DU CARACTÈRE DE LA SQENCE POLITIQUE ET SOCIALE
1 . La science politique ou sociale est certainement la partie la plus expérimentale de la philosophie. Il n'y a pas de science naturelle plus riche en observations, qui possède des faits plus nombreux et surtout aussi bien connus jusque dans leurs racines. Elle a tout ce qui constitue les sciences positives ; elle offre, comme celles-ci, des lois rigoureusement formulées et qui sont une conclusion de Fexpérience et du raisonnement. Depuis des milliers d*années il serait prouvé par la pratique que la science sociale est toujours lune des plus avancées ou même la plus avancée, si elle reposait, comme l'astronomie ou toute autre science physique, sur un ordre de phéno-
mènes indépendants de la volonté humaine^ ou si par suite de leurs erreurs ou de leurs passions les hommes n'avaient intérêt à en méconnaître les lois. Dans ce qui évidemment ne dépend pas de lui, comme les phénomènes astronomiques ou physiques , l'homme veut une science vraie, exacte, et lorsqu'il croit la posséder, il la consulte, puis il se soumet et se résigne; mais dans les choses qui paraissent dépendre uniquement de sa volonté, comme la politique, il ne croit plus qu'à lui-même. 11 dédaigne les conclusions de l'expérience ; il s'imagine qu'il sera plus habile que ses devanciers; il altère la science ou plutôt il s'en construit une appropriée aux circonstances; il s'enivre de sophismes. Au fond de ces prétentions il n'y a que des passions personnelles, des intérêts particuliers, une grande ignorance et quelquefois de simples caprices. 11 y a des fautes dans lesquelles l'espèce humaine retombe toujours depuis le commencement des temps historiques. Le résultat est inévitable : c'est toujours le mal pour tout le monde. Mais de ce que l'expérience est méconnue, faut-il conclure qu'elle n'existe pas? De ce que les prévisions scientifiques sont dédaignées, faut-il conclure qu'elles ne sont que de pures hypothèses ou de vaines spéculations ? Non certainement ; de telles conclusions seraient absurdes. La science existe ;
seulement l'expérience d*une politique qui y soit conforme n'a jamais été faite que partiellement. Sans doute cette science n'est point achevée. Je n'aurais pas entrepris cet ouvrage si je n'avais cru possible d'y ajouter quelque chose ; mais ce défaut ne doit pas être pris pour une objection qui soit particulière à la politique ; car, parmi nos sciences, il n'y en a pas une seule qui ne soit pleine de lacunes ^ à laquelle on ne travaille encore et dont on voie la fin.
2. Un philosophe moderne * ayant cru reconnattre que l'avancement des sciences était proportionnel à leur degré de simplicité, ou, en d'autres termes, que leurs progrès étaient d'autant plus faciles qu'elles comprenaient un moindre nombre de phénomènes, a conclu et posé en principe que la science sociale devait être la dernière à se former et à parvenir à l'état positif parce qu'elle était la plus compliquée et que, sous certains rapports, elle était comme le résultat de toutes les autres. C'est là une grave erreur. Ce philosophe était plus mathématicien qu'historien. En effet il suffit de lire le traité de politique d'Aristote pour voir que la science sociale des Grecs était plus avancée cjue leur astronomie, leur physique, leur chimie, leur anatomie et leur physiologie. Ils ne
i . Auguste Comte, Philosophie positive^ t. I.
manquaient pas d'observations politiques, puisque ce même Aristote avait composé un livre contenant les institutions sociales de cent cinquante États, ouvrage malheureusement perdu. On avait alors sur l'organisation sociale, sur les formes de gouvernement, sur leur classification^ sur la marche et les causes des révolutions, des connaissances si positives et si pratiques que Texpérience des siècles n'y a à peu près rien changé. Je ne veux pas dire qu'on ne puisse rien y ajouter puisque dans cet ouvrage j'ai la prétention contraire ; mais je veux dire qu'on avait acquis dès lors un fond solide qu'on ne changera pas et qui est parfaitement établi.
En supposant même que nous ne possédions ni Aristote, ni Hérodote, ni Polybe, que nous n'ayons nulle connaissance des constitutions d'Athènes et de Rome, ni des révolutions intérieures de ces deux cités, est-il possible d'admettre qu'elles aient pu jouer un si grand rôle dans l'histoire, occuper une si grande place dans la civilisation sans un art social achevé, sans une grande expérience législative ou administrative, et par conséquent sans une science politique trèspositive. Montesquieu a trouvé dans Thistoire des Romains un modèle de politique pratique \ Nous
i . Montesquieu y Grandeur et décadence des Romains.
ÎNTRObUCTION. 7
avons reçu des Romains la sciience du dfoit; il n'y a rien de plus expérimental que la jurisprudence.
Mais les Grecs et les Romains sont les fils de civilisations antérieures. Avant eux il y avait eu de grandes sociétés politiques^ les Égyptien^, par exemple, dont Thistoire, d'après les travaux modernes^ remonte à quelques milliers d'années avant notre ère. C'était une civilisation puissante, complète, très-perfectionnée. Elle était très-avancée sous un des rapports que nous estimons le plus aujourd'hui, sous le rapport de Tart industriel. Elle possédait une prévoyance sociale, fortement organisée, dans Tordre économique, administratif et hygiénique* l^s nations modernes nont encore rien fait de pareil à ce qu'elle avait réalisé au point de vue de l'hygiène. Les Égyptiens avaient donc un art et une sdence des choses sociales nullement hypothétique, très-démontrée par l'expérience, dont la partie pratique était certainement très*positive. Il est vrai que la conservation et l'interprétation de cette science paraissent avoir été attribuées en grande partie au collège des prêtres : mais n'est-ce pas là, sauf correction, l'institution que le philosophe, dont il s'agit, considère comme le dernier terme de la perfection dans l'organisation sociale? 11 la dépouille seulement de son caractère
sacerdotal ou religieux ; il en fait une simple académie.
Aujourd'hui il faut aller en Chine pour trouver toute une administration publique confiée à une corporation de savants ou de lettrés possédant ce qu'on appelle en ce pays la science. Je veux parler des mandarins. Ce corps où on entre et où on s'élève jusqu'aux rangs supérieurs, par une suite d'examens et de concours, celte sorte d'université qui tient toutes les fonctions publiques et dirige tout, excepté l'armée, forme une des institutions les plus statiounaires dont on ait connaissance. C'est le régime le plus pédantesque et le plus routinier. En général, l'idée qui vient la première à l'esprit, quand il s'agit de la direction d'une société, est de confier celle-ci aux plus capables. Alors les savants se prononcent pour une académie, les universitaires pour les examens et les concours, les propriétaires et les industriels pour les plus imposés, les militaires pour leurs généraux^ chacun pour ses pairs. Mais ce n'est pas ici le lieu de discuter ce problème \
e3. La vie sociale a existé sans doute avant la science dont elle a fourni les matériaux. Cepen-
1. Le philosophe auquel je viens de répondre est le seul dont le système suppose l'infériorité relative des sciences sociales. Il m'a para d'autant plus nécessaire de combattre cette erreur qu'elle provient d'une école à laquelle l'opinion ac-
(lant il est une connaissance sans laquelle cette vie paraît impossible et qui par conséquent est de même date, sinon antérieure : c'est le langage. On ne le compte point parmi les sciences ; il est en effet beaucoup plus quune science, il est comme la société ; il contient tout. Sans lui rien de possible. Il est le premier élément de la classification des faits. Il est Tinstrument fondamental du travail et de la mémoire scientifique. Il impose partout ses principes. On a dit qu'il était l'image de la pensée humaine. Peutêtre en est-il la loi ; mais, à coup sûr, il en est la représentation.
La constitution du langage est telle qu'il forme toujours un système logique complet, applicables
corde en ce moment une certaine faveur, qui passionne un certain public , que les circonstances philosophiques er politiques favorisent, quoiqu'elle ne soit peut-être pas destinée à vivre longtemps. Il me parait même qu'elle rend en ce moment un service important. Je la vois remplir une fonction que je ne puis m'empécher d'appeler scientifique , qui n'est que transitoire sans doute, mais qui n'en est pas moins méritante. Elle semble en effet la force la plus propre à nous défendre contre l'invasion des idées allemandes , contre le nihilisme hégélien qui a conquis déjà plusieurs universités italiennes et qui menace la nôtre. On dirait qu'elle a été créée dans ce but. Malheureusement , sous le nom de philosophie positive, on renouvelle les systèmes un peu oubliés, un peu surannés, soutenus, vers la fin du dix-huitième siècle, par Helvétius, d'Holbach, de Lamettrie, Volney, etc. C'est là le danger. Cette école est tombée dans cette faute précisément parce qu'elle a adopté les erreurs que je combats.
iù TRAITÉ DE POLITIQUE.
toutes les relàtiotis, aussi bien a celles de rhomtine avec ses semblables, c'est-à-dire aux relations morales, qu'aux rapports de l'homme avec les choses ou même des choses entre elles. Il est la Formule primitive et constante du raisonnement et peutêtre de la raison elle-même. Les idées de bien, de beau, de juste, que les platoniciens appelaient archétypes, les idées et les rapports d'idées que Kant considérait comme les lois de la raison, les notions pures de M. Cousin, enfin toute la série des oppositions qu'on désigne sous le nom d'antinomies, sont des faits de langage aussi bien que d'intelligence. Aussi discute-t-on encore pour savoir s'ils sont le résultat d'un enseignement traditionnel ou la manifestation d'une propriété essentielle de notre nature spirituelle.
Le langage a varié dans ce que l'on peut appeler les signes extérieurs. Les syntaxes diffèrent entre certaines limites ; elles sont susceptibles de certains perfectionnements; mais la virtualité fondamentale dont je viens de parler est toujours restée la même. Les mots ou vocables devaient surtout se multiplier. Par cette raison que nulle connaissance ne peut se conserver ni se transmettre parmi nous si elle n'est ainsi exprimée, leur nombre devait nécessairement croître autant que les expériences et le savoir des hommes.