CHAPITRE IIL
DE LA CONSÉQUENCE LA PLUS CARACTÉRISTIQUE D'UN BUT COMMUN D'ACTIVITÉ : LA NATIONALITÉ.
28. La nationalité est le résultat de la communauté de croyances, de traditions, d'espérances, de devoirs, d'intérêts, de préjugés, de passions, de langage, et enfin d'habitudes morales, intellectuelles et même physiques, dont un but commun d'activité a été le point de départ et le centre dans une fraction déterminée et stable de l'espèce humaine, lorsque ce but a été poursuivi pendant une certaine suite de générations*. Je m'explique.
d , Lorsque je prononçai pour la première fois, il y a plus de trente ans , le mot nationalité^ je crus l'inventer ; je crus faire un barbarisme. Je ne le trouvais ni dans le dictionnaire de r Académie, ni dans celui de Trévoux. Heureusement, j*ignorais alors ou j^avais oublié que c'était un terme de
Le but se pose d'abord comme une croyance et uû devoir ; on s'y dévoue par conviction. A peine quelques actions ont-elles été produites que la tradition commence, que les intérêts se fondent et que naissent toutes les passions qui sortent de la tradition et des intérêts. A peine quelques générations sont-elles écoulées, qu'il existe un système complet de devoirs, de droits et d'intérêts, une doctrine composée de toutes ces idées que l'imitation, l'exemple, l'histoire des ancêtres entretiennent parmi les hommes et qui forment comme l'atmosphère spirituelle où respirent et se nourrissent les intelligences. Enfin il se forme une logique spéciale qui s'applique à toutes choses, UU patois qui ne tardera pas à devenir une langue, et des habitudes morales caractéristiques. A mesure que les temps se multiplient, il se produit quelque chose de plus remarquable encore. On s aperçoit que le caractère physique de la population est changé. Elle a acquis non pas seulement des habitudes, mais des aptitudes particulières.
droit ; car je ii*aurais pas osé m'en servir dans le sens où je l'employais. En effet, je lui donnai la signification nouvelle que je lui conserve ici, mais aujourd'hui avec pleine autorité; car ce mot, dans son nouveau sens, a fait fortune, sans qu'où eût su d'où il venait et peut-être à cause de cela. Il veut dire non-seulement la nation , mais encore le quelque chose en vertu de quoi une nation subsiste même lorsqu'elle a perdu son autonomie.
un génie spécial et même un faciès propre, suffisant pour la faire distinguer de tout autre peuple ; c'est une race nouvelle qui s'est formée *. Il semble que son but se soit incarné en elle. Tous ces caractères individuels et sociaux sont tellement positifs et si accentués, que lors même que la doctrine du but est oubliée, effacée ou perdue, la nationalité subsiste encore et qu'elle conserve jusqu'à un certain point son cachet spécial^ tant qu'elle n'est pas modifiée par un nouveau but commun d'activité.
Ainsi une nationalité est une fraction de l'espèce humaine dont les membres ont entre eux toutes les ressemblances et toutes les sympathies possibles^ indépendamment même du but commun qui les tient unis. C'est un corps vivant qui offre à la mort d'autant plus de résistance qu'il a plus vécu. C'est enfin un corps qui est encore vivant même lorsqu'il n'agit plus , mais qui tend toujours à se remettre à l'action.
En général, dans la politique pratique, on a tenu grandement compte de l'esprit national. Les conquérants et les législateurs savent, par expé-
i . Pour comprendre cette conséquence, il faut se souvenir qu'en histoire naturelle, on entend par race une variété dans tespèccy transmissible par génération et qui est le résultat de l'influence exercée par les habitudes et le milieu où l'être existe et se perpétue.
rience, que les plus solides appuis coiàme les plus redoutables résistances émanent de cet esprit. Au contraire, les publicistes et les jurisconsultes, qui se sont occupés théoriquement de la politique depuis Âristote jusqu'à nos jours, ont uniformément négligé cette question. Us n'ont recherché ni pourquoi, ni comment les choses sont ainsi. Il semble que la question n'ait pas existé pour eux. Cependant le mot de Patrie (llarpiç, Patrià), avec tous ses dérivés, est depuis longtemps en usage ; cette expression est aussi vieille que celle de nationalité Test peu. Mais, chez les anciens, il n'y a que les historiens et les poètes qui aient compris sous ce nom ce qu'il exprime réellement, c'esl-à-dire un centre d'affections et d'intérêts, \ que les hommes chérissent à l'égal de leur propre vie. Quant aux philosophes et aux sa* vants il n'y ont vu qu'un sentiment, un préjugé populaire, ou un fait. Voilà ce qui explique pourquoi des phénomènes aussi évidents que le but commun d'activité et la nationalité, n'ont point été notés et n'ont point reçu leur théorie.
En résumé, car je ne puis trop insister sur ce sujet, ce qui constitue essentiellement la nationalité, c'est le but commun d'activité. C'est par lui | que s'engendre, dans une niasse d'hommes, divers par l'intelligence, par l'origine, et quelquefois
par le langage et les habitudes, l'unité de volonté, l'unité de désirs, l'unité de tendances, l'unité d'action qui caractérisent une société véritable ; c'est par lui queces hommes finissent par former comme un seul corps qui est doué d'une même âme pour comprendre, d'un même esprit pour agir; un corps que tout concourt à conserver aussi bien les revers que les succès, où tous, individus ou générations, comme les membres d'un même être, se sentent solidaires dans le passé, le présent et l'avenir; et d'où sort enfin une continuité résistante, énergique, incessamment active, incessamment progressive qui ne s'arrête et ne peut s'arrêter que par l'épuisement du but par lequel elle a été fondée. Le nom de cette nation est un titre d'honneur; chacun de ceux, qui le portent en a la fierté. C'est une sorte de noblesse dont chaque citoyen s'enorgueillit et dont il se sent comptable vis-à-vis des autres peuples et à l'égard de sa postérité. De là, le sentiment d'une solidarité passionnée dans la gloire aussi bien que dans les revers; de là une conscience nationale qui est le plus précieux des moyens politiques pour le pouvoir qui sait la satisfaire, et le plifô redoutable tribunal pour le pouvoir qui la dédaigne.
Nier que les choses soient ainsi, ce serait nier un Sait aussi clair que le jour. Y a-t-il, parmi la
noblesse, un nom de famille qui ait oblige davantage et inspiré plus de fierté que le nom Romain ou le nom Français? Quel homme n'est fier du nom de son pays, ne se sent engagé par lui et n'est prêt aie défendre, lorsque ce pays a fait de grandes choses, lorsqu'il a un passé glorieux? Quel homme n'est honteux lorsque son pays s'est déshonoré par une faute? Quel homme ne se sent malheureux et souffrant lorsque sa patrie est humiliée et misérable^ et ne voudrait tout tenter pour la relever 1 C'est là ce qu'ont éprouvé les Polonais. La Pologne ne comptait plus parmi les nations de l'Europe. Elle n'était plus qu'un nom, mais un nom illustre. C'est ce nom qui a conservé la patrie dans la pensée de ses enfants. C'est à ce nom qu'une génération tout entière se sacrifie en ce moment dans l'espérance d'en faire une. réalité vivante comme leur souvenir* 1
Malheureux ceux dont l'éducation a été manquée à cet égard ou chez Ijesquels le scepticisme a éteint ces nobles sentiments 1 Quelque habiles qu'ils soient il leur manque le sens civique, le sens national, le sens le plus précieux en politique. Ils sont sous ce rapport au-dessous du dernier de nos
1. Ces pages ont été écrites pendant la dernière insurrecdon polonaise. {Note dei éditeurs,)
paysans. Il y a des choses qu'ils ne peuvent plus comprendre. Us ressemblent à ces esclaves antiques qui savaient tout, qui étaient pourvus de toutes les habiletés, mais qui n'avaient pas ce que possédait le dernier des citoyens, le sens national.