‹ Traité de politique et de science socialeChapitre 61 sur 95 · Il me reste à parler d'un usage devenu · texte numérisé non relu

Il me reste à parler d'un usage devenu

presque général en Europe et qui perpétue encore l'unité morale de la famille; c'est l'usage du nom patronymique. Chez les Grecs du temps d'Homère, chez les Hébreux, chez les Arabes, on se bornait ordinairement à joindre à son nom propre celui de son père. Il y avait cependant chez les Grecs des noms de famille ou plutôt de tribu; mais il en est parvenu un bien petit nombre jusqu'à nous. A Rome, dans le commencement de la république, ce nom était le privilège des seuls patriciens. Plus tard, les plébéiens eurent aussi leurs noms de famille, et il y en eut d'illustres dont l'éclat ne le cédait à aucun autre. Cet usage a été adopté chez nous, parnai les nobles, sous le régime de la féodalité ; la révolution des communes Ta établi dans les villes et de là il s'est étendu dans les campagnes en même temps que l'affranchissement. Il est général aujourd'hui en France et dans la plus grande partie de l'Europe. Or ce nom est le cachet de la famille ; il la continue ; il en fait en quelque sorte une petite dynastie; il l'individualise; il est en même temps un signe d'indépendance et d'affranchissement; car^ chez les esclaves^ où l'union des parents et des enfants pouvait à chaque instant être rompue par la volonté du maître, il n'y avait, en réalité, ni famille, ni possibilité d'un nom patronymique. Ce nom, tel qu'il est aujourd'hui, est un honneur auquel on tient même

chez les plus humbles; c'est toujours une obliga** lion morale, quelquefois une fortune, quelquefois une promesse ou un intérêt. Ce n'est jamais une chose indifférente. Ce nom constitue une sorte d'unité suivie qui n'est pas même sans utilité au point de vue de la législation et de l'administration. De même qu'à certaines époques il a servi à assurer l'hérédité de certaines fonctions administratives ou politiques, il peut servir aujourd'hui à l'empêcher. Ainsi, dans quelques constitutions où on ne permet pas que les membres d'une même famille se succèdent au pouvoir ou fassent partie des mêmes assemblées, le nom patronymique est un signe qui dispense de toute autre recherche et montre le danger qu'on veut éviter.

Selon la loi et la méthode du progrès, toutes les fois que, dans la progression historicfue, un phénomène social s'est montré en croissance d'une manière suivie et constante, on doit conclure qu'il est durable ou que l'avenir lui appartient. Or, comme telle est l'histoire de l'usage dont je viens de parler, nous pouvons être certains que cette forme affirmative de la famille et de sa continuité est un progrès qui ne disparaîtra point.

70. Dans les pages précédentes j'ai cherché quelle était la meilleure institution du mariage et de la famille au point de vue du but; je suis arrivé au système réalisé dans la civilisation la plus

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avancée, dadâ la civilisation chrétienne de TEurdpe. Je f]tourraLis terminer ici ce chapitre ; mais précisément parce que je rtie suis efforcé de dévier le moins possible de la ligne logique dans un sujet aussi compliqué et aussi débattu que celui-ci, J'ai du négliger ou même complètement passer sous silence plus d'une question historiquement ou moralement importante^ quoique momentanément secondaire au point de vue où j'étais placé. Ce sont là des omissions qu'on serait en droit de me reprocher et dont, ce qui serait pis, il pourrait résulte^ des doutes à l'égard des affirmations précédentes. Je me hâte donc, au risque de quelques répétitions inévitables, de combler ces lacunes.

Le but de la famille est d'autant plus sûrement atteint que l'association est plus parfaite entre ceux qui la composent. Le meilleur serait que l'affection qui en a été le principe et le point de départ ne faiblit jamais, restât ce qu'elle était le premier jour j et suffit à tout maintenir.

Nous avons reçu du Créateur des dispositions instinctives qui donnent à nos sentiments moraux la violence des passions. Ce sont des instincts de ce genre qui nous portent à fonder la famille et à nous y attacher; ils sont si puissants que nous souffrons lorsqu'ils ne sont points satisfaits. C'est, d'une part, l'amour sexuel et l'instinct de la possession personnelle exclusive ou la jalousie; c'est^

d'une autre, le double sentiment de la maternité et de la paternité; c'est enfin, de la part des enfantsj le besoin de protection et l'habitude. Ajoutez à ces impressions instinctives le sentiment moral, les besoins de Tamitié, la confusion des intérêts, la sécurité d'un appui mutuel, et vous comprendrez qu'il n'y a pas de société plus solidement fondée que celle-là.

Aussi avons-nous vu demander qde cet ensemble de sentiments et d'instincts fût le seul nœud de la famille, et qu*on renonçât à toute contrainte légale. Mais rien chez nous n'est plus irritable que Tinstinct ; rien n'est plus susceptible que le sentiment ; il suffît d'une blessure pour le tourner en sens contraire. En même temps, la mobilité et les caprices des passions sont tels que le plus sage a besoin d'une défense contre elles. Aussi n'y a-t-iJ pas d'union si bien assortie qui ne puisse être fnise en péril ou, ce qui est plus dangereux encore au point de vue de la fonction, qui ne puisse se croire menacée un jour ou l'autre. L'intervention de la loi n'est ici ni une violence ni une cruauté comme on s'est plu à le dire : elle est surtout préventive; elle donne aux bons sentiments l'appui qu'ils méritent; elle écarte les mauvaises pensées par l'impossibilité même de les satisfaire; enfin elle donne à tous la sécurité. Si cette loi n'existait pas, nul doute qu'on en réclamât l'appui, et il faut

bien croire que la nécessité en a été démontrée par Texpérience, puisque partout on s'y est soumis et partout Ton a abandonné à la promiscuité les classes seulement qu'on ne comptait pas dans la cité, les prolétaires, les esclaves. Encore voit-on toujours ceux-ci demander et rechercher cette protection légale qui leur est refusée, et s'en emparer avec passion aussitôt qu'elle leur est accordée. Voyez la plèbe romaine au temps des décemvirs; voyez les téous de l'Océanie et les esclaves de nos colonies, qui comptent parmi leurs plus grandes misères l'incertitude de leurs mariages et de leur paternité.

Il est d'observation au reste que plus la garantie légale est forte, plus est solide et profonde l'afTection qui unit les membres de la famille. Ce que la loi sociale déclare sacré, les hommes s'habituent à le respecter comme tel, et du moment où leur âme a consenti, la pensée même du contraire est à leurs yeux plus qu'une révolte; elle leur apparaît comme un sacrilège. Or, lorsque la seule pensée est repoussée comme un crime , jamais l'action n'aura lieu. Le sentiment du bien règne alors sans partage avec toute la force d'un pouvoir qui ne peut être contredit.

71 . Il y a deux systèmes légaux en usage pour le gouvernement de la famille. L'un pose en principe l'autorité, Taulre l'association; dans l'un

le pouvoir est despotique et appartient à rhomme; la famille est considérée comme sa propriété ou sa chose; dans l'autre le pouvoir est partagé entre Thomme et la femme, il est en communauté.

Le premier de ces systèmes fut en général celui de l'antiquité ; il règne encore presque universellement en Orient et il conclut le plus souvent à la polygamie ou à un état qui s'en rapproche. En effet, lorsque Ton établit le despotisme de l'homme dans sa famille, il s'ensuit logiquement que ses sentiments et ses passions auront une autorité également souveraine. Ce sont les sentiments et les passions du maître, et ils domineront inévitablement l'institution elle-même. De là la jalousie exclusive de la part de Tépoux qui impose la fidélité à la femme et même la séquestration, sans rien s'imposer à lui-même. De là les gynécées de la Grèce, les harems des mahométans ; de là la pluralité des femmes, la polygamie, comme chez ces derniers, ou au moins la facilité de la répudiation et le concubinage comme chez les anciens. Dans tous les pays où on a voulu concilier le système monogamique avec le despotisme du père dans la famille, il y a toujours eu une tendance manifeste vers la polygamie, soit directement comme on Ta vu à Athènes, comme on le voit en Chine aujourd'hui ; soit indirectement

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comme cela était à Rome grâce à la facilité des

répudiations.

On a cru longtemps et beaucoup de gens croient encore que la polygamie est plus favorable à la population que la monogamie. L'expérience a prononcé entre les deux systèmes.

Deux vastes et puissantes civilisations qui depuis plusieurs siècles sont en présence, se sont attachées chacune à l'un de ces systèmes et Tont uniquement pratiquée. Je veux parler de la civilisation mahométane qui est vouée à la polygaoïie, et de la civihsation chrétienne qui ne connaît que la monogamie. Jamais expérience plus étendue, plus nette et par conséquent plus probante n'a été faite. Qu'en est-il résulté? C'est que sous le régime de la polygamie le nombre des naissaDces a été inférieur à celui des morts. Cette infériorité a été, chaque année, très-petite ou très-peu sensible; mais, d'années en années, le vide s'est fait dans la population, et, au bout de quelques siècles, il se trouve que ces contrées de l'Orient, qui autrefois regorgeaient d'habitants, sont devenues des déserts. Ces mahométans dont la multitude^ il y a quatre cents ans, menaçait d'envahir le monde, ne sont plus en état de se défendre chez eux; ils voient en quelque sorte, chaque jour, leur nombre diminuer; car l'extinction de leur race devient d'autant plus évidente à tous les

yeux que le vide est déjà plus grand. Les choses sont à ce point que l'on pourrait presque prédire le jour où, dans quelques siècles, le dernier musulman aura disparu de la face de la terre.

Et, comme pour achever la preuve que c'est la polygamie qui \a perdant cette population , il se trouve qu'à côté d'elle, sur le même sol, sont restés des vaincus qui ont persisté dans leur religion, quoiqu'on leur infligeât les plus rudes tributs et le plus dur régime. Or cette population vaincue, qui est chrétienne et par conséquent monogame, malgré les avanies de toutes sortes qu'elle a subies, malgré des massacres multipliés, v malgré les pillages périodiques, les enlèvements d'enfants, mille misères enfin, non-seulement s'est maintenue, mais encore s'est accrue. C'est elle qui aujourd'hui peuple et cultive ce pays et lui donne une apparence de vie.

Cette grande expérience constitue contre la polygamie une preuve qui est au-dessus de toute contestation; et cependant, tout en l'acceptant, on s'étonne encore. En effet, lorsqu'on lit que tel ou tel prince a eu deux ou trois cents enfants, tel pacha quinze, vingt, ou trente, on se demande comment une telle fécondité conclut à une dépopulation réelle ? C'est qu'on ne réfléchit pas que ce prince a enfermé dans son harem deux ou trois cents femmes ou mépae plius, ce pacha

quinze, viiigl, trente et plus ; c est qu'on oublie que pour conserver seulement la population il eût fallu, en tenant compte des chances ordinaires de la mortalité, que ces femmes engendrassent chacune au moins trois enfants et pour l'accroître au moins quatre ; c'est qu'enfin on oublie que par cette multitude de femmes réunies en la possession de quelques individus, le plus grand nombre des hommes sont condamnés au célibat !

Au reste, chez les mahométans, en même temps que la population a diminué en nombre, elle s*est abaissée sous le rapport intellectuel. C'est là uu fait également positif et qui mérite un examen spécial. Cet examen sera d'autant plus utile ici qu'il nous permettra de comparer sous un point de vue nouveau le mariage chrétien au mariage musulman.

Le mieux est que, de la société entre époux, il résulte une véritable division du travail pour la conservation de la famille, le père servant à celleci de défenseur et de soutien, la mère en étant l'âme et l'administrateur. Dans l'état de monogamie cette division est possible ; mais dans l'état de polygamie il n'y a place pour rien de semblable; il n'y a pas réellement société entre les époux ; car entre un maître et des esclaves, tant que le maître est maître et les esclaves esclaves, l'association n'existe pas.

Autre observation. Dans Tintérêt moral des enfantSy il est nécessaire qu'il y ait la plus parfaite conformité d'esprit, de sentiments et d'exemples entre le père et la mère ; il faut qu il y ait unité de tendances et similitude morale. Plus ce rapport sera parfait, meilleurs seront les germes de Tintelligence déposés chez les enfants.

Tout le monde sait que Tavenir moral des enfants est fondé dès leurs premières années. Cette œuvre appartient tout entière à la famille, c'està-dire aux parents. Or, plus il y aura de conformité entre eux, plus il y aura d'assurance dans l'enseignement. L'enfant n'apprendra à douter de rien de ce qu'on lui enseigne, ni sur ce qui est bien, ni sur ce qui est mal. 11 apprendra à écouter et à croire. Si, au contraire, il y a contradiction entre les parents, l'enfant apprendra à hésiter et à douter ; il n'y aura plus d'autorité, ni de vérités certaines pour lui, il ne saura plus enfin ni écouter ni croire. Or, c'est là le pire des états moraux dans l'intérêt de son futur développement intellectuel ; car celui qui ne sait pas écouter devient incapable d'instruction ; celui qui ne croit pas à ses parents, ne croit pas à ses maîtres. En présence de la vérité il ne sait que douter et en présence de la force il ne sait que dissimuler et obéir.

Voilà quel est le bien, quel est le mal possible dans une famille fondée sous le régime monoga-

inique ; mais rien de pareil ne se rencontre, ni ne peut se rencontrer dans l'état de polygamie. Cet accord entre les parents si profitable aux enfants, y est remplacé par des dispositions contraires. Ici, en effet, l'homme n'a point de compagnes ; il n'a, sous le nom d'épouses, que des concubines ou des servantes qui sont en concurrence pour la possession de sa personne et qui inspirent à leurs enfants les sentiments dont elles sont animées. L'enfant s'instruira donc auprès d'elles à haïr, à dissimuler, à flatter, à obéir lâchement, à commander avec dureté. S'il apprend à croire à quelque chose, ce sera surtout à l'innocence et à la légitimité de ces pratiques; ce sera ensuite au principe de Futilité et de l'intérêt personnel , sur lequel elles sont fondées et qu'elles expriment sous toutes les formes; et plus tard enfin, arrivé à l'adolescence, quoique incapable de croire à rien qui soit opposé à ses habitudes, il ne se trouvera en état d'accepter que la religion qui justifie ces pratiques et qui les a produites. Voilà, selon moi, quelle est la cause principale de cet abaissement de l'intelligence et de la dignité humaine que l'on remarque particulièrement chez les Turcs et les Persans.

Dans l'état de polygamie, la conservation physique des enfants est aussi compromise que la conservation morale. Il est facile de dire pourquoi.

Dans cet état, les enfants n'ont pas en quelque sorte de père, ou au moins il ne s'occupe pas d'eux. Us n'ont qu'une mère dont l'affection est sans cesse détournée par le besoin de se défendre elle-même contre ses compagnes ; et ils ont plusieurs marâtres.

La femme , dans cet état , manque de la sécurité morale et du calme qui font les bonnes mères et les bonnes nourrices. Les médecins ont constaté des milliers de fois que les troubles de l'âme de la mère sont un danger pour le nourrisson. Sous cette influence fâcheuse, le lait est altéré au point d'agir quelquefois comme un poison, mais toujours comme un aliment de mauvaise nature. La nutrition en souffre et par suite le développement organique ne s'opère ni normalement, ni parfaitement. 11 y a plus. Même les dérangements intellectuels peuvent se transmettre à l'enfant, non-seulement par imitation ou sympathie, mais d'une manière plus immédiate et plus directe.

Il aiTive trop souvent que la cause de ces maladies nerveuses inguérissables qui tourmentent la vie de l'adulte, la cause de ces arrêts de développement moral, de cette incapacité, de cet abrutissement^ de cette obturation de TinteU ligeoce qu'on rencontre exceptionnellement chez nous, mats très-fréquemment en Orient, vient

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des parents comme la ressemblance, et date du moment de la conception. Il n'est pas nécessaire pour cela que ces parents soient euxmêmes malades 9 obtus ou idiots. Il suffit qu'ils soient quelque chose de semblable au moment de la génération. Ainsi on a remarqué que cet état de joie brutale et grossière, particulière à certaines époques de Tannée, dans certains pays, que l'état d'hébétude qui suit l'abus des plaisirs physiques, les excès de table, l'ivresse de l'alcool, de l'opium, du hachich, du tabac, on a remarqué que ces états influent plus ou moins sur la constitution future des enfants qui sont conçus sous cette influence. Or ces circonstances, qui sont exceptionnelles chez les monogames, sont habituelles chez les polygames, au moins si nous en jugeons par ce que nous lisons dans leurs romans et leurs poésies, et par ce que nous entendons raconter. Ce qui est certain, c'est qu'il n'y a nulle part dans la civilisation chrétienne une inertie intellectuelle pareille à celle qu'on rencontre généralement en Orient et qui y forme le caractère apparent de la masse de la population. 72. A tout ce que je viens de dire sur les effets de la polygamie quant à la population, il y a une objection ; aux exemples que j'ai cités, il y a un exemple à opposer; c'est l'exemple' de la Chine. Là il y a une population immense plus con-

LA FAMILT.E. 213

sidérahle que celle de l'Europe, exirêmement serrée, pleine d'intelligence et d'activité, quoique depuis longtemps stationnaire. Or, en Chine, la polygamie est autorisée et par conséquent en usage.

Pour écarter cette objection, il suffirait peutêtre de faire remarquer que, dans ce pays, la polygamie est une exception, qu'elle est pratiquée seulement dans un nombre assez restreint de familles, parmi les mandarins, les riches marchands, les riches propriétaires, et encore pas chez tous ; que, par suite, peut-être les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de la population sont monogames. On pourrait ajouter encore cjue, même dans les' familles polygames, la polygamie est très-bornée et qu'elle est bien loin d'avoir cette extension qu'on remarque dans les pays mahométans. Mais j'aime mieux entrer dans quelques détails sur la constitution de la famille en Chine. Par là on verra comment la polygamie, fût-elle plus généralement usitée qu'elle ne l'est, serait cependant encore très-limitée dans ses effets, pourquoi elle présenterait pour l'éducation des enfants une meilleure garantie, et par conséquent n'aurait pas de résultats aussi funestes sur la population.

La famille, en Chine, la famille officielle, la famille légale, celle que la loi protège et a réglementée, a un caractère particulièrement religieux. C'est une unité qui remonte de la vie terrestre

à la vie suprà-terrestre ; c*est une unité que les morts représentent dans le ciel pendant que les vivants la représentent sur la terre. De là le culte ^ des ancêtres qui sont pour leurs adorateurs en même temps des protecteurs et des parents toujours intéressés au succès et au bien-être de leurs descendants. De là, chez les vivants, un vif désir et un devoir d'avoir des enfants qui perpétuent ce culte. Le sentiment du salut et celui de la paternité ne font qu'un. D'après ces préliminaires , on comprend que, dans un tel système, certains effets de la polygamie doivent être amoindris. Voyons maintenant quel est le règlement de la famille.

L'homme est chef absolu et magistrat, sauf certaines restrictions, dans le sein de sa famille. Il dispose souverainement de ses enfants, mais pas également de la mère de famille. 11 y a en effet une mère de famille établie par la loi ; c'est la première femme. Celle-là possède le privilège du mariage religieux ; les ancêtres sont avertis par une cérémonie religieuse de son introduction dans la famille.

Légalement le Chinois ne peut avoir une femme secondaire, une petite femme, c'est-à-dire une concubine, que si la première femme est stérile, et le concubinage non justifié doit être puni; mais cette disposition légale est tombée en dé-

suëtiide et il règne à cet égard une tolérance complète. Mais quel que soit le nombre des petites femmes que prend le mari, les droits de la première femme restent toujours entiers. C'est elle qui est la vraie mère de famille, la seule légitime et la seule maîtresse du ménage. Elle seule a le droit d'appeler son mari du nom d'époux ; les concubines ne peuvent donner à leur maître que le nom de père de famille. Elles doivent à la mère de famille une obéissance égale à celle qu'elles doivent au mari. La mère de famille peut les punir et même les battre. C'est à elle seule que les enfants mêmes qui naissent de ces secondes femmes, doivent respect, obéissance et affection. Ils Txe portent le deuil que d'elle et n'offrent qu'à elle les sacrifices dûs aux morts. Les femmes secondaires sont achetées ; le père de famille peut les répudier ou les vendre selon son caprice; mais il n'eq est pas de même pour la mère de famille. \, l'égard de celle-ci, le divorce est seulement permis, et encore à certaines conditions sur lesquelles le conseil de famille doit être consulté. Les causes de divorce sont au nombre de sept : la stérilité, l'immoralité, le mépris envers le père ou la mère du mari, ce qui s'appelle en Chine impiété, la méçiisance, le penchant au vol, la jalousie et enfin la maladie habituelle. Ajoutons que le mari pe peut punir cette première femme, c'est-

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à-dire la frapper, sans rautorisatiou du conseil de famille. On voit que la .polygamie en Chine est plutôt une monogamie mitigée qu'une polygamie réelle, et si on réfléchit qu'en outre elle est exceptionnelle, on comprendra qu elle n'ait pas eu sur la population les résultats destructifs observés en Turquie, en Perse et en général chez les nations mahométanes. Aussi lorsqu'il s'agit de prononcer, en connaissance de cause, sur les effets de la polygamie, c'est de ces derniers pays qu'il faut particulièrement tenir compte.

La Chine, au reste, nous offre un exemple des entraînements auxquels doit s'attendre le législateur, lorsqu'il fait reposer la conservation de la famille uniquement sur le despotisme de son chef. Primitivement on avait établi la monogamie pure; mais successivement sous l'influence des passions d'un maître, libre de tout contrôle dans son intérieur et qui pouvait le cacher à tous les yeux, le concubinage s'établit, et comme, en même temps, il commença chez les riches et dans les familles gouvernantes, la justice resta muette, la tolérance se généralisa et la coutume prévalut sur la volonté primitive du législateur.

La polygamie abaisse la dignité de la vie de famille. Elle convertit une fonction sociale justement honorée, en une simple satisfaction individuelle; elle soustrait l'intérieur de la famille au grand

jour; enfin d'un bonheur et d'un devoir dont on doit être fier, elle fait comme un plaisir honteux et secret dont on se cache. Dans TOrient la politesse défend de s'informer jamais de la famille de celui auquel on parle.

La polygamie nuit à la femme et par la femme à son enfant. A la femme il faut une éducation qui l'approprie à ce régime. Malheur à elle si elle a le sentiment de la dignité humaine I Malheur à elle si son esprit est développé ! Sa destination exige qu'elle soit douée d'une passivité absolue et d'une intelligence telle qu'elle soit toujours inférieure à son époux, quel qu'il soit. C'est là le mieux pour elle ; mais c'est ce qu'il y a de pire pour son rôle de mère. Elle ne peut, en effet, inspirer à ses enfants que les sentiments et les pensées qu'elle possède. Elle les fait moralement pareils à elle-même. Que l'on s'étonne ensuite de ne trouver dans l'Orient musulman que des populations passives, indifférentes, résignées, n'ayant de force que celle de l'inertie! C'est à l'éducation du harem qu'elles doivent cette apathie profonde contre laquelle lutte en vain leur gouvernement depuis un quart de siècle.

La monogamie seule donne à la femme la place qui lui appartient dans la famille, le rôle auquel Dieu l'a destinée. Seule elle lui permet tout ce dont elle est capable. Elle ne lui interdit ni l'éga-

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lité morale, nirégaUtë intellectuelle avec Thonime ; elle Vy appelle au contraire et ne lui dénie pas même la supériorité si celle-ci existe. C'est la seule forme qui comporte Tamour parfait entre époux, parce que c'est la seule qui assure cette possession exclusive de Twn par l'autre et cette fidélité réciproque que l'amour veut éternelle, la seule qui produise cette sympathie complète de sentiments et de pensées qu'engendre la parité des croyances et la parité de l'intelligence, en un mot la parité morale. Enfin , la monogamie assure à la famille et à la société poli* tique elle-même le bénéfice des facultés spéciales propres au sexe féminin, parce qu'elle seule les laisse libres de produire et d'agir.

La famille est d'institution naturelle, ou plutôt d'institution divine, comme la société politique. Dieu, en la créant^ a donné à l'homme et à la femme des aptitudes spéciales qui ne peuvent se suppléer ; à la femme, des qualités de cœur, un charme de douceur .et de bienveillance dans les relations dont l'influence sur les mœurs de l'Europe moderne est manifeste, et en même temps un esprit de réalisation, d'attraction vers soi et de conservation dont les résultats ne sont pas moins évidents dans la vie intime ; ces qualités compensent utilement l'énergique rudesse qui est propre à rhomme ainsi que son esprit de spéculation^

(l'entreprise et d'expansion. Les deux époux se complètent ainsi l'un l'autre au point de vue de la famille comme au point de vue de la société générale.

73. On demandera sans doute pourquoi Fassociation monogamique, qui parait sous tous les rapports si parfaitement appropriée au but de la ramille, a été cependant presque toujours et presque partout incomplètement réalisée ; on demandera pourquoi elle a atteint si tard et seulement dans notre civilisation moderne son organisation logique et définitive. La réponse est facile et c'est l'histoire qui la donne. Les sociétés antiques avaient la guerre pour but principal ou au moins la guerre était chez elles le principal moyen de toutes les réalisations. Le guerrier seul était compté dans la cité et il était tout dans la famille. De là cette oi)covo|jLia JeiXTroTix'iQ, cette société hérile si bien décrite par Aristote. De là la subordination absolue de la femme. Elle était possédée comme l'enfanty comme l'esclave, presque comme une chose. Et il n'en était pas ainsi seulement chez les peuples de civilisation grecque ou latine. « Tu ne prendras à ton voisin , dit Moïse, ni sa femme, ni son serviteur, ni sa servante, ni son bœuf, ni son âne, ni rien de ce qui lui appartient. » Ainsi, chez cette population sémitique plus libéralement constituée que toutes celles qui l'entouraient, la femme

n'était que la première propriété du maître, le

premier esclave de la tente ou de la maison.

C'est au christianisme que la femme doit sa réhabilitation et notre civilisation la perfection de la famille.

En posant comme principe de la législation ridentité spirituelle de tous les membres de Tespèce humaine, l'Évangile nous a tous déclarés libres et égaux. Par suite la femme a eu le droit dont elle n'avait jamais joui, d'accepter ou de refuser le mariage, c'est-à-dire le pouvoir de choisir. Dès ce moment, son engagement a eu, pour elle comme pour l'époux, la force d'un contrat librement consenti, c'est-à-dire également obligatoire pour tous deuX; et, la femme étant en principe l'égale de l'homme, le mariage est devenu une association. Cetle position nouvelle lui a donné de nouveaux devoirs et l'a appelée à une culture intellectuelle en rapport avec ces devoii-s. Cette révolution aurait suffi à elle seule pour changer le régime intérieur de la famille; mais elle ne s'est pas arrêtée là, elle a également changé l'état des enfants. Ceux-ci. par l'institution du baptême, ont été introduits, dès le moment de leur naissance, dans la société spirituelle. Ils ont été immédiatement comptés comme citoyens dans la cité sainte. Leur vie est devenue aussi précieuse, aussi respectable que celle des adultes.

LA FAMILLE. t^i

Elle a été protégée, et cette protection s'est étendue à plus que leur vie, à leur développement intellectuel et moral, car le baptême est un moment solennel où, avec les parents, un second père et une seconde mère spirituels, les parrains, s'engagent devant Dieu pour la meilleure éducation de Tenfant. C'est ainsi que le christianisme a protégé la femme contre le despotisme de Vépoiix et l'enfant contre le despotisme du père. 11 nous a fait apercevoir, en ces choses, un côté de la justice que les anciens ne connaissaient pas. Nos lois civiles ont imité le christianisme. Elles ont donné à la mère le droit et aux enfants la protection. Elles ont ainsi rompu avec le droit romain primitif auquel malheureusement elles ont été trop fidèles dans d'autres questions où le christianisme ne leur présentait pas de moins utiles nouveautés.

74. Les physiologistes et les médecins ont recueilli sur rhistoire de Thomme physique un certain nombre de faits ou plutôt de lois naturelles (jui expliquent Tinfériorité de la polygamie relativement à la fécondité, à la conservation de la race, à Téducabilité.

Ces faits offrent des données dont le législateur doit tenir compte, même dans les sociétés où existe la monogamie. Je vais les faire connaitre.

La fécondité des mariages est en général pro-

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