HO TRAITÉ DE POLITIQUE
le but de la sociélé entre époux est la famille; or la famille est une chose commune qui n'offre point un bonheur, ni une peine où Tun puisse avoir part sans Vautre ; elle se maintient par des actions de formes diverses et conclut à un produit inconsommable Ainsi, dans Tassociatioi) industrielle, le résultat s'obtient par la coordination et non par l'identité des actions; la fin est une œuvre dont la nature est telle qu'on ne peut arriver à la .consommation du produit qu'en aliénant l'œuvre elle-même. De même, dans la société politique, c'est à la fois par là division et la coordination du travail qu'on marche vers le but ; et la réalisation est toujours quelque chose de commun, quelque chose de si peu inhérent aux personnes que l'on en perd la plus grande partie si l'on sort de la société.
24. La raison pour laquelle l'acceptation d'un but commun d'activité s'est imposée avant tout autre principe, comme la condition première de l'état de société, résulte d'un fait complexe qui tient essentiellement à la nature métaphysique de notre espèce. L'homme est tellement constitué qu'il ne peut agir que dans un but. Il n'y a point d'action véritablement humaine, c'est-à-dire d'action raisonnable, qui ne soit entreprise dans un but. Aussi est-il vrai de dire que toute chose humaine a un but. La société, qui est une chose
humaine, ne pouvait échapper à celte condition. D autre pari, comme Thomme est un être libre et que par suite, il ne peut, en quoi que ce soit, unir son activité à celle de ses semblables que par un acte préalable de sa volonté, la communauté de but est nécessaire aussi bien pour réunir les volontés que ponr rendre cette union obligatoire. 4irjsi lorsqu'on cherche pourquoi la société repose sur le principe dont nous nous occupons, on trouve qu'il est le seul propre à remplir une telle fonction au sein d'une espèce d'êtres constitués comme nous.
L'homme, considéré individuellement, n'a luimême de valeur que par le but qui l'anime. L'individu, supposé sans but, n'a guère au-dessus de la bête que la possibilité d'en acquérir un. Celui qui ne propose point une fin à sa vie, n'a ni ordre, ni raison, ni suite dans ses actes. Il n'est capable de rien d'utile soit aux autres, soit à lui-mêdie. On ne voit pas même pourquoi il agirait, sauf quand la faim ou quelque autre appétit inférieur le pousse. Cet homme, s'il pouvait jamais exister, ne serait guère capable que de ce qu'on appelle le mal dans l'état de société. C'est, je le répète, parce que l'acceptation d'un but est nécessaire à l'homme à tous les instants et dans tous les modes de sa vie, que le principe de la société a été basé sur celte nécessité. Il était convenable que ce qui
est le plus utile et le plus indispensable à l'homme, la société, prît origine dans ce qui est le plus essentiel à sa vie morale et libre, c'est-à-dire dans la nécessité du but.
25. C'est la nécessité d'un but commun d'activité qui fait de la société une puissance obligatoirement progressive.
On ne peut pas séparer la notion de progrès de celle de but. Il y a corrélation entre l'une et l'autre. La possession d'un but est la condition première et sine qua non du progrès. En effet pour faire des actes de progression, il ne suffit pas de se mouvoir, de marcher, de faire effort ; il faut plus : il faut se diriger vers un point fixe et déterminé. Mais de quelque point que l'on parte, du moment où Ton marche vers un point fixe de ce genre, on fait quelque chose qui ressemble à une progression. Si on ne voit le but, on ne sait ni le point où il faut se diriger, ni l'espace à parcourir, ni les obstacles à vaincre ; c'est cette vue qui nous montre la route à suivre, qui mesure la progression et enfin en marque le terme. Le rapport entre les deux notions est si évident que l'on peut s'étonner que l'une étant connue, l'autre ne l'ait pas été tout de suite.
A moins de renoncer à notre qualité d'hommes, à moins de renoncer à la vie sociale, nous ne sommes point maîtres de nous soustraire à la nécessité d'un but.
Chacun de nous, homme ou nation, est placé entre un passé qui ne reviendra plus et un avenir auquel il faut concourir. Le passé a fait la place, préparé le terrain, el, en léguant une œuvre achevée, il présente une œuvre à faire. Fortune, gloire, bonheur, tout dépend de bien comprendre la destinée qui nous est offerte, de bien remplir la fonction qui est à notre choix. Il n'y a qu'une direction qui soit féconde; c'est à nous à la reconnaître ! Si, par ignorance, nous nous trompons, si, par lâcheté ou par paresse, nous hésitons , quelque autre, plus hardi et mieux avisé, s'en emparera et accomplira l'œuvre.
Lorsqu'on regarde l'histoire de haut, on voit que nous sommes tous, hommes ou nations, ouvriers solidaires d'une grande tache, travaillant à construire un édifice sociaV dont le plan, donné dès les premiers jours, a été, de loin en loin, rappelé à notre mémoire par quelques architectes. On voit la construction s'élargir et s'élever, de siècle en siècle, au point que déjà, d'après ce qui est achevé, nous pouvons en deviner le sommet. Chaque génération est appelée à en poser une assise, laissant à celle qui lui succédera à en placer une autre par-dessus. Il ne sert de rien de remuer des matériaux ; on ne fait œuvre utile, on ne mérite, on ne reçoit un nom, que si on porte son activité sur la place même qui a été préparée
par ceux qui ont travaillé avant nous et suivant le pian établi.
Or, cet édifice à construire, c'est la succession des efforts nécessaires pour atteindre le but final de rimmanité. Cet accroissement^ de siècle en siècle, c'est le progrès; ces assises que chaque génération est appelée à poser, c'est la portion de ridée ou du but qu'il est en sa puissance de réaliser. Dans cette œuvre, une nation succède à une nation, comme par suite de la division du travail, un ouvrier succède à un ouvrier K
26. D'autres auteurs, avant moi, ont parlé du ' but ou de la finalité à propos de la société politique, mais aucun d'eux ne les a envisagés comme on le fait ici. Ils ne les ont considérés ni comme conditions nécessaires de l'état social, ni comme principes de l'unité de mouvement de la société, ni comme principes de progression; mais plutôt comme des conséquences de la vie commune. Leur Formule est telle qu'elle emporte une idée complètement opposée à celle qui est exprimée dans ce livre.
Aristole paraît être le premier qui ait dit que la société politique a une fin, teXoç ; mais il ajoute tout de suite que cette fin est le bien vivre, eùCriv, c'est-à-dire le bonheur individuel *. Celte formule