RÉPONSE A QUELQUES OBJECTIONS
29. Je vais m'occuper des principales opinions qui ont cours sur l'origine et la nature de la société politi(|ue. Je les prendrai et les considérerai comme des objections à la doctrine qui est soutenue ici.
Certains auteurs disent que Tétat social étant naturel à Thomme, il est, en politique; aussi inutile de rechercher comment on est entré en société que de s'enquérir de Torigine de Thomme luimême. Cette observation ne serait pas complètement sans valeur pour écarter la question^ si l'on n'avait pas vu des sociétés politiques se dissoudre et d'autres s'établir. Il } a un grand intérêt à connaître comment les sociétés se forment et comment elles se détruisent; car on apprend par là corn-
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ment elles se conservent ou se perfectionnent; et
c'est en quoi réside toute la science politique.
D'autres attribuent l'origine de tout état politique à la force ou à la conquête. Us en concluent qu'au début toute société se compose de vainqueurs qui sont maîtres et de vaincus qui sont sujets ou esclaves. En fait, il s'en faut de beaucoup que les choses se passent toujours ainsi : témoin le peuple de Moïse; témoin Rome et la France comme le prouvent les recherches modernes. Mais dans les cas même où l'histoire offre l'apparence ou la réalité d'un pareil commencement, la question n'est pas de savoir s'il y a eu conquête ou même quels ont été les motifs de la conquête, mais ce qu'étaient les conquérants et quels principes les avaient fait peuple avant de les faire conquérants. Quelquefois il y a plus à chercher encore ; c'est par exemple, comme à l'occasion du facile établissement des dynasties tartares en Chine et dans le nord des Indes^ pourquoi un conquérant est accepté par une population sans plus de difficulté qu'un chef indigène. Voilà ce dont les théoriciens dont il s'agit ne se sont point enquis. Quant à admettre qu'un homme, comme le tyran de Hobbes^ ou comme un autre Hercule, puisse à lui seul, par sa force, réunir, soumettre et discipliner une masse d'hommes pour en user à son plaisir, c'est chose impossible. Le premier travail de ce tyran, dans
une pareille entreprise, serait obligatoirement de former et de grouper des complices. Or, dès ce moment il existerait entre lui et ses aides un but commun, le plus détestable de tous, sans doute, mais enfin un but commun. Je suppose cependant qu'il résulte de leur action commune une société politique quelconque. Elle se composera de deux classes, celle des exploitants et celle des exploités, qui sera inévitablement la plus nombreuse. Qu'ar rivera-l-il alors? Il s'établira dans cette dernière une harmonie parfaite de sentiments hostiles contre ses maîtres. Les plus intelligents parmi les mécontents trouveront un jour le mot de la situa-^ tion, c*est-à-dire l'idée du but à atteindre, et de la bientôt une insurrection. C'est ainsi, comme nous le verrons plus tard, qu'Aristote explique le passage de la tyrannie à Tarislocratie ou de l'aristocratie à la démocratie. Mais, dans toutes ces utopies, je ne vois qu'une chose, c'est que, du moment où on admet un semblant quelconque de société, on trouve un but commun; en sorte que, soit utopie, soit réalité, la logique nous montre la même nécessité.
30. J'arrive maintenant à une doctrine où cette nécessité est plus évidente encore s'il est possible; j'arrive à la doctrine du Contrat social. Ici on suppose que les hommes se sont réunis et se sont régulièrement engagés à s'assurer réciproquement la
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sécurité et la liberté. Il y a là deux liypolhèses : celle du contrat social même, qu'on reconnaît avoir été conclu dans un but commun, et celle de ce but qu'on suppose purement individuel. En ce qui concerne le contrat même, l/histoire nous offre l'exemple de plusieurs sociétés politiques qui ont commencé par quelque chose d'analogue; mais il s'en faut de beaucoup qu'on y trouve la simplicité idéale imaginée par Rousseau. Ce sont des hommes habitués à la vie sociale, débris d'un empire écroulé ou rompant les liens d'une nationalité dont ils ne veulent plus, réunis déjà en familles ou en tribus, quelquefois formant des cités ou des provinces^ possédant des croyances, des habitudes morales, des intérêts, une langue, qui se réunissent par une fédération ou ime alliance dans un but commun à poursuivre. Tel fut le commencement de Rome. Ce fut une fédération entre des familles patriciennes de diverses origines et de diverses langues. Leur but commun fut l'extension de leur territoire par la guerre et la conquête ; les augures leur promettaient l'empire du monde. Un fait analogue s'est certainement produit dans le commencement de la nation française : elle débuta par une alliance entre les Saliens de Clovis et les cités gauloises d'entre la Somme et la Loire ; leur but commun fut la défense du catholicisme contre l'arianisaie. Enfin, il en fut de même il v a moins d'un
siècle, de la création de Tunion américaine : ce fut une fédération de provinces dans le but de former un État indépendant. Quant au but purement individuel assigné par Rousseau à la société, nous avons déjà démontré dans ce qui précède qu'un but pareil serait incompatible avec l'idée du progrès et avec toutes les conditions d'existence des sociétés. Dans tout le cours de cet ouvrage la même démonstration résultera deTexamen de chaque question particulière ^ Je ne m'arrêterai donc pas en ce moment sur ce point.
31. Occupons-nous maintenant des systèmes qui ont cours sur la nationalité.
Quoique le mot de nationalité soit plus nouveau que la chose , c'est seulement depuis que le mot existe^ c'est-à-dire depuis fort peu de temps qu'on s'est occupé de rechercher l'origine de la chose. Personne n'a pensé à fonder la nationalité sur la force, ni sur la conquête, ni sur le contrat. Au contraire on a fait de la nationalité elle-même un principe et un commencement. On en a fait le fondement des sociétés politiques. Or, si l'on se souvient de ce qui a été dit dans le chapitre précédent, il est facile de voir que cette théorie renverse la réalité des faits. Elle transforme Teffet en cause
i. Voir notamment liv. I, cb. m, liv. II, ch. i, liv. lïl, ch. IV, VIII, liv. IV, 1" partie.
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et nçe versa. La nationalité, qui n'est que Teffel d'une activité historique prolongée, devient la cause mérae de cette activité , et la société politique qui est le point de départ de la nationalité eu devient l'efTet. Je n'insisterai point sur la gravité de cette erreur; mais comme elle vient uniquement des fausses définitions de la nationalité, je me bornerai à faire voir que ces définitions ne sont pas acceptables.
On a placé la nationalité dans la communauté de langage ; mais on ne s'est point enquis de l'origine de cette communauté de langage. Si on l'eût fait, on eût vu que ce sont les nations qui font leurs langues et non les langues qui font les nations. Comment autrement y aurait-il tantd'idiomes et de patois différents tous sortis d'une même souche ? Rien n'est plus altérable qu'une langue, tant qu'elle n'a pas produit des œuvres écrites qui deviennent la base de l'éducation et qui la fixent. Chez les Romains, la langue que parlaient Cicéron et Virgile n'était pas certainement la même que celle des décemvirs et encore bien moins celle de Numa^, des Tarquins el du premier Brulus. Les Gentes^ dont l'alliance fonda la ville éternelle, étaient certainement d'origine diverse,
1 . Voyez le chant des Frères arvales, cité dans l'histoire romaine de Mommsen.
latine, sabine, étrusque. Elles devaient donc avoir chacune leur patois et ne s'entendre qu'à l'aide de quelque idiome intermédiaire. Chez nous lorsque Talliance gallo-franque s'est fondée à la fin du quatrième siècle, combien de parlers différents? Ici le gaulois barbare; là le celte; ailleurs le franc ; ailleurs le grec ; et enfin, sur le tout, la langue de l'administration écroulée et de l'Église, le latin. De tout cela^ la nation française a fait la langue qu'elle parle aujourd'hui. 11 n'y a pas une langue moderne qui ne soit pleine de mots et de locutions empruntés à plusieurs sources. Non-seulement la communauté de langage ne forme pas la nationalité ; elle ne constitue pas davantage la société politique, quoiqu'elle y aide grandement et en soit l'inévitable résultat, k cet égard, les preuves abondent. Dans la Grèce ancienne, il y avait plusieurs sociétés politiques différant de but, dé pas^ sioDs, d'intérêts, s'attaquant les unes les autres pour s'anéantir et cependant elles parlaient également grec. Dans le Latium, on a vula même chose, et cela à une époque où les idiomes étaient à peu près les mêmes. Les Russes et les Polonais parlent chacun un idiome slave ; mais^ malgré le panslavisme, forment-ils une même nationalité? Les Anglais et les Américains sont-ils un même peuple ? Laissez le temps aux Américains et ils se feront aussi une langue nationale.
32. Les écrivains qui déjà expliquaient la diversité des civilisations ou des états sociaux par la diversité des races^ ont naturellement conclu, en acceptant le mot nouveau de nationalité, que la nationalité et la race étaient une seule et même chose. Le fait existe en eHet et il est des plus généraux; nous avons dit précédemment qu'une nationalité, qui a une certaine durée^ engendre presque toujours une race, et nous ajoutons ici que, dans les cas où cela n'est pas arrivé, ou doit et on peut trouver la raison de cette exception. Mais, expliquer, comme le font ces écrivains, la nationalité par la race, donner celle-ci pour principe à la première, c'est renverser la réalité ; c'est, comme tout à l'heure, prendre l'effet pour la cause.
Cependant 1 opinion que je combats se trouve partout, dans les livres, dans les journaux, dans l'enseignement officiel; ceux qui ne la partagent pas ne se donnent pas la peine de la combattre ; ceux qui l'ont abandonnée n'ont point corrigé les livres où ils l'avaient mise en évidence. D'un autre côté, cette opinion contient une explication facile à comprendre ; elle a un caractère de naturalisme qui en impose et une apparence d'indifférence philosophique qui plait aujourd'hui. Toutes ces circonstances la rendent importante. Aussi, je me crois obligé de m'y arrêter plus longuement que sur les objections précédentes. Je vais exposer la
question complètement, quoique aussi brièvement que possible.
Il y a eu, au commencement de ce siècle, une école qui a voulu introduire le naturalisme dans l'histoire, école qui prit tout d'un coup un certain développement. Elle croyait, elle affirmait que la race constituait parmi les hommes un type invariable et incommunicable. Elle attribuait à la race tous les caractères que les naturalistes réunissent sous le nom d'espèce. Il y avait suivant elle des races supérieures destinées à commander ; il y avait des races inférieures propres seulement à obéir et enfin des races intermédiaires pourvues d'aptitudes spéciales, dont les facultés ne dépassaient pas certaines limites. De cette doctrine qui semblait faite en faveur de l'aristocratie, quoiqu'elle fût imaginée et propagée par des philosophes de la nature, de cette doctrine, dis-je, on devait conclure que l'esclavage, le servage et toutes les autres formes de l'exploitation de l'homme par l'homme étaient choses parfaitement naturelles, parfaitement justifiées, et, comme corollaire, que les idées de liberté, d'égalité, de fraternité, que l'égale répartition des droits et des devoirs publics, en un mot toutes les aspirations de l'Europe moderne étaient fausses et absurdes. Cette conclusion^ à laquelle nos docteurs n'avaient pas pensé ^ fit reculer tous les gens de cœur ; mais quelques-uns
persistèrent, et quelques autres n'osèrent -ni se dédire, ni revenir sur les doctrines qui leur avaient fait une réputation. Ils furent d'ailleurs soutenus par quelques naturalistes d'un rang, il est vrai, et d'une science médiocre. Il faut ajouter, pour la justification des uns et des autres, que beaucoup d'hommes, quoique d'un grand talent, ne voient que leur idée, et s'y aveuglent à tel point, qu'ils n'aperçoivent plus rien hors d'elle, ni contradictions, ni négations, ni objections. Autrement, sans doute, il ne se fût trouvé personne pour nier d'un seul coup en faveur d'une simple hypothèse, la loi morale et la société. Quoi qu'il en soit, il s'établit des dissidences dans l'école. Quelques^^ uns soutenaient que les races se mêlaient entre elles et que leur mélange produisait les modifications progressives de la civilisation ; d'autres prétendaient que ce mélange des races concluait à l'abâtardissement de l'humanité. C'était déjà reconnaître que la race ne forme point comme l'espèce un type stable et incommunicable. Mais je n'ai pas à m'occuper de ces dissentiments. Il me suffira de démontrer Terreur du point de départ primitif pour renverser toutes les conséquences. Cette école n'est aujourd'hui pure, intégrale, complète qu'en Amérique, où le besoin de justifier l'esclavage des noirs lui a donné autorité et faveur. F^a doctrine des races y a même acquis des per-
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fçctionDements. On y soutient eqtre autres que les mariages entre mulâtres sont stériles. Je n'ai pas besoin de dire que cette assertion est fausse. Il y a des populations considérables toutes composées de sang- mêlés et qui subsistent depuis longtemps, au Mexique, à Saint-Domiqgue, au Brésil.
L'emploi du mot race dont je viens de parler, pour signifier un type invariable et incommunicable, prouve que ses fondateurs n'étaient point naturalistes. Dans le dix-huitième siècle, il y a eu chez nou£| une école qui concluait à peu près de même ; mais elle parlait mieux la langue de l'histoire naturelle. Elle disait qu'il y avait un genre humain composé de plusieurs espèces, la blanchci la noire, la jaune.
On sait, en effet, que dans les classifications d'histoire naturelle, c'est sous le nom de genre que Ton range les espèces qui se ressemblent. Plusieurs naturalistes, BufFon entre autres, considèrent le genre comme une pure création de notre esprit, comme un moyen de classification tout à fait artificiel, et n'admettent de réalité que dans l'espèce. Cette considération sur la yaleur du genre n'est peut-être pas tout à fait exacte, mais ce qui Test complètement et ce qui est aujourd'hui généralement admis, c'est la doctrine sur l'espèce.
Personne n'ignore que le genre est fondé sur unecertaine ressemblaiice approximative, comme.
par exemple, celle qui existe «ntre le cheval el Tâne, entre le chien et Thyène. L'espèce est fondée sur une plus grande ressemblance encore. Mais ici la ressemblance ne fournit plus de caractères suffisants. Une même espèce offre quelquefois des variétés ou des diOferencesen apparence presque égales à celles qui séparent certaines espèces d'un même genre. Par exemple, le cheval baskir, le cheval flamand et le poney des îles Schetland paraissent différer presqu'autant entre eux que Tâne du cheval ou plutôt que Tâne de Fhémione. Ni l'élude des formes extérieures, ni l'anatomie même ne suffiraient, dans des cas pareils, pour donner une certitude complète. Mais la nature nous fournit elle-même un critérium infaillible^ c'est la génération; en d^autres termes, les individus appartenant à la même espèce peuvent seuls produire ensemble des petits susceptibles euxmêmes de reproduire leurs semblables indéfiniment. Ce fait qui est constaté par l'expérience a été adopté par les naturalistes comme critérium et forme aujourd'hui la loi reconnue pour la détermination des espèces.
L'espèce étant ainsi assurée et fixée, comme type stable et incommunicable, on a pu en classer les variétés. On a reconnu des variétés individuelles et accidentelles tellement nombreuses, comme on le sait, qu'il n'y a pas un individu qui
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ressemble absolument à un autre. Mais ces variétés sont fugitives. On a reconnu en outre une autre variété plus fondamentale^ plus accentuée^ qui se transmet par génération d'une manière presque stable et se continue de manière à caractériser une fraction de l'espèce ; cet te variété s'a ppelle u ne race* .
Les races sont produites par les différences des milieux, des mœurs, des habitudes et enfin par les mélanges des races entre elles. En général, elles durent plus que les causes qui les ont produites. U y a des espèces où les races sont innombrables et se multiplient chaque jour. Il en est d'autres où des races se perdent pendant que d'autres se produisent. Ces phénomènes sont particulièrement évidents dans les animaux pour lesquels la domesticité multiplie les milieux et les habitudes.
Je n'insisterai pas davantage. Ces observations fixent d'une manière positive le sens du mot race quand on l'applique aux hommes et montrent où est l'erreur et en quoi elle consiste. Elles suffiront pour faire comprendre comment un but commun d'activité, en créant le milieu moral et agissant où vit l'homme, engendre la nationalité et la race.
33. L'homme a le pouvoir de modifier son organisme dans certaines limites. Il le modifie par
i. Voyez Quatre Pages, De t unité de C espèce humaine; Holiard, De f homme et des races humaines^ etc.
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ses pensées et par ses actions. Ces modifications se transmettent aux enfants par voie de génération y également dans certaines limites. Par suite il produit des enfants plus aptes que lui à faire ce qu'il faisait. Mais^ ce pouvoir, il le possède pour le bien et pour le mal; il peut perfectionner son organisme et il peut aussi le dégradera Et quoi qu'il fasse, bien ou mal , la transmission par génération a lieu. De là des variétés dont les unes sont bonnes ou excellentes, les autres mauvaises, dangereuses ou maladives. Quand la voie du mal, ouverte par le père, est suivie par les enfants avec une certaine continuité et un certain excès, la dégradation ou plutôt la dégénérescence devient de plus en plus marquéeet il arrive, après plusieurs générations, que cette race ne peut plus se reproduire, soit parce qu'elle est devenue stérile, soit parce qu'elle ne donne le jour qu'à des êtres chétifs qui meurent en quelque sorte en naissant. Mais il arrive aussi quelquefois que cette variété mauvaise s'arrête dans la voie de la dégradation , soit par volonté, soit plutôt parce que les moyens d'aller au delà lui manquent ; alors elle se fixe et peut se perpétuer. C'est ainsi qu'on peut expliquer la formation de quelques races dégradées que les
4 . Voyez le traité du docteur Morel sur les dégénérescences dans V espèce humaine*
voyageurs ont rencontrées sur divers points du globe.
Malheureusement la misère , qui est un mal social, agit sur nous à Tégal du vice; elle engendre parmi les hommes des variétés du même genre. Rien n'est plus démontré que ce phénomène. Il est très-probable que parmi ces races dégénérées signalées par les voyageurs, plusieurs se sont dégradées par cette cause.
La vie abondante et les bonnes mœurs produisent des ertets inverses. Elles relèvent les familles qui commençaient à dégénérer. Rien de plus commun que de voir, sous cette bienfaisante influence, des parents chétifs élever des enfants mieux constitués qu'eux-mêmes, et ceux-ci avoir des successeurs plus vigoureux encore.
Le perfectionnement de l'organisme et son appropriation à certains habitudes ou plutôt à certaines tendances par une pratique suivie pendant plusieurs générations est un fait général. On voit des peuples, sortis certainement d'une même souche, diflerer par les aptitudes et les physionomies; mais ce fait n'a encore été le sujet d'aucun travail spécial. On a étudié seulement l'influence de la civilisation sur le développement du cerveau , cet organe central de l'activité humaine. L'abbé Frère a remarqué, le premier, que le crâne prenait un développement en rapport avec le degré de civi-
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lisalion, développement qui annonçait un accroissement de volume des hémisphères cérébraux. M. Serres, dans une étude anatomique sur les os du crâne, a donné à cette remarque la valeur d'un fait démontré ^ Cela ne veut pas dire que le crâne d'un Français de nos jours diffère de celui d'un Grec du temps de Périclès ou d'un Romain du siècle d'Auguste; mais cela veut dire qu'il est plus développé que celui d'un Gaulois, d'un Celte, d'un Franc, d'un Grec ou d'un domain primitiF; en un mot cela signifie que la vie sociale développe le cerveau. Mais, sur ce sujet, il reste beaucoup d'autres études à Faire. Ainsi certaines circonstances de climat et d'alimentation précipitent l'ossification de la boite crânienne, dans certaines races noires, par exemple; des circonstances inverses relardent , au contraire , cette ossification. Dans le premier cas, le développement de l'encéphale est arrêté ou plutôt gêné ; dans le second, il est rendu Facile; mais c'est là un effet qui ne dépend point de la nature du but d'activité. La science est loin d'être faite dans cet ordre de questions. L'attention des anthropologistes jusqu'à présent s'est attachée plutôt à constater les différences qu'à reconnaître les causes.
1. Serres, Bulletin de P Académie des sciences ; Frère, Philosophie de r histoire.
Il y a encore beaucoup à chercher et beaucoup à trouver.
34. En considérant l'influence de la vie politique sur l'organisme humain , on ne peut manquer de conclure que tous les hommes ne sont pas indifTéremment propres à comprendre et à pratiquer, avec une intelligence égale, un but d'activité déterminé. En effet, il semble qu'il y ait une préparation sociale obligée et qu'il faille avoir passé par une civilisation inférieure pour devenir agent énergique d'une civilisation plus avancée. Quand les hommes sont arrivés à un certain état, ils consentent plus difficilement à s'élever qu'à descendre. C'est avec peine qu'un sauvage devient un homme civilisé ; il y a même chez lui plus que de la répugnance, il y a inaptitude. Les missionnaires ont remarqué, qu'en général, un Â^nnamite n'acquiert que vers l'âge de quarante ans et à la suite d'efforts persévérants, les connaissances que les Européens atteignent sans peine vers l'âge de vingt-cinq ans. On a vu des Nouveaux-Zélandais , élevés à Londres ou à la Nouvelle-Galles du Sud, qui à peine rentrés dans leur pays retournaient a la barbarie dont on avait essayé de les tirer.
Ce n'est pas à dire qu'un homme, pris dans une civilisation très-inférieure, ne pourra point accepter le principe ou la croyance d'une civili-
aatioD très-supérieure. L'âme est la même chez tous les hommes; il n'y a que les facultés oi^aniques qui soient inégalement développées. L'individu en question aura donc à vaincre, dans l'ordre de Tintelligence aussi bien que dans celui de la pratique, des difficultés que l'homme de race supérieure ne perçoit même pas. Il aura besoin d'être conduit et discipliné là où l'autre sait se conduire lui-même et ne s'aperçoit même pas qu'il y ait place pour une discipline quelconque, il lui faudra un effort là où l'autre agit de premier mouvement. C'est ce que les missionnaires jésuites ont remarqué dans leurs réductions. Leurs disciples étaient des enfants obéissants , incapables de se diriger eux-mêmes dans la vie nouvelle qu'ils avaient acceptée. Ils sont en effet presque tous retombés dans la vie sauvage aussitôt que leurs maîtres eurent été séparés d'eux.
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