‹ Traité de politique et de science socialeChapitre 38 sur 95 · D'UNE IDÉE NOUVELLE A INTRODUIRE DANS LA POLITIQUE, OU DU PROGRÈS · texte numérisé non relu

D'UNE IDÉE NOUVELLE A INTRODUIRE DANS LA POLITIQUE, OU DU PROGRÈS

12. Il est une loi nouvellement découverte, rationnellement et historiquement démontrée , qui, sous le double point de vue de la pratique et de la science, doit opérer dans la politique une révolution analogue à celle qu'ont produite en astronomie les découvertes de Kepler et de Newton; c'est la loi du progrès, qui doit en effet séparer complètement l'enseignement moderne de l'enseignement des anciens , tout en comprenant celui-ci et en l'expliquant.

La loi du progrès est la négation de quelquesuns des principaux axiomes de la science antique et l'affirmation de principes qui y sont directement opposés. Ainsi elle nie que l'espèce humaine

soit à tout jamais condamnée à se mouvoir dans un cercle d'événements sociaux toujoure semblables; elle affirme au contraire que les sociétés sont destinées à marcher en avant, sur la ligne droite du bien, produisant incessamment des choses meilleures que celles qui les précédaient. A.vec le progrès, il n'y a plus de gouvernement qu'on puisse considérer comme le type immobile du bien et qui surtout puisse se dire tel; le gouvernement n'existe point pour son propre bonheur ou pour celui d^s hommes qui Tout créé; il n'est qu'un agent de l'œuvre d'avancement et d'amélioration dévolue à la société. Enfin chaque société politique ne forme pas , entre sa naissance et sa mort, un tout isolé; elle fait partie d'une chaîne où tout se tient, d'une série où chaque société non -seulement reçoit de celle qui la précède plus que celle-ci n'avait reçu des sociétés antérieures^ mais oncore lègue à celle qui la suit plus qu'il ne lui avait été donné à elle-même. Il y a eu sans doute des accidents terribles , des civilisations réduites en poussière, des rétrogradations^ des dégénérescences; mais ces malheurs jusqu'à ce jour n'ont été que partiels; ils sont moins à craindre à mesure que la civilisation s'avance , se fortifie et s'étend. Souvent d'ailleurs ce ne furent que des interruptions apparentes; la tradition, les habitudes, les croyances restaient entières ; elles ont

suffi pour tout reconstruire et pour produire un nouvel élan vers le mieux, plus puissant, plus énergique, plus fécond que jamais. Il est arrivé ordinairement que les historiens et les annalistes n*ont vu que ruines et désastres dans des événements qui étaient seulement les signes ou les efTets d'une transformation profonde ou du passage d'une civilisation à une autre.

Je n'ai pas à donner ici la définition du progrès ^ Il suffit d'en affirmer la réalité. Il n'est pas seulement la loi des choses humaines dans la tendance vers le mieux ou le bien ; le progrès est une loi de l'ordre universel : il a présidé à la formation de notre globe, à celle des séries d'êtres vivants qui l'ont successivement habité ou qui l'habitent aujourd'hui; il préside encore à la formation de chaque individu dans ces espèces vivantes. Nos classifications, nos nomenclatures en géologie, en paléontologie, en botanique, en zoologie, en anatomie comparée, en embryogénie ne sont que des corollaires de cette grande doctrine. L'homme

i . Voyez pour la preuve et la théorie du progrès, Turgt)t, Discours en Sorhonne^ œuvres complètes, t. II, Paris, 1 808 ; Condorcet, Esquisse dun tableau historique des progrès de t esprit humain; Kant, Conservateur ^ Paris, an VIII, t. II, p. 57 ; Henri Saint-Simon , Œuvres ; mon Introduction à la science de f histoire ^ où j'ai résumé les travaux précédents en y ajoutant autant que j'ai pu ; enfin mon Traité de philosophie,

LE PROGRËS. 35

est le dernier créé des êtres bruts et vivants de ce globe pour en être l'administrateur, disent les livres saints, k lui seul il constitue un règne, disent les naturalistes. En effet, tandis que les autres êtres animés sont organisés pour une fonction unique qu'ils accomplissent en aveugles sous la seule impulsion de Tinstinct, Thonime a été fait intelligent et libre. Il a aussi des appétits, des pas^ sions et des instincts ; par là, il touche à la nature animale ; mais il a reçu en outre renseignement d'une loi morale, d'une loi de ses actions. Il est destiné à choisir constamment entre les sollicitations de sa nature animale et son intelligence qui lui montre la loi; entre le mal ou les faiblesses que lui conseille son égoîsme, et le bien qui n'est autre chose que cette loi morale elle-même, source à la fois du devoir et du progrès.

13. On a dit que la vie sociale était le résultat du développement de nos facultés. Cette proposition est vraie seulement en ce sens que les facultés, qui nous font véritablement hommes ne peuvent se manifester que dans Tétat d'association; mais on a dit encore que le progrès n'était pas autre chose que la perfection de ces mêmes facultés ^individuelles; or il n'y a pas d'assertion plus fausse sous quelque rapport qu'on la considère. Les (irecs étaient nos égauiL en tout ce qui ne dépend que de la perfection des facultés individuelles, si

même en général ils ne nous dépassaient pas; mais ils sont nos inférieurs de beaucoup précisément en tout ce qui dépend du progrès social. Il est impossible h un individu, quel qu'il soit, d'atteindre, par son unique puissance intellectuelle, à certaines conceptions, à certaines découvertes, à certains résultats que nous comptons parmi les conquêtes qui honorent le plus l'esprit humain. Les solutions scientifiques, par exemple, que nous possédons, sont le résultat de travaux accumulés et d'une longue suite d'efforts, c'est-à-dire, en définitive, une œuvre sociale. Cette masse d'observations, de raisonnements, d'hypothèses, de vérifications, d'analogies, de calculs, réunie sur un même problème, font du théoricien qui vient le dernier, non pas seiilement un individu plus savant ou plus instruit, mais encore une intelligence et une capacité inventive dont la puissance est en quelque sorte proportionnelle à la somme des intelligences qui l'ont précédé dans la question. Comment en effet admettre , à titre de simple développement de nos facultés naturelles ou individuelles , une théorie telle que celle de Copernic ou de Newton, c'est-à-dire une théorie directement contradictoire à ce que nous montrent nos sens? Il a fallu, pour préparer de pareilles théories, des milliers d'observations et de calculs , des tentatives de toutes espèces^ des doutes multipliés, et enfin une puis-

santé hypothèse. Jamais intelligence individuelle, quelque grande qu'elle fût, n'aurait pu à elle seule atteindre un tel résultat. L'individu est perfectible; mais la société seule est progressive.

Voyons en effet , au point de vue de notre espèce, en quoi consiste le progrès dans sou expression réelle et par quoi nous le reconnaissons. Nous trouvons d'abord, à chaque moment donné, rhéritage de tout ce qui a été produit dans les temps antérieurs de beau , de bien et d'utile en toutes choses; puis la conservation et l'augmentation de toutes ces richesses véritables : croyances, sentiments moraux , connaissances scientifiques , arts, industries, lois, habitudes, institutions; enfin une amélioration évidente de la condition humaine, et de plus des espérances, des aptitudes et des volontés en vue d'un avenir qui devra;étre encore meilleur. L'individu ne participe à ces richesses comme à ces espérances que dans la proportion de ses forces qui sont bornées. Son éducation est longue, sa vie est courte, sa capacité Hmitée, et ce qu'il produit lui-même périrait peut-être complètement, si la société n'était là pour tout recueillir. Quant à elle , elle ne perd rien de ce qu'elle ne veut pas oublier ; elle ne se fatigue , ni ne s'affaiblit. Elle a la vie, l'activité, la mémoire d'un être toujours jeune qui semble ne pas devoir finir.

L'histoire, il est vrai, nous apprend que la vie

sociale de notre espèce est semée de ruines. Il n'y a pas eu, jusqu'à ce jour, de cité, de nation, ni d'empire d'une durée indéfinie. Mais l'histoire nous apprend aussi, que les révolutions, sous lesquelles on les a vus succomber ont été presque toujours les signes d'une profonde transformation sociale. Elle nous montre en effet que si une société vient à se dissoudre, c'est parce qu'une autre l'absorbe, prend sa place ou, en un mot, lui succède. Il n'y a pas d'exemple d'une nation qui ait disparu sans l'intervention d'un autre peuple qui, en définitive, a recueilli son héritage et ses membres. Et cette société, héritière de celle qui l'a précédée, lui est ordinairement supérieure non par les individus dont en masse elle est com-* posée, mais parce qu'elle porte en elle la possibi* lité d'un avenir nouveau, plus fécond et plus grand. Voyez comment les Grecs se sont substitués aux Persans dans la domination de l'Asie, comment les Romains ont succédé aux Grecs, et ensuite pourquoi et comment les Français ont succédé aux Romains. La progression ne s'arrête pas ; les interruptions, les retards sont plutôt des apparences que des réalités; la force qui nous pousse est si grande et toujours si instante que tout lui sert, soit comme préparation, soit comme moyen immédiat.

1 4. Du moment où il est prouvé que le pro-

grès eât la loi d'activité de l'espèce humaine, du moment où il est admis que cette destination de notre espèce ne peut être accomplie que sous forme d'association, on est obligé d'accepter les conséquences suivantes. L'espèce humaine a, dans l'ordre de ce monde, une finalité, un but, c'està-dire un devoir à accomplir. Au point de vue de ce but, elle forme une société dont toutes les parties sont solidaires ; elle est, dans toute Ténergie du mot, l'humanité. Les sociétés politiques diverses , qui se forment dans son sein , sont des agents de sa destination générale ; elles sont, pour nous servir d'une expression scientifique, fonctions de l'ensemble. Ces sociétés ont un devoir à accomplir non-seulement vis-à-vis d'elles-mêmes , mais vis-à- vis de Inhumanité tout entière.

Telles sont les conséquences principales qui sortent de la considération de la loi du progrès dans les affaires humaines.

On demandera pourquoi, d'où vient et où va le progrès? S'il s'agit du progrès universel, il n'est à cette question qu'une réponse : c'est que nous ne savons ni le commencement ni la fin d'aucune chose. Pour résoudre une pareille question il faudrait posséder la science absolue et savoir pourquoi Dieu a créé le monde. S'il s'agit du progrès humain, nous n'en connaissons pas certainement

la destination dernière; mais à chaque époque nous en savons assez du moment où nous connaissons le but que doit poursuivre la société dont nous Faisons partie. Quant à la question de ce but lui-même^ elle sera traitée dans le livre suivant.

asp!)

Page 1