‹ Traité de politique et de science socialeChapitre 51 sur 95 · Niebuhr^ Histoire romaine · texte numérisé non relu

Niebuhr^ Histoire romaine

ilO TRAITÉ DE POUTIQUE.

OÙ Moïse avait place les tables de la loi^ là où ailleurs on plaçait la statue du dieu national, ou ses mystères, c'est-à-dire dans le temple de Jupiter capitolin, le sénat tenait ses séances. Rome, du reste, était un camp; pendant longtemps ses institutions civiles furent le calque de son organisation militaire. Sans doute, ce but guerrier était celui de presque toutes les cités de cette époque ; mais Rome se distingue des autres par sa foi en la domination universelle qui lui était promise, par Thabitude de s'assimiler les dieux des peuples conquis, et enfin par une coutume qui en était la conséquence, celle de recruter des citoyens parmi les vaincus et les esclaves ! Ainsi elle eut constamment une population capable de suffire à toutes ses entreprises et elle ne recula jamais \

En définitive et c'est le fait important à retenir, quelle que soit la société politique dont on étudie le commencement, son but apparaît comme posé d'avance et revêtu de la sanction religieuse et morale. D'un autre côté, quand des populations sont entrées en société, elles y ont apporté toujours, jusqu'à ce jour au moins, des convictions religieuses et morales, en sorte qu'il est impossible d'admettre qu'elles aient jamais accepté un but qui ne fût pas revêtu de ce double caractèi*e.

i . Voir Ott, Manuel cC histoire universelle.

Ajoutons que l'on ne connaît pas une société qui ait vécu sans religion et dont la pratique ne fût, à un degré plus ou moins grand, le reflet de sa religion. De là une très-grande probabilité, la presque certitude que là même où on ne peut saisir les commencements^ les choses se sont passées comme dans les sociétés où nous les apercevons, c'est-à-dire que le but commun d'activité a été la conséquence de quelque précepte religieux. Beaucoup d'historiens^ parmi les plus érudits et les plus graves, ont remarqué que la rupture^ l'afTaiblissement et enfin l'oubli des croyances religieuses et morales étaient, chez les nations, des signes de décadence et en présageaient la fin. Jusqu'à ce jour, il en a été ainsi; en sera-t-il autrement dans l'avenir ? Il y a des gens qui nous le promettent; mais l'expérience est encore à faire, et jusqu'à ce moment elle a toujours prononcé dans le sens contraire. Or, jamais un homme d'État, un houime politique véritablement sérieux ne consentira, dans une matière aussi grave, à des essais contre lesquels proteste l'observation du passé et dont la conséquence peut être la mort. 38. Quant à moi, je crois qu'un but d'activité, que Ton prive de la sanction religieuse , perd, pour tout le monde , une partie de sa force , et la perd tout entière pour tous ceux dont l'esprit ou les passions ont assez de puissance pour qu'ils

jugent le but lui-même du point de vue de leur intérêt personnel, et par suite se demandent en quoi et comment ils y sont obligés. Cette dangereuse question est naturellement posée aux gouvernants , ne fiit-ce que par les résistances qu'ils éprouvent. S'ils la résolvent dans le sens du doute, comment maintiendront-ils le sentiment du but? Le mieux donc, lorsqu'il s'agit d'un but secondaire ou à priori^ est qu'il reste revêtu du caractère propre à la doctrine générale dont il émane, c est-à-dire de la sanction religieuse. Il n'en est point ainsi lorsqu'il s'agit de buts à posteriori. Ils n'offrent pas les mêmes dangers. Il n'est pas nécessaire et il n'arrive jamais qu'ils dépassent, en quoi que ce soit, les circonstances qui les ont produits. Par exemple , la formule politique dont notre révolution française poursuit la réalisation et que résument si complètement les mots liberté, égalité, fraternité, est incontestablement déduite de l'enseignement chrétien. Le mieux serait qu'elle eût conservé l'autorité d'un commandement religieux. Au contraire, il n'y a rien à désirer de semblable à l'égard d'un grand nombre de particularités du mouvement révolutionnaire , telles, par exemple, que l'établissement des divers gouvernements transitoires fondés depuis la Révolution. Ces particularités , en effet , répondent à des buts a posteriori j circonstantiels et passagers, auxquels

les principes généraux ne sont intéressés qu'indirectement.

Abandonner la doctrine générale dont on a, pendant une longue suite de siècles, déduit les principes à priori qui ont dirigé la société politique, c'est, jusqu'à un certain point, renoncera dépasser le terme de progression dont on est , au moment même, occupé à chercher la réalisation ; c'est fixer d'avance le jour où l'on s'arrêtera dans le cercle des buts circonstanciels, et cela sans savoir, sans avoir expérimenté si cette doctrine générale est réellement épuisée. Qui pourrait affirmer, par exemple, que la formule de notre Révolution est le dernier mot du christianisme, en fait de réalisation politique ?

Il faut remarquer que de pareils mouvements de répulsion contre la doctrine religieuse d'où émane le but, chez nous comme ailleurs^ aujourd'hui comme hier, ne sont jamais absolument volontaires. Ils répondent à quelques-uns des buts circonstanciels qui naissent de la lutte que provoquent constamment les grandes rénovations politiques. Les modifications de ce genre dérangent toujours beaucoup de gens et les ont pour adversaires. Aussi, chez nous, amis et ennemis se sont trouvés d'accord pour ne pas reconnaître le caractère religieux du -but posé par la dévolution. Si on sort des cas particuliers, si on s'élève à

il4 TRAITÉ DE POLITIQUE.

là question générale , on rencontre peu de personnes qui contestent l'utilité qu'apporte à une formule politique la sanction religieuse. On en trouve, au contraire, beaucoup qui mettent en doute ou nient absolument la vérité de la partie religieuse des doctrines générales. Or, au point de vue où nous sommes placés, nous devons répondre à la négatiocji aussi bien qu'au scepticisme. Je vais donc indiquer les caractères de la vérité dans Tordre des principes dont nous nous sommes occupés jusqu'à présent, c'est-à-dire relativement au but social et aux croyances religieuses qui en forment la sanction.

39. La preuve de la vérité d'un but commun d^activité est la parfaite conformité de ce but avec la raison générale de la progression sociale. Cette définition, en termes abstraits, est la plus exacte et la plus complète qu'il me semble possible de donner. Pour que cette conformité existe, la formule du sentiment social et de l'activité politique ne doit rien présenter qui puisse être attribué à l'imagination ou au caprice. Elle doit offrir un rapport évident de croissance avec le progrès précédemment accompli, une promesse d'amélioration certaine, une complète concordance avec la tendance gênéraie de la nation; enfin, elle doit être en conformité parfaite avec les meilleures 'conditions d'existence propres à l'espèce humaine et au peuple qui l'adopte.

FORMATION DES BUTS NATIONAUX. 11b

Quel est maintenant le critérium de cette vérité? A cet égard, les choses se passent comme en tonte autre espèce de question complexe. C'est le sentiment qui prononce d'abord ; puis vient la démonstration par le raisonnement, et c'est enfin Texpérience qui juge.

Il est possible que Terreurne conclue qn'à l'immobilité; mais c'est le moindre mal. La société subsiste en effet ; elle vit, et, par le besoin qu'elle éprouve de se sentir vivante en se mouvant, elle ne tarde pas à avoir conscience de ce qui lui manque. La France, en particulier, a plusieurs fois éprouvé ces accès d'impatience et entraîné ses gouvernements. Il y a des erreurs plus graves qui conduisent les gouvernements à leur ruine, et où des peuples même perdent leur autonomie. L'histoire de l'Europe, dans les cent dernières années, nous en offre plusieurs exemples. Enfin, il y a une erreur plus funeste encore : c'est celle qui produit une progression en arrière, c'est-à dire une rétrogradation dont la fin est la dissolution de la société, la dépopulation, l'abâtardissement de Tespèce. Les pays musulmans nous présentent aujourd'hui l'exemple d'une décadence de ce genre, mais c|ui n'est pas encore arrivée à son terme dernier. Il y a eu certainement des sociétés qui ont été complètement anéanties ; mais l'histoire n'en a conservé aucun souvenir certain. Les

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