‹ Traité de politique et de science socialeChapitre 34 sur 95 · Voyez Genèse, chap. ix · texte numérisé non relu

Voyez Genèse, chap. ix

vatiou de tous les jours. Nous voyons, même dans nos sociétés politiques perfectionnées, que toute famille se dissout dès que certains devoirs n'y sont plus observés. Ce qui est nécessaire aujourd'hui l'était bien plus lorsque la famille contenait en elle tout l'avenir de l'humanité et n'avait cependant d'autre appui qu'elle-même. Nous verrons plus tard^ quelque étrange que cela paraisse, que l'institution morale précède toujours la formation des sociétés politiques.

5. Les idées de loi, de devoir, de dévouement se sont-elles manifestées dans les hommes au contact de leurs semblables comme se manifestent les affinités d'un corps chimique au contact d'un autre ? Je le veux bien, quoique cela paraisse difficile à admettre ; mais, quelle que soit l'explication adoptée, il n'en est pas moins vrai que la morale, le langage, l'état social sont des faits contemporains, de même date, si nécessaires les uns aux autres qu'on n'en conçoit pas isolément la possibilité. Peut-être même est-ce uniquement sous forme de morale que le langage a été donné à l'homme.

La loi des relations ou la morale n'est pas seulement la première de nos connaissances par la date, mais encore la première en importance, puisque, sans elle, la vie sociale serait impossible. Elle a les propriétés d'une science. Que l'on con-

sidère la science comme une méthode ou comme un moyen de prévoir, la morale est aussi une méthode de prévoyance dans certaines limites, dans toutes les questions qu'elle embrasse. Elle fut la première science des hommes et pendant longtemps la seule. Elle leur servit de guide dans ce monde inconnu, immense, redoutable qui les opprimait de toutes parts. Elle fut alors leur appui, leur sécurité, leur espérance. Par elle les sociétés humaines ont été conduites au point de prospérité où elles sont parvenues : car toute société qui Ta mise en oubli, a disparu. L'histoire fait foi à cet égard. Enfin, par cela seul qu'elle a été la conservatrice de la société, elle est jusqu'à un certain point la mère des sciences puisque les sciences elles-mêmes sont un fruit de l'état social.

6. Quand on réfléchit que hors de l'état social toute expérience et tout raisonnement resteraient individuels et mourraient avec leur auteur, on comprend tout de suite que sans la société il n'y aurait jamais eu de sciences. En effet, c'est grâce à cet état que l'expérience d'un individu et d'une génération se communique aux autres, que la puissance intellectuelle d'un homme profite à tous, que chaque découverte devient une propriété commune, que la mémoire des choses enfin peut se conserver indéfiniment. C'est, en un mot, de la continuité et du mélange intime établi entre

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les générations, que résulte cette unité intellectuelle, dont nous faisons partie , qui est assez forte pour ne rien perdre, assez active pour suffire simultanément à toute espèce d'œuvres et dont le travail ne s'arrête que par sa propre faute ou par sa propre volonté. Nous pouvons donc affirmer avec certitude que les sciences sont, comme œuvres et comme richesses , des choses éminemment sociales. C'est la société qui les engendre et c'est pour elle qu'elle les produit ou les conserve. Elles n'arrivent à l'individu qu'à travers la société. Leur caractère répond d'ailleurs à la nature de l'ouvrier. La science en effet n'est pas autre chose que la mémoire de toutes les expériences faites, résumée par des théories, et convertie en méthode d'investigation et de prévoyance.

Si maintenant nous tenons compte de la finalité, nous trouverons que la science sociale devait précéder toutes les autres. Je sais qu'aujourd'hui, bien qu'il soit reconnu que la finalité est démon-* trée dans une multitude de phénomènes naturels, on ne Tadmet cependant dans aucun cas comme point de départ ratiojanel^ non parce qu'on ne saurait en tirer des conclusions légitimes , mais parce qu'elle ouvre carrière à des inductions dont il est trop facile d'abuser. Il n'en est plus ainsi lorsqu'il s'agit des produits des activités humaines. Il y a entre leurs divers éléments des rapports le-

giques nécessaires qui constituent la (inalité de chacun d'eux. Ainsi la société, qui est la cause, a dû précéder les sciences qui sont Teffet. De même la société a dû être le premier objet de l'attention scientifique ; elle a été , pour l'homme, le lieu obligé de ses expériences premières et les plus positives, la matière constante de ses raisonnements, le sujet de ses premières théories. Il serait absurde de supposer que la chose la plus nécessaire à l'homme ait été celle dont il se soit occupé le moins et après les autres. En outre, l'état social commandait une prévoyance plus étendue que celle qui est nécessaire à un individu isolé. Un individu peut vivre au jour le jour ; cela est impossible à une société. 11 lui faut une prévoyance égale à sa puissance. Or le besoin de prévoir a été la source de toutes les coordinations où les sciences ont pris naissance. En d'autres termes, la prévoyance sociale a commandé tous les autres genres de prévoyance.

Il existe même des faits qui prouvent que les choses se passent ainsi; on a cru remarquer par exemple que les grandes révolutions libérales des temps modernes ont été, chaque fois, accompagnées d'un mouvement scientifique considérable. On cite particulièrement les révolutions anglaise et française. On peut dire, il est vrai, que ces phénomènes doivent être attribués à l'excitation

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des esprits produite par le mouvement politique plutôt qu'au mouvement politique lui-même. Je ne crois pas bien utile de discuter cette question ; mais il est d'autres exemples où l'influence dont il s'agit est incontestable.

Il parait difficile de nier que les tendances ma<» térialistes qui ont si puissamment régné dans les sciences physiques et qui s'effacent à peine aujourd'hui, n'y aient été introduites par l'esprit critique et irréligieux du dix-huitième siècle qui cependant n'était au fond et très-sciemment que le préparateur d'une révolution. Mais il est une preuve plus positive encore et toute récente de l'influence directe que la science sociale exerce sur les sciences même qui en paraissent les plus éloignées. Elle est dans l'histoire de l'idée de Progrès. Cette notion du progrès a été d'abord uniquement relative à la destination de l'espèce humaine. Elle est née du sentiment de cette destination^ du sentiment des tendances sociales^ enfin de l'étude de l'histoire*. A peine produite, elle a été appliquée aux sciences naturelles ; elle en a changé les méthodes et les classifications ; elle règne souverainement en embryogénie, en paléontologie, en anatomie comparée, et elle est

1 . Voyez Introduction a la science de C histoire^ 2'' édit. . I, p. 82, et suiv. t. II, p. 512.

loin encore d'avoir opétè toutes les trdiîâforiMâh tiods qu'elle setnble destinée à produire. C'egt une mine d'idées nout elles et de découyei'tes qui n'est encore exploitée que partielletneut.

7. Je dois, en terminant ce chapitre, exposer une conclusion inipoitante qui a constamment été cdlle du bon sens public et qui pfobiiblement le sera toujours.

Puisque la science est un produit social , puis^ qu'elle est faite par l'humanité et pour l'humanité, il n'est pas admissible qu'elle puisse jamais tour-^ ner contre cette société dont elle est fille , ni se perfectionner à son détriment. Il peut arriter qu'un homme ou plusieurs hommes s'isolent, ou-^ blient le but utile de la science et s'enferment dans une conception spéciale, au point de pren-* dre, non pas la science, mais un côté de la science pour l'ensemble. On a reconnu depuis longtemps, au point de vue de la seule méthode , qu'il n'y a pas de faute plus grande que d'élever un fait particulier au rang d'un principe général. C'est cette faute cependant qui se reproduit à chaque instant et que commettent les hommes dont je parle. Par exemple, quand Laplace disait : « Dieu est une hypothèse dont nous n'avons pas besoin pour expliquer le monde; » il oubliait la partie de ce monde la plus importante pour nous et pour luimême 9 c'est-à-dire la nature vivante , l'homme et

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lu société. En définitive, il ^^est trdttvéqué son explication était iiidottlplète même au point de vue astronomique et que la base de son hypothèse générale était uue erreur. Combien d'hommes ont fait et font tous les jours des raisontiements atologue^ en partant d'un fait plus étroit et avec moins de savoir ! D'autres , au lieu d'uti fait de l'ordre physique , pretment Une considération de psychologie pure. Pour eux, il ti'y a de vrai et de réel que ridée« Alors, oubliant que l'individu ifeSt pas seul dans le monde , que tout y est rapport , ils construisent un utiivers imaginaire et tombent, comme Hegel, daus Un panthéisme idéaliste. H n'y a pas longtemps que nous avons vu l'utopidte FoUrier emprunter à la physique lé nom de l'attraction, en faire utle réalité de l'ordre univertel, l'étendre à l'ordre moral et partir de là pour coU^ struire utie genèse imaginaire, une philosophie de l'histoire qui ne l'est pds moins, et tout un moUdé social. Les eilemples de ce genre sont innombrà-^ blés. Il n*y à pas une spécialité de la science qui n'ait fourni son contidgent de fausses généralisa-^ tions ; nous avons des hypothèses générales tirées de la mécanique,* de la physique, de la chimie; nousefn avons qui oiit été produites par la métaphy-^ sique; mais les exagérations du physidsme ou dU matérialisme sont infiniment plus communes que les exagérations idéalistes. Or, quelle que soit la

spécialité dont il s'agisse , il y a un signe certain^ un moyen assuré pour reconnaître Terreur ; il peut être ainsi formulé : « Toute doctrine ou toute théorie, dont les conséquences même ultimessont contradictoires à l'un des principes fondamentaux de l'état social, est une doctrine ou une théorie fausse. ))

Je le répète, le bon sens public a toujours en définitive prononcé de cette manière. Ce n'est pas d'aujourd'hui en effet qu'on a commencé des essais pareils. De tous temps, il y a eu des tentatives de l'espèce de celles dont nous sommes témoins. De tous temps, il y a eu des savants ou des philo- . sophes qui ont voulu élever au rang d'une formule universelle quelque formule particulière qu'ils avaient trouvée dans leur genre d'études. Chose remarquable ; les anciennes théories ne diffèrent pas même grandement des nôtres! Elles sont, comme celles-ci, mécaniques, chimiques, métaphysiques, matérialistes ou panthéistes. Il suffit d'ouvrir un manuel de la philosophie ancienne pour en avoir la preuve. On attribue même à la vieille Egypte une théorie de la formation des êtres vivants qui ne diffère guère de celle de notre Lamark. Il n'y a rien de progressif dans ces tentatives. Ce sont toujours les mêmes systèmes d'explication. Ils ne diffèrent d'une époque à une autre que par les détails et les arguments que leur

fouroit et leur impose en même temps la science que possède la société du temps. Ainsi, dans ces entreprises, Tesprit humain ne sort pas d'un cercle de conceptions toujours pareilles qui ont le même succès transitoire dans des circonstances déterminées et qui se reproduisent sans cesse pour mr)urir sans laisser de fruit. Quant aux auteurs de ces idées, leur nom meurt avec elles, à moins que quelque mérite particulier ou quelque scandale étrange ne le sauve de Toubli.

Tel en efTet doit être constamment le destin des idées antisociales. Autrement, il faudrait admettre que le bien pourrait un jour sortir du mensonge, la vérité de Terreur. S'il était recevable en effet que la société pût être fondée sur des principes contraires à ceux qui l'ont conservée, sur des principes contraires , par exemple, à ce que nous appelons la morale , il faudrait en conclure qu'il n'y a point de vérité dans ce monde et que le mensonge ou l'erreur sont aussi productifs du bien que leurs contraires.

L'humanité a une loi de vie ainsi que tous les êtres de ce monde; son existence dépend de tout ce qui l'entoure et d'elle-même. Cette existence n'est pas tellement nécessaire à ce monde que celui-ci ne puisse se passer d'elle. La géologie nous en offre la preuve. Si donc l'humanité subsiste, si, bien plus, sa puissance s'est accrue, c'est

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qu'^n masse elle n'a pas dévié de sa loi de vie. Nous savoDS d'ailleurs que tous les peuples qui l'ont abandonnée ont péri. Or cette loi de vie qous est représentée par les conditions même de l'existence sociale dont la première et la plus fondamentale est la morale.

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