par des appareils nerveux deviennent dans la Société Tapanage de classe^ d'hommes dont les rapports son^ réglés par les mœuts, les coutumes et les lois.
A l'appareil du sentiment répondent dans la société toutes les institutions et les travaux destinés à développer chez les individus la volonté et T amour du bien, le dévouement au but social. C'est principalement par le culte, par renseignement et parles beaux-arts que cette œuvre est accomplie on du moih.4 doit être accocripKe. Il arrive quelquefois, il est vrai, et c'est le fait généraï dans les périodes critiqués, que le but social est oublié et que les beaux-arts surtout ne se proposent que de Ûattet* les passions individuelles. Mais alors ils mécoûnaissêtit leur mission. En tout cas, ils ne peuvent exercer d'influence qu'en «'adressant au sentiment et leut influencé n'est légitimé que s'ils exaltent les^ sentiment^ conformes à la morale et aux principes constitutifs de la Société.
Le raisonnement considéré comme œuvre sociale, c'est la science. La société ne raisonne pas seulement comme l'individu en vue d'un acte ou d'une opération isolée, mais elle étend ses recherches à tout ce qui lui est nécessaire pour accomplir son but. Or, pour accomplir ée but, elle a besoin de connaître, jusqu'à un certain degré, Dieu, l'homme et la nature entière. L'activité scientifique s^empat*e doflc de tous de ces objeti<i ut 1m étudia, sottvunt Hni t^ndm à un« pratiqua dâ'tote.
NOÎICÈ SUi BtCflEZ. xd
Mais te témlit&t dé ce ttâVail né InêHlefâ le fidi 9é toience que s'il corichii à deâ applicâttioiis ufile^ à la société. Des individqs peuvent appi-endre ùniquémèilt pour savoir. Pour la société la àcîericé n'eàt f-îen tà elle n'aboutît à une prévision.
C'est aux organes dé l'action pratique que fêpon^èni les fonctions sociales les phi s' nombreuses et celles (|ùî exigeât le plus de travaux. Ce êàrii toutes ceHès qui ont pour objet les opératiofis pratiques, et Bûchez y cbniprend non-Seùlerhent les travaux matériels proprement dits, ceux qui tendent à ïa production et à la distribution dés richesses, mais toutes les fonctions politiques, administratives, judiciaires, militaires, en un mot tout ceqtfi tend à une action sociale immédiate.
Le but essentiel de ces fonctions est suivant hii laf conservation de là Société et dès individus, ceMé de la société par la réatisation progressive des principes morde^ sur lesquels elle est fondée et par le maintien de de Tordre social, celle de^ individus par k f&fifrille et le travail industriel.
II. Chez l'individu lé sentiment, le ràisdnnetncht et l'exécution sont naturellement en rapport avec le but qu'il se propose d'atteindre. Il est clair que le raisonnement pour trouver les moyens d'atteindre un but et l'acte par lèc^uel dû l'aècotnpHt dépendent dîreèteniieni de là natui-e de ce but. Le sentiment de même Stibit l'influence de l'idée à laquelle il est associé et son expression sera bien différente suivant qu'il ne tendra qu'à une satisfaction égoïste ou qu'il poursuivra la réalisatiotî d'un principe plus ou moins élevé de la morale.
Ce qui est vrai pout les buts individuels, l'est aussi pour le but social. Suivant que dans une société l'en- «rpTgtiement religieux où mdtal est plus ou moins élevé» pluti o\x moini vràii plui ou moins fécond i le culte rt
xcn KOnCE SUR BUCHEZ.
les beanx-arts , la science et les institntions pratiques y arriveront à nne plus on moins grande perfection. Le sentiment, le raisonnement et la pratique de la société ne peuvent pas plus que chez l'individu s'écarter des principes qui les ont inspirés. Aussi Thistoire montret-elle que, même dans les périodes critiques, Tart, la science et les institutions présentent toujours Tempreinte des croyances qui ont présidé à la naissance de la civilisation dont ce sont les produits.
Mais s'il en est ainsi , il doit exister une sérié progressive des formes de Tart, de la science et de l'organisation sociale , comme il existe une série progressive des enseignements religieux et moraux et des civilisations mêmes. Si les buts posés successivement à l'humanité sont en progression , les formes du sentiment, du raisonnement et de l'action pratique doivent être en progression également, et par exemple l'art, la science et l'organisation sociale de l'âge chrétien doivent être aussi supérieurs à l'art, à la science et à l'enseignement social de l'antiquité, que la morale chrétienne est supérieure à celle des Grecs et des Romains. C'est en effet ce que confirme l'histoire.
 côté de la grande série des buts , nous trouvons donc des séries secondaires , relatives à chacune de ces formes logiques, de ces constantes , qui en vertu de la nature de l'homme ne manquent dans aucune société. Ces séries, progressives comme les premières, constituent une confirmation nouvelle de la grande loi du progrès et fournissent, comme nous le verrons, un moyen précieux d'investigation historique.
III. Les trois grandes formes de l'activité individuelle ne se manifestent pas seulement dans la société p9r la division simultanée des fonctions ^ elles s'y montrent aussi dans un ordre successif» semblable à
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celui qui apparaît dans la logique individuelle. Cet ordre successif donne lieu à une nouvelle division en ^riodes, très-importante au point de vue des lois de rbistoire.
Quand une société vient d'accepter une nouvelle loi religieuse et morale, c'est le sentiment qui domine chez elle. Elle est tout entière à la croyance dont s'inspirent toutes ses convictions et ses espérances. Une foi ardente et sincère s'empare de toutes les âmes ; tous les Intérêts disparaissent devant celui de la propagation du nouvel enseignement, tout le travail intellectuel consiste à le défendre contre les croyances opposées et les altérations qui pourraient s'y mêler. Le culte et la prédication sous toutes ses formes, constituent l'œuvre sociale par excellence ; car il s'agit de faire pénétrer la croyance nouvelle dans toutes les consciences, il s'agit de changer le cœur des hommes et de les faire aspirer à des destinées nouvelles. Un temps assez long s'écoule nécessairement jusqu'à ce que cette modification se soit produite dans le sentiment général. De là dans chaque grand âge historique une première période pendant laquelle le sentiment est prédominant. C'est dans ces périodes que l'art exerce sa plus haute puissance ; les formes diverses de l'expression sentimentale se groupent autour de l'idée religieuse et il se produit ainsi dans chaque civilisation une synthèse d'art particulière, qui dans son ensemble et presque toujours dans ses détails constitue un progrès marqué sur les formes de l'art de l'âge précédent. C'est ainsi que la cathédrale gothique, avec son peuple de statues, ses vitraux, son plain-chant , sa liturgie a formé la synthèse d'art de Fâge chrétien.
A la période du sentiment succède celle de la science. C'est l'époque des théories, des hypothèses, des discus-
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sioris 9 des investigations de toute espèce. On scrnte à
fond ^ns les problèmes que pose la croyance adnnse |
par la société; on recherche les formes de l'organisation sociale qui y répondent le mieux ; enfin on étudie |
la nature et on tire des applications utiles des lois du |
moi|de physique. Cette période est occupée ordinairement par de grands mouvements politiques, des tentatives diverses d'amélioration , des essais d'organisation et de législation que* Bûchez considère conune autant d'expériences scientifiques destinées à £adre connaître la forme sociale qui devra être réalisée définitivement. C'es^ ordinairement pendant la durée de la période scientiÇque que se produisent les dissentiments et les révolutions qui jettent la société dans la voie critique, où elle a toujours persisté jusqu'ici jusqu'à ce que tous les principes moraux qui résultaient des anciennes croyances eussent reçu leur complète application so-^ ciale. I
Cette réalisation définive du but posé à l'origine de |
chaque âge, caractérise elle-même une période distincte. Ce sont alors les préoccupations pratiques qui 4ominent la société , tous les esprits sont dirigés vers le^ buts 4'^pplic^t^i<>n. Dans cette troisième et dernière période de chaque civilisation, les conséquences de la morale enseignée à l'origine se traduisent définitivement en institutions politiques et économiques. Sui- I vaut fiuchez, c'est dai;is cette période qu'est entrée la civiUsation chrétienne au commencement de la ftévo- | luMon française. I Ainsi à la succession du sentiment, du raisonnement I jet de l'e^écuti'on pr.éé;tabiie dans l'organisme hupiàin, ' répond une succession analogue dans la marche de la société. ^'l^sl.oire oo^nileste les lois de la logique humaine dans ce» phases successives, aussi biea que dans
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celles que marquent lés époques orgAniques et ciidque^. On voit maintenant pourquoi Buohez appelait « kgt logique » diacune de ces grandes périodes caractérisées parune même civilisation, (lacune d'elle^, en effet, n'était à ses yeux qu-un acte iminense de Thumanité offrant les phases logiques imposées A tout acte humain en vertu de Torganisation du système nerveux, d'une part le mouvement du centr<^ à là circonférence ^t de la circonférence au centrée , d'autre part , le passage par les trois états de sentiment , de raisonnement et d'action pratique.
La prédominance d'un de ces états dans une période donnée , n'exclut pas la présence simultanée des [deux autres , puisque chaque acte humain les présente tous trois. Aussi les périodes qu'ils caractérisent, ne sontelles pas rigoureusement déterminées et empiètentelles l'une sur l'autre. Bûchez a poussé assez loiat l'analyse de ces faits historiques; il a subdivisé chacune de ces périodes en périodes secondaires, caractérisées de même par la prépondérance de l'élémeat sentimental, rationnel et pratique, et divisé ainsi chaque âge logique en neuf périodes assez nettement marquées, le ne puis que renvoyer à ses ouvrages pour les détails dans lesquels il est entre à ce sujet. Les généralités qui précèdent suffisent pour faire comprendra l'applicatio^ de sa théorie à là prévision historique et ses vues générales sur l'histoire positive qu'il me reste à exposer.
§ 5. L\ PRÉVISION HISTORIQUE ET l'hISTOIRE UNIVERSELLE.
Bvtcbtz nVvait pti$ jenirepris squ gr%nà travail sur le progrès et la physiologie sQcjia^e dans ua vain but 4e
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spéculation intellectuelle. Son intention était de déterminer rigoureusement les lois qui règlent la marche de rhumanité , afin de faire de Thistoire une science positive qui permît de prévoir l'avenir des sociétés. Déjà Gondorcet avait posé la prévision des progrès futurs de l'humanité comme l'objet principal de l'histoire. Saint-Simon avait beaucoup insisté sur cette idée et montré l'urgence d'une prévision pareille vis-àvis de la situation générale de la société européenne, où les doctrines les plus contradictoires se disputaient les esprits et où régnait Fanarchie morale, intellectuelle et économique. On se rappelle combien après lui l'école saint-simonienne déploya de verve et de talent dans la critique de notre état social. C'est elle qui a mis à nu toutes les plaies du régime industriel moderne et qui la première a signalé comme une exploitation de l'homme par l'homme les abus de la distribution actuelle des richesses. C'est l'œuvre la plus méritoire qu'elle ait accomplie et Bûchez y a contribué pour une grande part. Aussi c'est par une critique pleine de vigueur de l'état moral, intellectuel et économique de la société moderne que débute son ouvrage sur la science de F histoire. C'est, dit-il, pour se rassurer contre les prévisions sinistres qu'inspire cette situation qu'il a entrepris son travail; c'est pour trouver le moyen d'en sortir qu'il a cherché s'il existait une science de l'histoire à laquelle on put demander le secret des misères qui tourmentent notre temps et l'espoir de les voir finir.
Les résultats scientifiques auxquels il arriva, le conduisirent en effet à de nombreuses conclusions pratiques.
Ils lui permirent d'abord d'établir sur des bases plus certaines et plus rigoureusement déterminées qu'on ne
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l'avait fait jusque-là les méthodes de la prévision historique..
Ces méthodes se fondent d*une part sur les séries progressives qu'offrent diverses institutions ou constantes sociales, de faulre sur les lois logiques de Tactivité individuelle et sociale que j'ai indiquées dans les paragraphes précédents.
La méthode des séries consiste à mettre en regard les solutions diverses qu'un même problème social a reçues successivement pendant la durée des siècles et de conclure des progrès qu'offrent ces solutions du passé à la solution de Tavenir. Voici par exemple une série relative à la condition du travailleur : esclavage, servage, salariat. Cette série est évidemment progressive; elle conclut à Tégalité entre le travailleur et son maître et par suite à l'association des travailleui*s. On peut constater par des séries analogues la décroissance de coutumes et d'institutions injustes ou nuisibles , telles que l'emploi de la force, la guerre , l'infériorité de la femme, les privilèges de la naissance. Saint-Simon déjà avait établi des séries de ce genre et Auguste Comte avait décrit cette méthode. Bûchez la compléta par des considérations sur les tendances qu'offre chaque institution sociale. Ces institutions peuvent être étudiées, par la méthode que je viens d'exposer, au point de vue des formes diverses qu'elles ont revêtues dans la suite des âges logiques et alors elles indiquent une tendance générale de Thumanité. Mais on peut les étudier aussi au point de vue des transformations qu'elles subissent pendant la durée d'un même âge logique; on peut suivre , par exemple , la marche des réformes accomplies successivement dans le gouvernement des cités antiques. Dans ce cas cette étude indique la tendance particulière et le but de la société pendant l'âge qu'on
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examiae, et quand i( s'agit d'un âge qui n'es| pas terminé, les transformations ultérieures que ces insthutioùs doivent éprouver pour que (a société atteigne son but- Cette derrière recherche, lorsqu'elle est app^quée à l'ensemble des tendances d'une société, est le moyen le plus certain de reconnaître }es causes des grandes révolutions politiques et sociales.
Les lois logiques qui découlent de la physiologie individuelle et sociale, fournissent un autre moyen de prévoyance^ en ce qu'elles permettent de déterminer à quel point de sa carrière se trouve une société dans un moment donné et quelles sont les phases logiques qui lui restent à parcourir. Jfe ne m'arrêterai pas sur le détail de ces méthodes ni sur la manière dont on peut les combiner entre e^es, quoique Bûchez ait beaucoup approfondi cette matière. Mais je dois faire connaître l'application qu'il en a faite lui-même à T histoire universelle et à la situation actuelle de la société.
Parmi \es conclusions pratiques auxquelles le conduisit sa théorie générale, ses vues sur l'histoire positive et sur le but posé à la société moderne ne sont en effet ni les moins originales, ni les moins intéressantes.
Il s'agissait avant tout pour Bûchez de déterminer la succession des âges logiques et les caractères propres à chacun d'eux.
Là se présentait en premier lieu, lorsqu'on remontait du présent au passé , l'âge chrétien sur lequel il ne pouvait y avoir aucun doute.
]V|aisles sociétés auxquelles s'adressaient les premières pré4ications chrétiennes et dont une grande partie subissaient la domination romaine , pouvaient - elles être consi4érées comme les membres d'une seule et grande civilisation? Bûchez n'eut pas de peine à reconipiaître que malgré les nombreuses différences (fûL^iU
NOT^ÇE fUR ÇUGHEZ. xcix
ofiren^ entre eux, [es peup.l^es de V^ndçy dç V4^^? occidentale, de rÈgjrpte, de la Grèce et c^e yi^alie avaient au fond les mêmes croyances laorales et religieuses, les mêmes idées artistiques et scientifiques, la même orga^nisation sociale. Chez tous régnait le polythéisme anthropomorphiqùe; les deux plus anciens d'entre eux, l'Inde et rÉgyple, admettaient pleinement la métempsjcose ou la transmigration des âmes, et cette croyance avait jeté des racines chez tous. Tous étaient organisés en nations et eh cités. Chez tous les institutions sociales reposaient sur rinégalité des hommes : chez les Inirlous et les Égyptiens existait la liiérarchie des castes ; chez les autres la différence des patriciens et des plél)éiens; chez tous resclavagCi Bûchez n'hésita donc pas à considérer l'histoire de ces peuples conime formant dans son ensemble un grand âge logique (ïont la période organique s'était écoulée dans l'Inde et dans TÉgypte. Les révolutions qui au sein de cette dernière signalèrent l'arrivée de 1 âge critique eurent pour résultat de répandre les germes de cette civiliisation dans l'Asie occidentale, dans la (rrèce et dans l'ïtalie ; dâiis ces pays ils se développèrent sous une forme nouvelle , et c'est là qu'ils portèrent leurs derniers fruits artistiques, scientifiques et pratiques.
Mais antérieurement apparaissait une autre civilisa tion encore , celle de ces peuples organisés en simples tribus ou réunis sous un gouvernement patriarcal, qui entouraient de tous côtés les nations de l'antiquité classique et dont on rencontre aujourd'hui encore les frères et les descendants dans toutes les parties du monde. Dans les temps modernes, les premiers Européens qui se sont trouvés en contact avec ces sociétés les ont appelées saui^ages. Mais une étude tant soit peu approtondie fait! voir que ces prétendus sauvages ne
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sont pas de simples enfants de la nature, et Bûchez avait lu trop de récits de voyages pour ne pas savoir que les croyances religieuses et morales de ces peuples, leurs mœurs et leui*s coutumes offraient sur les points les plus importants une conformité qui ne pouvait provenir du seul hasard. Il jugea donc que ces populations étaient les débris d'une grande société primitive dont les rameaux s* étaient répandus sur toute la surface du globe et qui avait préparé le terrain à la civilisation plus parfaite de Tlnde et de l'Egypte.
Il reconnaissait ainsi Texistence d'un troisième âge logique, aussi inférieur à Tâge indo-égyptien que celui-ci l'était à l'âge chrétien* Voulant se rendre compte du principe moral et religieux le plus élevé de cette civilisation primitive , il eut recours à la méthode des séries. Le christianisme enseigne que tous les hommes sont rachetés , que par conséquent tous sont libres et égaux. Suivant la doctrine indo-égyptienne tous les hommes expiaient une faute antérieure à leur vie sur terre; leurs positions n'étaient donc pas les mêmes icibas et différaient suivant le degré d'expiation où chacun était arrivé. Les deux derniers termes de cette série étant donc l'égalité et l'inégalité hiérarchique, le terme antérieur devait être l'inégalité absolue ou l'opposition de nature entre les hommes. Le. dogme religieux et moral de la société primitive était donc formulé à peu près ainsi : Parmi les hommes, les uns sont fils des dieux et dieux eux-mêmes, les autres proviennent des ténèbres et de la matière. Aux premiers appartient l'empire ; les autres doivent être subalternisés par la force.
Il est certain que cette formule répond à une croyance répandue chez les tribus primitives de toutes les parties du monde et qui a même subsisté jusqu'à un
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certain temps chez les peuples qui ont participé à la civilisation postérieure. Les preuves de cette croyance sont innombrables' et il est peu de faits historiques des premiers âges dont la démonstration offre la même certitude.
Bûchez avait pensé d'abord que cet âge avait été le premier. Il supposait, en vertu d une hypothèse géologique dont je n ai pas à m'occuper ici, que Thomme avait été créé en deux fois ; que simple bimane d'abord, il avait commencé par vivre de la vie purement animale et que plus tard seulement une inspiration d'en haut équivalente à une seconde création lui avait donné la vie morale et intellectuelle. Dans ce cas le dogme qui considérait comme des dieux les hommes initiés aux croyances morales et religieuses, et les autres commet des êtres inférieurs différant à peine des animaux, aurait répondu à la réalité des faits. Tel était encore le point de vue de Bûchez dans la première édition de V Introduction à la science de r histoire» Mais diverses considérations, parmi lesquelles ne figure pas seulement Iç respect dû à la tradition chrétienne, le déterminèrent à abandonner cette hypothèse. Dans la seconde édition du même ouvrage, il ne considère plus la formule en question que comme une grande hérésie propre à l'âge critique de la civilisation qu'elle caractérise, et admet que cette civilisation a été précédée elle-même d'un âge logique antérieur, l'âge antédiluvien.
Cette dernière hypothèse lui fut suggérée par une autre série progressive : par celle de l'organisation générale de la société dans la suite des âges logiques.
1 . J'en ai indiqué quelques-unes dans mon Manuel dhis-toire universelle^ 1. 1, p. 110 et suiv.
cil NOTICE SUR BUCHEZ.
Le t»ut dû christianisme est Ae créer iîiumanitè, c'est-àdîre ïâ ïé<ïératîoii universelle de tous les peuples, reliés par une même loi morale. La forme sociale la plus parlaite dans Vâge antérieur était îa natioù, c'est-à-dire Tunion de classes et de races diverses dans un but commun. iDans Tâge (Juî précéda ce dernier, c'est-àdîre dans l'âge <jue feuchez a appelé noachique^ le lien social par excellence était le lien dû sang, et la forme sôdale la tribu '; mais les tribus comptaient beaucoup dé membres et représentaient quelquefois toute une tàce. Cet état social a dû être ^re'cédé d'un état înférteur encore, celui de îâ Tamille, et c'est cet état que Budiez consiaéraît comme propre à l'âge antédiluvien, îl Vecolinaissàit d^aïUeurs que la marcbe progressive dé rbumànîté avaît été violemment troublée dans ces pénôdes primitives par de grandes révoltes contre la \o\ morale que les générations postérieures ont désigné àous le nom Ae péché orîgineL Selon îBucbez, le dogme dû péché originel était trop répandu dans l'antiquité, et avait joué un trop 'grand rôle dans l'histoire universelle ipoùr qu'on pût méconnaître l'importance de cette croyance, et d'autre partlapbysîologîeet l'observation ' médicale prouvaient tro^ bien la transmission héréditaire des maladies et des vices des parents aux enfants , poiir qu'il fut possible de la rejeter comme une doctrine 'mensongère. Pour lui, ïe terme de pécbé originel reliumait toutes les fautes sociales, toutes les violences, tous les crimes, toutes les erreurs qui dans l'origine avaient fait dévier l'bumanîté de sa voie progressive. Ces infractions successives à la loi morale ne furent pas assei graves, il est vrai, pour empêcher îa société de faire aucun progrès , car autrement elle n'aurait pas continué de vivre; mais elles suffirent pour créer une situation morale et matérielle, des croyances, des cou-
NOliCE SUR fetJC&BZ. cm
tûmes et des institutions ^ui entravaient là marche <te la civilisation et qiii auraient fini par immobiliser les peuples occidentaux^ aussi bien que Tlnde, là Chine et les tribus primitives qui subsistent encore, si le sàlui ne leur était venu parle christianisme.
Bûchez s'en tint à la tradition biblic^ue 'pour l'ège antédiluvien, mais il essaya de retracer hypothétiquement les révolutions sociales et religieuses des deux âges suivants. Les pages <5[un a consacrées à ce sujet sont certainement les plus belles et les plus poétiques qu'il ait écrites. Toute la richesse de son imagination et en même temps son érudition considérable se montrent dans ce tableau concis et rempli d'idées. Je n'analyserai pas ces hypothèses qui ne peuvent guère être vérifiées, du moins dans l'état actuel de la science. Mais je dirai encore (^[uelques mois des feîts positifs qu'il a constatés, à cause de leur importance pour l'histoire.
Le premier de ces faits, c'est l'identité de la civilisation de tous les peuples, dits sauvages ou barbares. Pour expliquer les analogies incontestables qu'offrent les croyances, les mœurs et les coutumes de ces peuples, on se contente ordinairement de l'argument banal que les mêmes facultés humaines doivent toujours donner les mêmes produits. Or, il n'est pas d'argument plus faux, car la même faculté humaine don^e, suivant les peuples et les individus, les produits les plus variés, et le même problème étant posé à une multitude d'hommes, il y a toute chance pour que chacun le résolve d'une manière différente. 11 suffit de rappeler la variété infinie des formes par lesquelles les hommes ont répondu au problème de la coiffure, de la chaussure, d.y vêtenjent, du .Ipgenment. Pe grandes analogies entre les croyances et les coutumes de peuples séparés prouvent donc toujours une communauté primitive. Or,
civ NOTICE SUR BUCHEZ.
chez tous les peuples sauvages et barbares, nous trou^ vous ce besoiu de se déplacer et de s'étendre qui semble un souvenir de la parole dite à Noé : Allez et répandez** vous sur la terre ; chez tous nous trouvons, outre la croyance à des hommes dieux, cette religion qui peuple d^esprits toute la nature, sans être encore anthropomorphique ; tous nous présentent la même forme d'art : la colline taillée , la pyramide , la pierre levée; tous les mêmes rudiments scientifiques : la magie, les incantations, les auspices et signes de toute nature ; tous la même organisation sociale : la tribu et les fédérations de tribus ; tous un régime économique caractérisé par Tabsence de la propriété foncière. Je passe sur les ressemblances de détail. N'est-il pas étonnant que les historiens n'aient pas aperçu les rapports frappants que je viens de signaler et qui touchent à tout ce qui constitue essentiellement une civilisation ?
L'unité de la civilisation de Tàge postérieur ne saurait pas davantage être contestée sérieusement. Les hypothèses particulières de Bûchez sur les révolutions de cet âge devront subir saiis doute de nombreuses modifications, à mesure que Tétude des monuments historiques fera mieux connaître l'histoire réelle des peuples de cette période , mais il est certain
1 . J'ai indiqué quelques autres de ces rapports dans mon Manuel cC histoire universelie^ 1. 1, et dans VAsie occidentale et t Egypte (Bibliothèque utile), liv. I, ch. m. Ces peuples ont été Tobjet dans les derniers temps de deux ouvrages allemands, l'un de M. Klemm, l'autre de Th. Waitz. On trouve dans ces ouvrages un grand nombre de faits qui prouvent les analogies que j'ai indiquées. Malheureusement les auteurs, placés à un point de vue tout différent, n'y ont prêté aucune attention et en ont laissé échapper une foule d'auties. .
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déjà que ses a£Srmations générales resteront vraies. Les rapports entre Tlnde et TÉgypte, auxquels on croyait généralement il y a une trentaine d'années, peuvent n'avoir pas existé^ Mais il est hors de doute que les principes de la civilisation étaient les mêmes dans les deux pays. L'Inde a eu certainement son époque organique et son époque critique*. Quant à TÉgypte, son influence sur l'Asie occidentale dès une haute antiquité, et sur la Grèce au moins depuis le septième siècle avant notre ère, époque où commença le mouvement artistique et littéraire de ce pays, ne saurait être contestée. Da reste, l'identité fondamentale des croyan-
i . M. Cerise a fait voir dans V Européen (i 836, 1. 1) qu'il y a eu dans l'Inde un protestantisme bien marqué par le triomphe de la doctrine du Védanta et qui offre une grande analogie avec le protestantisme chrétien, en ce qu'il a eu pour but comme celui-ci de placer la foi au-dessus des œuvres. Depuis 1 83G, il est vrai, les Védas ont été édités et traduits en partie; mais, s'il faut en croire M. Max MûUer {Leçons sur la science du langage, 2* série, p. 383 de Tédit. allemande) , ces traductions n'ont pas beaucoup avancé la connaissance de ces livres sacrés et en tout cas ce qu'elles nous apprennent, loin d^éclaircir l'histoire morale de l'Inde, ne fait que l'obscurcir davantage. Il est impossible, en effet, de rattacher les principes fondamentaux de la civilisation indoue, la doctrine de la transmigration des âmes et le régime des castes, à ce recueil de chants sacrés qui rendent témoignage d'une civilisation toute primitive, de cette civilisation de Tâge des tribus qui ne pouvait aboutir logiquement à des idées religieuses et à un système social pareil, et qui n'y ont abouti nulle part ailleurs. Des savants Allemands, tels que MM. Lassen et Duncker, ont essayé de combler par des hypothèses l'immense lacune qui sépare les Védas des lois de Maiiou. Mais ces hypothèses sont peu convaincantes. J'ai indiqué les principales difficultés que présente cette question dans mon petit livre l'Inde et la Chine (Bibliothèque utile).
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ces morales et religieuses de tous ces peuples est évidente. J'ai Aé]k indic^ué les joints de similitude les plus saillants. Je ne rappellerai ici que ce dogme de la chute qui apparaît partout sous des formes si diverses , ce progrèis de la conception artistique qui substitue chez tous ces peuples au tumulus et à la pyramide ancienne le temple porté sur des colopneset entouré de diverses enceintes, les analogies considérables qu'offrent les idées scientifiijues et philosophiques de l'Inde et de la Grèce, enfin cette série de révolutions sociales qui ont partout pour but et souvent pour résultat d'abolir la hiérarchie des castes et de ne laisser subsister qu'une seule distinction entre les hommes, celle des maîtres et des esclaves.
Bûchez pensait que si les doctrines morales qui présidaient à la civilisation de l'Inde et de l'Egypte avaient été réalisées complètement, si les classes supérieures ^'étaient pas deve^ueç infidèles à leur mission et n'avaient provoqué ainsi les désordres de l'âge critique, ces doctrines auraient abouti à Tégalité pratique entre les hommes, puisqu'on devait supposer qu'à mesure <jue l'expiation s'accomplissait , la condition des classes inférieures devait s'améliorer et la distinction des classes elle-même s'effacer peu à peu. Mais ce résultat ne fut pas atteint. Avec le christianisme coujimença dçnc un nouvel âge dont le but fut d'achever l'œuvre de liberté et d'égalité commencée dans l'âge précédent, de l'éten-dre à tous les peuples de la terre et d'unir l'humanité tout entière dans une même loi morale, d'en faire un seul corps et « comme une fonction associée par Dieuà l'oçuyr.e de sa création. »
Jluchez tout en x,ecQnnaijssan|; que aiajbates fautes et maintes erreurs avaient été oonunises dans les treize premiers siècles de l'Eglise, crovait néanmoins qwe les
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pouvoirs ecclésiastiques avaient dirigé la société vers ce grand bût pendant toute cette période*. îl plaçait sôus le pontificat de Bonifàce VÏÏI , la crise q\A lança définîlîvement le clergé dans là voie rétrograde. U ne crut pas que îe protestantisme qui fut la consé(j[uence de cette crise eût ramené la société dans la voie véritable, car r œuvre dû protestantisme fut purement critique et son principe essentiel était contraire au but même qu'avait posé le christianisme, Tunion de Thumanité entière dans une même foi et une même morale.
Mais ce qu'on ne pouvait plus espérer des pouvoii*s religieux ni des pouvoirs politiques, qui à partir de cette époque ne poursuivirent plus que des tendances despotiques, on pouvait l'attendre des populations chrétiennes elles-mêmes, car l'enseignement de la morale évangélique avait tellement pénétré dans les cœurs qu'elle y était reçue comme une émanation de la conscience naturelle. La Révolution française' a enfin rompu la digue que les pouvoirs religieux et politiques opposaient au progrès. Par elle, la morale évangélique est entrée dans la voie de sa réalisation définitive.
Les prévisions historiques que Suchez tirait de l'ensemble de ces faits sont faciles à comprendre. H en est deux d'une haute importance i
La première, c'est que l'œuvre de la révolution,
légitime dans ses principes et dans ses tendances, sera
. poursuivie jusqu'à son entier accomplissement et que
les progrès les plus prochains de la société moderne
consisteront dans l'achèvement de cette œuvre.
La seconde, c'est qu'il n'y a pas lieu , sous prétexte d'une prétendue analogie qui existerait entre notre état social et celui de î'em^ire romain au temps d'Augtiste, d'attendre Tappaaition d'une religion noaveile; car à
cvni NOTICE SUR BUCHEZ.
Tépoque des Césars la fécondité des principes sociaux de Tantiquité était épuisée, tandis qu*aujourd*hui c*est à peine si quelques-unes des conséquences de la morale chrétienne ont pénétré dans Torganisation sociale ; il est visible au contraire qu'il faudra des siècles encore à rhumanité pour réaliser T idéal posé par rËvangile. Bûchez ne doutait en aucun point de la réalisation de cet idéal. Mais il pensait que pour y arriver l'humanité pouvait choisir entre deux voies, Tune qu'il appelait la voie à priori^ la voie de la prévoyiuice et du bien , l'autre la voie à posteriori^ la voie fatale, la voie du mal. L'humanité pourra en effet marchei* à la réalisation de son but en connaissance de cause, les peuples et les pouvoirs en ayant conscience et se proposant de l'atteindre, chaque progrès étant prévu et voulu d'abord et s'accomplissant pacifiquement au moment opportun. Ou bien elle n'avancera, comme elle l'a fait depuis quelques siècles, qu'à travers les résistances des pouvoirs et des classes hostiles au progrès, sous la pression des intérêts en souffrance, par la violence et les révolutions. Malheur à la société, quand par suite des antécédents historiques, cette seconde voie est la seule praticable; car une fois qu'un peuple y est engagé, Jes événements poussent les hommes, la passion domine, la liberté du choix disparaît, le progrès ne s'opère qu'au prix de ruines et de désastres ! C'est dans cette voie fatale qu'a été lancée la Révolution française; de là les excès qui l'ont souillée, les calamités qui ont marqué son passage. Les sociétés jouissant du libre arbitre comme l'individu, on ne peut prévoir d'avance quelle est celle de ces deux voies que l'humanité choisira dans l'avenir; tout dépendra à cet égard des pouvoirs et des classes dominantes qui peuvent pousser la société dans l'une ou l'autre en se prêtant au progrès ou en y résis-
NOTICE SUR BUCHEZ. cix
tant. Bûchez pensait que les deux voies conduisaient au but, mais que Tune y conduisait directement et rapidement et aboutissait à Tapplicàtion entière de la loi morale, tandis que l'autre ne menait qu'à la réalisation incomplète de Tidéal social, par de longs détours et au prix de convulsions et de catastrophes sans nombre.
Tel est Tensemble du système de Bûchez. Je n*ai pas à Tapprécier ici , et à peine si j*ai pu indiquer les preuves sur lesquelles il Ta appuyé. Mais quelque opinion qu'on ait sur la vérité de cette conception qui embrasse tout lunivers créé, on ne pourra en méconnaître le caractère puissant et grandiose.