DE L'ACTIVITE VERS LE BUT OU DE LA DIVISION DU TRAVAIL
40. L'idée d^action est si parfaitement corrélative à celle de but^ la filiation de l'une à l'autre est si immédiate, elles se tiennent et se suivent si nécessairement qu'il est impossible de ne pas dire quelques mots de l'une, quand on a parlé assez longuement de l'autre.
La société ne peut vivre qu'à condition de produire, dans le même temps et d'une manière continue, tout ce qui est nécessaire à son existence politique et à l'existence morale et matérielle des individus qui la composent. C'est un grand corps qui ne se repose jamais, qui doit accomplir simultanément toutes ses fonctions, et au quel il faut, pour cel4, des milliers de membre^, des mil-
liers d^organes, travaillant en même temps à des œuvres différentes, aussi variées que ses besoins, aussi multiples que ses fonctions. C'est, en d'autres termes, une puissance d'incessante consommation et de consommations multiples ; et il faut par suite que ce soit en même temps un vaste atelier où toutes choses se fassent ensemble et sans désemparer jamais. En un mot, la simultanéité et la continuité sont les lois de son activité et de ses besoins.
De là, comme conséquence nécessaire, la division du travail. Chaque membre de la société se charge d'une tâche et d'une œuvre particulière afin que toutes choses soient faites simultanément. Les uns s'occupent de l'agriculture, les autres de la fabrication; les uns d'éducation, les autres d'hygiène, d'autres de la sécurité publique, etc. La division du travail, au point de vue social, n'est pas autre chose que la séparation et la spécialisation des fonctions qui doivent s'exercer simultanément. Elle a pour résultat de faire non-seulement que les choses s'achèvent ensemble, mais qu'elles se fassent mieux. Je il'insiste pas sur ces faits qui ont été décrits par les économistes, à un autre point de vue, il est vrai.
Les considérations précédentes nous donnent la véritable définition de ce qu'il faut entendre par le mot travail. Il ne suffît pas, en effet, de faire
un effort pour travailler ; il faut que cet effort soit utile. Il n'y a réellement travail que lorsque le produit est de nature à profiter à la communauté. Tout travail est une action dans le but commun. Cette définition me parait la meilleure et la plus exacte au point de vue où nous sommes. Elle comprend toutes les espèces de travaux, aussi bien ceux par lesquels un élève ou un apprenti se prépare à une fonction, aussi bien ceux qui concernent la vie, la conservation et le bien être de l'individu, que ceux qui concernent la vie et la conservation de la société. Tout travailleur est en réalité ouvrier de la chose publique, le laboureur, l'artisan, aussi bien que le magistrat. Tout produit échangeable est incontestablement chose sociale. L'homme qui produit du blé, du vin, des maisons, des habits, agit dans le but commun aussi positivement que celui qui produit des idées, de la science, de l'éducation, de la sécurité. Les travaux, sans doute, ne sont pas pareils; ils ne sont pas également difficiles, également méritants ; mais si quelques-uns vont moins directement à la chose sociale, tous néanmoins y concourent ; tous sont donc des actions sociales.
L'effort, la fatigue et la peine sont les attaches ordinaires du travail. L'habitude en diminue l'intensité dans certaines espèces de travaux ; mais nullement dans d'autres.
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41 . La division du travail a pour conséquence première de convertir en intérêt individuel ce qui en définitive conclut à l'intérêt de tous ; mais elle peut avoir une conséquence ultérieure fâcheuse» qui consiste à occuper tellement les hommes de leur intérêt professionnel que celui-ci finisse par prédominer dans leur pensée jusqu'à faire oublier ou jusqu'à subalterniser le but politique. C'est une des tendances mauvaises observées dans tous les temps. Mais il y a heureusement plusieurs correctifs puissants à cette tendance ; voici le plus important.
Le travail professionnel n'est pas la seule des formes d'activité temporelle et sociale dévolues aux particuliers. A côté de celui-là, simultanément, quoique avec moins de constance, il y a nécessité d'une autre forme d'activité : l'activité civique ou politique. Autant les citoyens diffèrent par le travail professionnel, autant ils se ressemblent par leur activité civique.
J'appelle activité civique la coopération directe des citoyens à la chose politique, par exemple, dans nos constitutions modernes, leur participation au gouvernement, à l'administration ou au maintien de la sûreté publique en qualité d'électeurs, d'éligibles, de jurés, de soldats, de gardes nationaux. Plus le citoyen est véritablement citoyen, plus grande est sa part dans cette espèce de
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travaux. Dans les État$ despotiques, toutes ces fonctions deviennent des professions soldées. Dans les États représentatifs^ elles sont Tapanage des citoyens en même temps que les garanties de leur liberté. Aussi dans les États despotiques les hommes finissent par devenir indifférents à la société où ils vivent, tandis que, dans les autres, ils s'y attachent chaque jour davantage.
L'activité civique produit les grandes choses sociales et toujours des choses qui regardent directement la communauté. £lle est presque toujours occupée à réformer le présent en vue de l'avenir. Elle travaille plus souvent en faveur des générations futures que des générations actuelles. Son caractère, dans les grandes choses, est toujours le dévouement; et dans les petites, c'est toujours aussi, à un degré ou à un autre, le sacrifice personnel.
42. Les produits de l'activité professionnelle sont très- différents. Les uns s'adressent directement à certaines utilités générales de la société, telles que l'éducation, l'administration, la justice. Les autres, et les plus nombreuses, ont pour but la conservation, le bien être et quelquefois la jouissance des individus qui composent le corps social. Ils ont donc pour destination principale le moment présent et la génération même qui produit. Le caractère de cette activité est qu'on s'y livre princi-
paiement en vue d'une rétribution, c est-à-dire dans Fespérance de recevoir dans les fruits du travail des autres une part afférente à la valeur qu'on aura soi-même produite. Sans doute, avec celte pensée ou malgré cette pensée et par sentitiment du devoir on s'applique à son œuvre de manière à donner à ses concitoyens le mieux dans Tordre de l'utile, du bien, ou du beau ; mais ce n'en est pas moins principalement pour soi-même que l'on travaille ; c'est à travers son intérêt que l'on voit celui des autres.
Heureusement l'effet de la division du travail est double. Si d'une part, en multipliant les professions, elle diversifie les intérêts et sépare les hommes ; d'un autre côté, en attribuant à chaque homme la production d'une seule utilité, elle rend l'échange nécessaire , elle fait sentir à chacun le besoin qu'il a des autres et ramène ainsi au sentiment de la sociabilité.
43. Selon l'équité, il semblerait que chaque producteur devrait recevoir, de tous, une valeur égale à celle qu'il donne lui-même à tous. Il semblerait que la valeur dans l'échange devrait être mesurée sur la quantité de travail, de temps et d'efforts nécessaires pour la produire. Jusqu'à présent il n'en a pas encore été ainsi.
Le critérium de la valeur d'utilité est donné par le système social. Il dépend ordinairement du
but politique présent, et rarement du but définitif de la société.
En effet, du point de vue de chacun des buts secondaires dont il faut traverser la série pour atteindre la réalisation finale, il s'établit une hiérarchie particulière du travail, une classification des professions dans laquelle le premier rang, c'est-àdire la plus grande valeur est attribuée à celle qui actuellement apparaît comme la plus utile et ainsi successivement pour les autres. Aussitôt que le but politique change, le point de vue change aussi et en même temps la classification et le critérium de la valeur. C'est ce qui explique pourquoi^ dans toute révolution sociale intérieure, l'histoire nous montre l'injustice dans la distribution du travail et des richesses comme une des causes du mouvement lui-même.
Jusqu'à ce jour, il n'a pas encore existé d'organisation politique qui ait tenu tout ce que les hommes semblent en droit d'attendre de la société. Le meilleur système social aussi est un but encore éloigné, quoique depuis des milliers d'années l'humanité s'efforce d'y atteindre ; mais outre les inégalités et lés injustices que le progrès doit effacer, il y a toujours eu des abus qui ont réagi sur le travail professionnel et les échanges. Chaque abus est servi par une ou plusieurs professions dont il est l'origine. Ainsi, dans notre société actuelle, où
Toisivité est si richement dotée, on doit voir prospe'rer les spécialités destinées à délecter ou à distraire ses loisirs. Ainsi, sous le despotisme qui partout et toujours a été un des plus effroyables abus dont aient souffert les peuples, il y a des professions qui s'engendrent de lui. La guerre, jusqu'à ce siècle, a été l'objet d'une profession. C'est de cette façon que chaque circonstance politique, même la plus transitoire, vient apporter une modiHcation dans la valeur des professions et dans la distribution de richesses.
44. La division du travail a, comme tout fait humain, sa loi de génération logique. Userait certainement curieux d'éti\dier comment et dans quel ordre elle atteint jusqu'au dernier détail; mais nous ne devons pas entrer ici dans un genre d'études qui touche de fort loin à la politique. J'ai dit, à ce sujet, dans un chapitre précédent*, à peu près tout qui est nécessaire dans un ouvrage tel que celui-ci, en traitant de l'origine et de la filiation des constantes sociales. Il me reste seulement à compléter ce chapitre sous le rapport spécial qui nous occupe en ce moment.
Quel que soit le sujet dont on s'occupe, il y a lieu à une théorie et à une pratique; l'activité humaine, quel que soit son objet, prend successivement ces
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deux Formes, Tune spirituelle, morale ou rationnelle, l'autre matérielle ou circonstancielle. C'est là le point de départ de la première division du travail en toutes choses. C'est en même temps la division la plus générale du travail. Elle représente la double nature et la double préoccupation de l'homme qui est en même temps esprit et corps, pensée et action, appartenant à l'avenir par la pensée et au présent par l'action II peut arriver que les deux espèces de travaux, c'est-à-dire la théorie et la pratique, soient confondues dans la même personne ou la même institution; mais le mieux, ou plutôt la perfection, est qu'elles soient séparées.
Il y a lieu à cette première et prmcipale division du travail dans toutes les constantes sociales. Elle est instituée toutes les fois que celles-ci sont complètement organisées; mais lors même qu'elle n'est pas régulièrement représentée par des institutions, elle se manifeste toujours soit par des initiatives individuelles, soit par des spécialités d'études. Les exemples à cet égard sont innombrables et quotidiens. Il suffira d'en citer un seul pris dans la constante dont paraissent dépendre toutes les autres, dans la constante gouvernementale.
Voyons d'abord comment s'y engendre la division du travail. D'un côté se trouve le but commun, l'idéal posé par la morale, les croyances, les sentiments moraux, les espérances, les raison*^