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CHAPITRE V

DE L'ORIGINE , DE LA FORMATION ET DE LA NATURE DES BUTS COMMUNS D'ACTIVITÉ.

35. La question posée dans ce chapitre doit se résoudre à la manière des problèmes historiques. Elle n'est pas en efïet autre chose. La solution offre les difficultés et les certitudes des recherches de ce genre. Elle doit s'obtenir par l'étude et par l'interprétation raisonnée des faits.

En remontant, de Tépoque où nous sommes, dans la suite des temps , il n'est pas difficile de reconnaître, quelle que soit la nation que Ton considère, que son histoire se divise en périodes, et que chaque période est principalement caractérisée par un système d'actions qui tendent vers un certain but. Aujourd'hui même il n'y a pas une nation qui ne manifeste, soit par ses aspira-

tions soit par ses actes, uDe certaine tendance spéciale^ c'est-à-dire un certain but idéal qui est Taliment de Topinion et la préoccupation des gouvernements. Ce qui existe aujourd'hui existait hier, et ce qui existait hier existait avanthier, et ainsi de suite en remontant. Mais si nous plaçons sous ces mots, hier, avant-hier, une période un peu longue, nous trouvons que les buis n'étaient pas les mêmes. Si, par exemple, aujourd'hui le but est rétablissement d'institutions libérales, hier c'était l'établissement du protestantisme ou la conservation du catholicisme, avanthier la formation du tiers-état, et avant encore la révolution descommunes.Telleest la succession des buts que présente l'histoire de l'Europe moderne.

Je donne le nom de buts partiels à ces buts communs qui président ainsi à l'activité d'une seule époque. Or la réalité de buts de ce genre étant évidente et je pense incontestable, la question est de savoir d'où ils viennent? Maissent-ils à posteriori les uns des autres, ou prennent-ils origine à priori dans la conscience d'un but plus général qui les contient tous ?

On comprend en effet qu'il peut exister des buts plus ou moins généraux, c'est-à-dire dont la réalisation exige une suite plus ou moins étendue d'efforts, de travaux et de temps. Un but trèsgrand et très-vaste sera naturellement d'une fé-

condité extrême. Il ne pourra être atteint en eiïet que par une série de réalisations multiples qui seront chacune Tobjet de buts partiels ou secondaires dont la vue ou l'espérance feront vivre la société pendant de longues suites d'années. En un mot la réalisation d*un but très-général , comme la solution de tout problème complexe, ne s'obtient que par la solution d'une multitude de questions partielles ou de problèmes secondaires. Quand il existe un but général, les buts partiels en peuvent donc naître à priori^ par voie de déduction logique. D'autre part, les phénomènes pourront se passer aussi de la manière observée par Aristote et Platon lorsqu'ils décrivent le cercle des révolutions qui partant de la démocratie revient par la démagogie , le despotisme, la tyrannie, l'aristocratie, l'oligarchie, à cette même démocratie et ainsi de suite, — la société allant à posteriori d'une forme de gouvernement à la forme contraire, pour échapper au mal présent et dans l'espérance du mieux.

Ainsi la question que je posais dans l'alinéa précédent est justifiée. Les buts peuvent naître à posteriori les uns des autres , ou être déduits à priori d'une formule ou d'un but très-général. Maintenant faut-il admettre les deux origines, c'està-dire des buts des deux sortes^ ou n'en admettre qu'une seule? Voilà ce qui nous reste à chercher.

i02 TRAITÉ DE POLITIQUE.

Si tous les buts s'engendraient à posteriori les uns des autres, la société courrait grand risque de tourner dans ce cercle de révolutions si bien décrit par Aristote. Mais il y a encore une autre position possible pour les sociétés dans l'hypothèse dont nous nous occupons en ce moment; c'est celle de certains empires d'Orient , de la Chine^ par exemple, immobile dans le même système depuis des milliers d'années, où toutes les souffrances et toutes les révolutions n'aboutissent qu'à des changements de dynastie.

Certes, il est vrai qu'il y a des sociétés où les buts naissent ainsi les uns des autres et où tous les phénomènes sociaux tournent dans un cercle dont ils ne sortent pas. L'exemple que je viens de citer le prouve. La description d'Aristote n'est pas imaginaire. Malheureux sont ces peuples ; car le mouvement en avant ne peut leur venir que de l'extérieur. Mais il faut dire que ce sont là des accidents locaux qui n'affectent que des fractions de l'espèce humaine, et plus souvent encore des accidents passagers dont la durée n'est pas illimitée. Et ces buts à posteriori^ quoique produisant de si minimes résultats^ ont encore cette utilité très-grande qu'ils conservent la vie et l'espérance sociale.

Si, je le répète, tous les buts sociaux naissaient ainsi, les uns des autres, par négation de ce qui

est et par affirmation de la contradiction' corrèispondante, jamais le progrès n'eût été possible dans le sein d'aucune société et à plus forte raison dans rhumanité. L'histoire de tous les temps présenterait un spectacle parfaitement uniforme. Nous ne différerions pas grandement des abeilles, des termites et des fourmis qui, depuis le commence* ment du monde, font et refont toujours la même chose. Pour éclaircir complé ement cette question je suis obligé de préciser davantage la nature du progrès qui, ainsi que je l'ai constaté, forme la loi générale de l'humanité.

36. Qu'est-ce que la progression humaine ? c'est un mouvement actif et volontaire ou une marche en ligne droite qui parcourt une série de termes dont chacun sert de but à une période de la vie sociale. Chacun de ces buts ou de ceû termes, exactement comme dans une progression géométrique, contient ou suppose tous les termes précédents, plus quelque chose. Seulement la progression humaine diffère de la progression mathématique en] ce point, que dans la première, la raison de la progression n'est pas pareille ni de même valeur pour chaque terme; mais elle lui ressemble en ce que la réalisation de chaque terme ou de chaque but, est la préparation nécessaire à la formation du but ou du terme qui doit suivre. En outre, la série mathématique peut être

considérée comme infinie; mais il n'en est pas ainsi de la série des buts sociaux. Enfin ^ en mathématique, on peut prolonger une série ou en déterminer les termes à venir, du moment où on en connaît la raison. Dans la progression sociale, au contraire^ comme la raison n'est pas la même d'un terme à l'autre, quoiqu'on voie trèsbien le but immédiat, le but actuel, on ne peut deviner le terme qui doit suivre que si Ton connaît, au moins à peu près, la raison de la série totale'.

Je n'ai pas besoin de dire qu'en me servant de la comparaison précédente afin de faire comprendre, à l'aide d'une formule que tout le monde connaît, une loi que peu de personnes ont étudiée, je n'ai point voulu établir une similitude, mais une simple analogie. En effet entre autres différences la raison des mathématiciens n'exprime jamais qu'une quantité toujours pareille, tandis que dans la progression sociale elle doit s*entendre d'une chose morale, qui offre du plus et du moins, en difficulté et en étendue. Nous verrons bientôt quelle est cette chose morale. Nous en trouverons la claire énonciation dans les faits historiques que je serai amené à citer; mais

i . Voyez mon Introduction à la science de thistoire^ t. I, ou mon Traité de philosophie^ t. III .

auparavant je dois montrer en quoi le mouvement progressif diffère du mouvement circulaire, et à tirer les conséquences qui résultent de cette différence.

Nous avons vu que le but à posteriori est toujours la négation de ce qui est, puis, en même temps, rafïirmation du système directement opposé, et par suite, le plus souvent la proposition d une chose qui a été déjà. Le caractère du but progressif est exactement le contraire. En effet, de la définition de la progression il résulte que ce but n'est point nécessairement la négation de ce qui existe, ni surtout des buts antérieurs; loin de là, il conserve du passé tout ce qui a rapport avec la progression générale à laquelle lui-même appartient. Il est constitué entin par Taffirmalion de quelque chose de nouveau qui n'a pas encore existé et qui est entièrement à produire. Si le but a posteriori résulte de l'état social actuel, le but a priori au contraire, dérive de quelque idée générale qui est bien au delà de l'actualité. En définitive, la conclusion générale de ces différences, c'est que, tandis que le premier émane constamment d'une situation sociale existante, le second au contraire préexiste toujours, soit à la société, soit à la révolution sociale qui s'organise pour lui et par lui.

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