Quelque extraordinaire que puisse paraître
i06 TRAITÉ DE POLITIQUE.
cette conclusion^ il se trouve qu'elle est complètement conforme aux faits et facile à vérifier.
Je pourrais peut-être me borner à citer quelques faits généraux, puisés dans notre propre bis-toire, qui témoignent avec évidence de la vérité des principes que je viens d'établir. Je pourrais faire remarquer que l'idée de la révolution française existait comme but avant que la nation s'or* ganisàt pour l'accomplir; que l'idée de l'égalité devant Dieu existait avant que l'égalité devant les hommes fût établie, cVst-à-dire avant que le servage eût été aboli, la distinction des classes effacées, la parité des droits reconnus à tous les citoyens; que l'unité française était fondée moralement longtemps avant qu'elle eût reçu une organisation administrative, enfin, que tous les progrès accomplis par la France émanaient d'un même but et d'une même pensée : mais cette démonstration pourrait paraître insuffisante. Il faut donc aller pins loin et remonter jusqu'à l'origine de quelques sociétés politiques.
Lorsqu'on étudie le début politique des peuples de r Europe actuelle^qui jouissent deleur autonomie et même de quelques-uns de ceux qui l'ont perdue, et que l'on cherche quaiKl et comment ils sont devenus des nations nouvelles, on reconnaît que ce fut lorsqu'ils commencèrent à paiticiper à l'œuvre de la civilisation moderne et qu'ils prirent
leur motif et leur but dans le christianisme. La première entre toutes ces nations fut la France *. Après elle vinrent la nation espagnole et la nation portugaise, qui sont en quelque sorte ses enfants; l'empire germanique, qui lui succéda dans une certaine direction et pendant un temps; l'Angleterre, qui ne commença à manifester un but à Textérieur, c'est-à-dire à participer à la- vie européenne qu'à partir de Guillaume le Conquérant; la Pologne, Venise, etc. Partout est évident le fait de Tantériorité du motif ou de la raison d'où émane le but commun et par conséquent la préexistence de ce but lui-même. La plupart des historiens ont grandement négligé ces commencements. Leurs nan'ations sont toujours incomplètes et fort souvent inexactes; mais quelque nombreuses que soient les omissions ou, ce qui est pire, les infidélités, le fait est si considérable qu'il est resté visible. D'ailleurs les documents existent pour qui veut les consulter.
Si, quittant l'Europe, nous jetons les yeux sur l'Asie et même sur l'Afrique musulmane, nous trouverons que toutes les séparations, qui se sont
i. Voyez l'introduction à V Histoire parlementaire de la réçfiltttion française^ el, dans la Bibliothèque utile mon His^ toire de la formation de la nationalité française^ 2 vol. in-8". — Voyez aussi Tabbé Dubos, Établissement de la monarchie française.
établies dans le vaste empire des Califes, émanent de scissions religieuses préexistantes ou les ont eues pour prétextes. Mais, ici, attendu la nature du gouvernement, attendu la réunion du pouvoir temporel et du pouvoir spirituel dans une même main, la division n'accuse plus, comme en Europe, une spécialité de fonctions dans l'œuvre de civilisation, mais une simple différence de doctrine. Dans l'histoire des sociétés antiques, je prendrai pour exemple le peuple juif et le peuple romain. Le motif qui soumit les Juifs à l'autorité et à la direction de Moïse, parait avoir été le ressentiment des souffrances qu'ils subissaient en Egypte. Y avait-il aussi les liens du sang, le souvenir d'un ancien état de liberté et la tradition religieuse de leur pères? Il importe peu; car il n'y avait là que les motifs d'un but à posteriori. Le seul à priori qu'ils possédassent étaitleur espérance et leur confiance dans Moïse et dans ses enseignements. Aussi ce n'est pas dans le peuple qu'il faut chercher le but qui présida à l'institution de la société politique ; mais dans la pensée même de Moïse qui nous est révélée par ses lois. Sa législation réalise, comparativement à l'Egypte, une réforme radicale. Il proscrit l'adoration des divinités multiples et secondaires ; il établit l'unité de Dieu, de temple et de loi; la parole vivante de Dieu, c'est-à-dire les tables de la loi, remplace, dans la Celia, l'an-
FORMATION DES BUTS NATIONAUX. i09
cienne idole. Il suit toutes les conséquences de Tunité religieuse; il supprime les castes; il établit régalité parmi les Israélites et leur promet 4in Messie, issu de leur sang^ qui dominera le monde tout entier. Tel est le but dont la défense et la conservation ont formé la nationalité la plus résistante dont on ait l'exemple.
Chez les Romains, au début de leur société, la préexistence d'un but commun n'est pas moins sensible. Les familles, ou les tribus, les gentes^ qui en forment le premier noyau, apportent chacune leurs coutumes et leur dieux , dii majorum gentium, du minorum geniium}. Cependant c'est une pensée commune qui les réunit; c'est dans un projet d'action qu'elles s'associent. Or, quel était ce projet d'action? D'où venaient-elles; quelles langues parlaient-elles? on ne le sait. Ce fut Numa, un Étrusque, qui mit entre toutes ces différences une certaine harmonie. Rome avait un nom secret et sacré; Pcop est un mot grec qui veut dire force. Quoi qu'il en soit, le but de Rome fut la guerre et la conquête. Ce but était sanctionné par la religion, qui avait promis à la cité nouvelle que ses frontières ne reculeraient jamais, que son Capiiole serait la télé du monde. La ville devait être éternelle. Dans la Celja du grand temple^ là