DE LA CONSERVATION ET DU PERFECTIONNEMENT DE LA VIE HUMAINE
98. La liberté est le premier des droits de rhomme, ou plutôt elle les comprend tous ; mais ii ne suffit pas de la garantir pour assurer la conservation de Tindividu. Que devient-il, en effet, si on le laisse esclave de la faim et de rinsécurité? Peut-on dire qu'il est libre s'il est tyrannise par la misère et par l'incertitude de l'avenir ? Il se vendra pour un morceau de pain et pour un peu de sécurité. Rien , comme nous venons de le voir, n'était plus commun chez nos ancêtres, Celtes^ Gaulois, Germains et Romains des premiers siècles. On donnait sa personne à un maître afin de s'assurer la satisfaction de ces besoins physiques auxquels on ne peut résister qu'en consentant à
mourir. Et aujourd'hui encore, ne voyons-nous pas des classes entières de pauvres gens consentir à tout pour s'assurer le pain quotidien, Thomme au servage des plus dangereuses professions, et la femme à la prostitution ?
99. Dans le but de soustraire les hommes aux tristes conséquences de la misère et de la faim, on a proposé, dans ces derniers temps, d'assurer à chacun, à titre de droit, le travail nécessaire pour vivre ; mais la question de la meilleure conservation individuelle serait*elle résolue par ce moyen? incontestablement, non !
Le problème, en effet, n'est pas de donner le droit de travailler ; ce droit est un des éléments de la liberté, et personne ne le conteste à personne ; mais c'est de donner le moyen d'exercer le droit, c'est-à-dire le travail lui-même. Le droit de travailler n'est nullement la même chose que le droit au travail. Si l'État établissait le droit au travail, il s'imposerait à lui-même le devoir de donner du travail, et par conséquent de le distribuer, d'en déterminer la forme, la quantité et le moment. Telle est rigoureusement la difticulté, et, ajoutons, l'impossibilité de la solution proposée, à moins que l'État lui-même ne se fasse directeur et entrepreneur du travail. Une fois entré dans cette voie, il serait bientôt obligé de se charger de tous Içs travaux. Sans doute il voudrait
298 TRAITÉ DE POLITHjJUE.
d'abord se borner^ et c'est par là qu'il commeDcerait, mais il serait enttalné malgré lui. Eri efTet, il ferait immédiatement aux travailleurs indépendants une concurrence d'autant plus redoutable qu'il la soutiendrait à leurs propres frais, concurrence devant laquelle ceux-ci ne manqueraient pas de succomber. En outre, obligé de donner à chaque ouvrier le travail de sa spécialité, et il ne pourrait s'en dispenser puisqua ce serait son devoir, comment y parviendrait-il, s41 n'était pas le maître de tous les travaux? Il faudrait donc, bon gré mal gré, qu'il se fit rbi et souverain de l'industrie. Ce serait alors lui qui détel-minerait et répartirait les spécialités, qui classerait et hiérarchiserait les travailleurs. Personne ne serait libre à 1 égard ni du lieu, ni de l'heure, ni de la nature du travail. Chacun se trouverait à la disposition de l'administration ; chacun deviendrait un soldat de l'industrie. En un mot ^ tous seraient enrégimentés. Partant, plus de liberté individuelle et, en place, toutes les obligations et toutes les tyrannies propres au système réglementaire.
La conclusion que je viens de présenter n'est point imaginaire ; elle est forcée; elle est nécessaire. Tous ceux qui ont cherché un système quelconque pour assurer le travail à tout le monde, tous ceuxlà èont uniformément arrivés à ce système d'enrégimentaton générale incompatible javec la liberté.
CONSERVATION DE l VIE HUMAINE. 299
La possession d'une sécurité complète compenserait-elle au moins la perte de ce plus précieux des biens? Rien n'est moins certain. La sécurité manquerait d'abord dans toutes les choses de sentiment et particulièrement dans les rapports de famille. Aussi^ ceux qui ont poussé le système jusqu'au bout, ont supprimé la famille et proposé la promiscuité. Quant à la vie matérielle, l'État, quelque puissant producteur qu'il fût, n*en serait pas moins sujet, comme aujourd'hui les particuliers, aux crises industrielles et probablement à de pires. Alors, que deviendrait la sécurité promise ? Quant aux droits de l'homme et du citoyen, les malheureux soumis à ce régime en jouiraient comme les noirs dans les plantations de sucre. Et cependant ce rêve insensé a été présenté comme le dernier mot, le hec plus ultra de la civilisation, et on en a eu peur comme s'il était réalisable !
100. Travailler est certainement un des droits naturels de l'homme, une tendance et un besoin qui émanent de son individualité; mais au point de vue de la morale et de la société ce n'est pas seulement un droit, c'est de plus un devoir, une peine et un mérite. La société ne l'impose pas. Si elle l'imposait, elle serait obligée d'en déterminer la forme, la nature et le moment. Par là elle attenterait à la liberté au plus haut degré, comme nous venons de le voir. Bien plus, elle at-
tenterait à son propre intérêt. En effets il est tel travail que Thomme imagine lui-même et s'impose, auquel personne n'a pensé , que même le grand nombre confond avec une distraction de l'oisiveté et dont la conséquence est cependant un grand bien pour l'humanité. Qui, par exemple, pouvait imaginer et par conséquent imposer un travail tel que ceux poursuivis par Descartes, par le père Papin, le marquis de Jouffroy, Jacquard, Daguerre et tant d'autres parmi les philosophes, les savants, les ingénieurs? Voilà donc deux motifs pour ne rien spécifier à Tégard du travail : le respect de la liberté et l'intérêt social.
Le droit au travail d'ailleurs n'est nullement l'équivalent du droitde vivre. Autre chose est de garantir le travail, autre chose est de garantir la vie. C'est de cette dernière garantie que je dois d'abord m'occuper.
1 01 . Lorsqu'on sait combien longue est l'agonie de la faim, combien il faut de jours pour qu'elle tue sa victime, on s'étonne que l'on puisse en mourir au sein d'une population aussi serrée que la nôtre^ où les secours sont si près, où chaque homme en touche en quelque sorte plusieurs à la fois *.
i . Voyez dans le Traité du suicide de M. Brierre de Boismont, l'histoire d'un homme qui se laissa mourir de faim par honte d'avouer sa misère. Il vivait encore après le dix-hui»
Cela s'explique cependant. Souvent le malheureux n'ose pas avouer sa détresse; car, dans nos contrées où la richesse est une supériorité qui suffit à tout, la pauvreté est aussi une honte qui est au-dessous de tout. L^affamé est honteux d'avoir faim, honteux à en mourir. Ici, comme il est ordinaire chez les hommes, l'opinion est plus forte que l'instinct.
D'autres fois, sa misère est prise pour un mensonge, car la mendicité est devenue une industrie, industrie coupable puisqu'elle s'exerce aux dépens des pauvres. On craint d'être dupe ; on ne veut donner qu'à coup sûr; on repousse celui qu'on ne connaît pas. Autrement, qui refuserait une aumône à celui qui la demande pour avoir du pain ! D'un autre côté , on ne veut pas que la mendicité, c'est-à-dire la paresse, devienne un métier. De là, mille mesures de précaution autour de l'asile des pauvres, qui peuvent ne pas nuire à ceux qui ont le temps d'attendre, mais qui perdent ceux que frappe un malheur imprévu. Quel
tième jour d'abstinence lorsqu'il fut trouvé expirant au coin d'un bois. Il mourut au moment même où il reçut les premiers secours. — Moi-même , j'ai vu un jeune ouvrier qui, après avoir souffert la faim pendant buit jours, se traîna au bureau central où il fut reçu comme malade (atteint d'une gastrite selon le langage du temps) et envoyé àl'Hôtel-Dieu. Ce fut là que je le trouvai. Il avoua sans peine la cause de sa maladie. Il fut heureusement et facilement sauvé.
est \^ médecin, quelle est la sœur de charité qui n'a pas rencontré quelque exemple de l'un de ces désastres inattendus qui placent les victimes en dehors des prévisions et des règlements administratifs !
On a reproché au gouvernement de 1 848 , avec des emportements et une malveillance dont la postérité sera juge, la création des ateliers nationaux. Fallait-il qu'il imitât la molle et calme indifférence du pouvoir ^n Irlande dans une année précédente? Plusieurs milliers d'hommes y moururent littéralement de faim; un plus grand nombre, des maladies qui résultent d'une nourriture insuffisante; et des millions souffrirent horriblement. Il est vrai que les résultats furent avantageux à l'Angleterre. Des millions d'hommes quittèrent un sol ingrat, abandonnèrent une patrie imprévoyante, et émigrèrent en Amérique. L'Irlande^ débarrassée du superflu de sa population, a été tranquille pendant quelques années.
En règle générale, au point de vue véritablement social, quand un homme meurt de faim, le pouvoir et l'administration sont coupables. La société devrait prendre le deuil.
Un tel malheur est plus rare en France peutêtre qu'en aucun autre pays; mais si la mort immédiatement produite par la privation d'aliments est rs^re, rien n'est plus commun que
CONSERVATION PE LA VIE HUMAINE. 303 la mort par suite d'une alimentation insuffisante ou malsaine. On peut affirmer que, dans notfe pays, incontestablement Tun des plus riches de l'Eurppe, où, grâce à la révolution, la propriété est le plus divisée, la majorité de la population ne mange pas tous les jours à sa faim.
102. Dans les républiques de l'antiquité, la prévoyance publique assurait aux citoyens pauvres l'indispensable nécessaire à leur subsistance, ce qu'on appelait, dan^ notre révolution , la suffisante vie, A Sparte et en Crète, la vie des citoyens était assurée par l'institution des repas publics; à Athènes, les citoyens pauvres recevaient une ou deux oboles par jour, sans compter leur droit d'entrée au théâtre qui leur était payé en argent ; sans compter encore leur participatiqn à l'indemnité générale qui était accordée à tous ceux qui assistaient aux assemblées publiques^ à ceux qui faisaient partie du jury judiciaire \ A Rome, les citoyens pauvres étaient nourris aux dépens des greniers publics. On ne s'occupait pas alors des étrangers *, pour lesquels la cité croyait avoir tout
i. G. F. Schoemann. Jntiquitates juris publici Grxcoriim^ p. 308.
â. MsToixot, métèques à Athènes. Il ne faut pas confondre avec les métèques, les hôtes, Tupoçsvoi, ni ceux qui jouissaient de la combourgeoisie, îaoTcoXiTeia. Schoemann remarque que, sauf à Sparte, les usages étaient dans toute la Grèce à peu près pareiU à ceux d'Athènes.
fait en les tolérant, ni des esclaves qu'on comptait
à peine comme des hommes.
Dans les premiers temps du christianisme, chaque église avait une institution parfaitement appropriée contre le malheur de la faim. C'était le diaconium ou diaconiay plus tard hospitium. Si cette institution s'était développée en proportion de la puissance religieuse, elle eût sans doute résolu une partie du problème qui fait aujourd'hui le désespoir des économistes, au moins celle qui est relative aux vieillards et au paupérisme accidentel ; mais elle s'est au contraire successivement amoindrie et transformée. Vhospitiuniy dans les premiers siècles, emportait une tout autre idée qu'aujourd'hui. Il n'était pas uniquement destiné aux malades, mais encore aux voyageurs, aux orphelins, à tous les malheureux. On n'y demandait à personne d'où il venait. Il suffisait d'avoir besoin pour être accueilli. On y secourait les païens aussi bien que les chrétiens ^ On les recevait comme des hôtes et non comme des pauvres. Les hospitia et les distributions quotidiennes d'aliments qui étaient encore dans le moyen âge au nombre des attributions des couvents et des maisons épiscopales, étaient une imitation affaiblie de ces usages primitifs. Ces institutions elles-mêmes
J. Lettres de t empereur Julien, Lettre 49, àÂrsace,
CONSERVATION DE LA VIE HUMAINE. 305 ont disparu peu à peu, à ce point qu'en France, au moment de là révolution, il n'en restait presque plus rien. Aujourd'hui elles sqnt bien imparfaitement représentées^ dans l'Église, parles quêtes dominicales et les aumônes; dans Tordre civil, par les hôpitaux, les hospices, et les bureaux de bienfaisance. L'insuffisance des ressources^ la craintQ d'ouvrir un asile à la paresse, ont fait, comme je l'ai déjà dit, multiplier les précautions, si bien qu'un homme auquel les aliments manquent accidentellement, ne sait où demander à apaiser sa faim. Si la charité particulière ne vient à son secours, il est perdu.
Évidemment, dans des sociétés comme les nôtres, où tous .%s hommes sont citoyens, ou au moins sujets^ a^e«les mêmes titres à la liberté et la même participation à la chose publique, on ne peut, pour garantir à chacun l'indispensable , penser à rien de pareil à ce qui se faisait en Grèce ou à Rome, où le titre de citoyen était une exception^ et où, de plus, on avait pour tributaires des cités et quelquefois des provinces. Les citoyens grecs et romains formaient des peuples rois qui vivaient, comme de juste, aux dépens de leurs sujets. Dans nos temps modernes au contraire, sauf quelques exceptions, chacun vit du produit de son travail. Malheureusement pour le plus grand nombre, ce produit est si faible qu'il suffit à
peine à donner le nécessaire. Le devoir de la société quant à la conservation de ses membres et l'intérêt sont les mêmes que dans Tantiquité ; mais les moyens ne peuvent l'être.
103. Personne aujourd'hui ne peut se refuset à reconnaître que le meilleur moyen contre la mi«> sère, serait de garantir au travailleur une rémunération suffisante pour lui assurer non-seulement la vie quotidientie^ mais encore la possibilité de l'épargne ^ Quand on a étudié les causes du paupérisme on i'econûait tout de suite que ce moyen le réduirait à de très-petites proportions ; mais on reconnaît aussi qu'il ne le détruirait pas complétement« En eflet^ d'il apporte un remède à la cause la plus générale de la misère^ qui est l'insuffisance des salaires^ il ne détruit pas une catégorie entière d'autres causes, celles qui résultent par exemple des déclassements, des crises industrielles^ des maladies et de quelques autres accidents imprévus. Il en diminuerait cependant Fintensité et la pression ; la possession d'une épargne permettrait à beaucoup de gens de traverser ces époques malheureuses sans trop sotiffrir. Ainsi l'assistance publique resterait toujours uiie nécessité^ quoique dans de moindres proportions.
i . Voyez, sur ce sujet, le Traité <^ économie sociale^ déjà cité de M. Ott.
CONSERVATION DE LA VIE HUMAINE. 307 Les moyens de garantir la suffisante existence sont de deux sortes^ les uns transitoires qui paraissent immédiatement réalisables^ les autres définitifs que Ton ne peut atteindre que dans un avenir plus ou moins éloigné.
lies moyens transitoires sont : 1 * L'établissement d'un minimum des salaires^ en faveur des travailleurs. Ainsi^ par exemple, dans chaque canton de la France, et dans chaque profession, un comité de prud'hommes déterminerait quel est le salaire nécessaire pour assurer la suffisante vie. Ce serait là un minimum au-dessous duquel il ne serait permis à personne d'offrir, ni d'accepter le travail. On pourrait offi^ir et accepter plus , mais jamais moins. 2^ Une institution organisée de telle sorte que les citoyens pauvres auraient dans certains cas nettement déterminés, la possibilité de se mettre à la disposition de l'administration qui se chargerait de les faire vivre ; mais qui, par contre aussi, aurait le droit de disposer de leur personne pendant un certain temps, de les déplacer, de les caserner, en un mot de les employer comme des soldats industriels, soit à coloniser^ soit à toute autre espèce de travaux. Il y aurait, entre l'engagé volontaire et l'administration, un contrat temporaire parfaitement spécifié, mais aussi parfaitement obUgatoire pour les deux parties contractantes. 3"" Un développement tel
de Tassistance publique que les secours se trouvassent partout où un pauvre en aurait besoin.
Tels sont les moyens transitoires qui me paraissent immédiatement applicables dans presque tous les États européens. Quant au moyen définitif, nous croyons qu'il suppléerait, avec d'immenses avantages, à toutes les mesures qui viennent d'être indiquées. Il consiste dans la généralisation ou plutôt dans Tuniversalité de Tassociation ouvrière, de l'association dans le travail.
Je n'ai pas besoin de dire que le genre d'associations dont je parle diffère complètement des sociétés commerciales ou industrielles qui sont généralement usitées. Dans l'association que je propose, les hommes associent leur trjivail et non leurs capitaux. C'est un contrat par lequel des travailleurs prennent le double engagement : 1 ° De constituer un capital commun qui sera l'instrument du travail, mais qui restera inaliénable, indivisible et devra toujours croître à l'aide de prélèvements annuels opérés sur les bénéfices. 2® D'unir leurs efforts pour faire valoir ce capital par leur travail sous la direction d'une gérance nommée par eux et dans l'intérêt de tous. A ces devoirs des associés répondent leurs droits qui consistent à recevoir : 1° le salaire suffisant en usage dans la profession et le pays; 2"* une part dans les bénéfices, proportionnelle au travail accompli par chacun.
CONSERVATION DE LA^VIE HUMAINE. 309 Ces bénéfices appartiennent tout entiers aux travailleurs, sauf la portion attribuée au capital commun et destinée à Taccroitre. La condition essentielle de l'existence de cette espèce d'association est en effet la formation, la conservation et Taccroissement du capital social. 11 en est le lien et le centre. Le droit de l'exploiter et l'avantage qui en résulte constituent l'intérêt destiné à maintenir l'association au delà même du personnel qui l'a fondée. Celui-ci peut changer sans que celle-là cesse d'exister. En outre l'accroissement du capital est une force qui contraint les associés à accroître leur nombre pour suffire à la puissance qu'il leur donne.
Je ne fais ici qu'indiquer ce système, il a été exposé plus longuement dans l'Européen de 1832. La question a été traitée depuis in extenso par MM. Feugueray et Oit *.
La possibilité et, il faut le dire, l'excellence de l'association ouvrière est démontrée par l'expérience pratique. Il est une de ces associations qui a servi de modèle à toutes les autres, qui existe et qui prospère depuis bientôt trente ans ; d'autres se conservent et prospèrent depuis plus de douze ans ; mais c'est bien peu quand ou regarde tout ce
i, Feugueray, L'association ouvrière^ agricole et indtiS" trielle, Paris, 1851, chez Havard. — Ott, Traité if économie sociale j déjà cité p. 132 et suiv., 191 et suiv., 308 et^uiv.
qui reste à faire. Nous sommes encore bien loin de l'époque où ce système pourra être complètement réalisé. Pour mesurer la distance qui nous sépare de ce but désirable, il suffit de penser qu'il suppose une révolution dans les choses et dans les mœurs, plus grave que la révolution des com* munes^ une révolution aussi grande que celle de la transition du servage à la liberté individuelle.
1 04. Dans tout ce qui précède, mon seul but a été de montrer que, dans toute société parfaitement organisée, il y a eu ^ il doit y avoir constamment des institutions spéciales destinées à garantir l'indispensable aux citoyens qui ne peuvent y atteindre par leurs propres forces, ou dont les forces défaillent. J'ai maintenant à examiner un autre côté de la question, c'est celui du perfectionnement de la vie, au point de vue physiologique.
C'est la durée qui est la mesure et le critérium de la perfection de la vie. Je donne ici au mot vie son sens physiologique. La vie, a dit Bichat^ est la résistance à la mort. Elle est, sans doute, quelque chose de plus encore ; mais cette définition suffit pour faire comprendre comment, au point de vue matériel ou physique, la durée de la vie est la mesure et le critérium de sa perfection.
Il s'en faut de beaucoup que la durée moyenne de la vie humaine soit ce qu'elle devrait être.
Quoique ramélioration toute nouvelle des insti* tqtioDs sociales et le bien-être qui s'en est suivie l'aient beaucoup accrue dans plusieurs pays de l'Europe, on ne trouve guère de contrées où elle dépasse la moyenne de quarante ans. Le savant secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, M, Flourens a démontré par une suite de raison- Denients physiologiques, que normalement la durée de la vie humaine devait (dépasser un siècle. Quoique cette conclusion ait paru exagérée à beaucoup de gens, je crois que M. Flourens est r^sté au-desçous de la possibilité normale assignée à notre espèce. Voici comment je raisonne :
La plupart des animaux mammifères, même paroii nos animaux domestiques, lorsqu'ils ne sont m maltraités, ni surmenés, en un mot, lorsqu'ils sont dans de bonnes conditions, vivent six à dix fois le temps qu'ils mettent à atteindre la puberté. Or, chez l'hpmme, la puberté arrive en généra} aujourd'hui vers l'âge de quiqze ou seize ans, plus tôt chez les femmes. Mais cette puberté, est hâtive; elle est le résultat des excitations mauvaises produites par le milieu où nous vivons. Il est certain que, dans quelques localités privilégiées où ces excitations manquent, èi\e n'arrive guère avant la vingtième année dans les deux sexes, .l'en ai vu moi-même plus d'un exemple. La loiy la vraie loi est que la puberté soit
3i2 TRAITÉ DE POLITIQUE.
Tachèvement, le dernier terme et en quelque sorte la conclusion finale de la croissance. S'il en était ainsi, l'époque normale de la puberté pourrait encore être reculée au delà delà vingtième année. Qu'on ne s'étonne pas de me voir admettre une loi naturelle qui n'aurait pas toujours son plein effet. Dieu a donné à la liberté humaine de si larges limites, qu'il nous est permis de modifier même notre constitution physiologique-
Si l'homme vivait, conformément à ce qui parait être la règle chez les animaux mammifères^ six ou dix fois l'âge actuel de la puberté, la durée de son existence pourrait aller jusqu'à cent, et même cent-cinquante ans ; mais s'il est vrai que l'âge normal de la puberté soit vingt ans, comme il paraît probable , notre existence devrait s'étendre beaucoup au delà.
Je sais parfaitement que ces conclusions peuvent paraître fort extraordinaires ; je sais que, séparées du raisonnement qui les précède, el)es choqueront beaucoup de gens ; je sais qu'on peut s'en amuser et en rire, mais ce n'est pas une raison pour ne pas les exprimer, et surtout pour n'en pas tenir compte. Rien n'a paru plus ridicule, il y a quelques siècles, que d'admettre des antipodes ; cela n'a pas empêché les antipodes d'exister. Continuons doncsérieusementun raisonnement sérieux.
D'où vient cet amoindrissement dans la durée
CONSERVATION DE LA VIE HUMAINE. 313 normale de la vie ? Ce n'est point la vie sociale qui en est cause ; car la vie sociale est l'état naturel de l'homme ! La cause, la vraie cause, c'est tantôt l'abus que l'homme fait de ses semblables et de lui-même, tantôt l'influence du milieu matériel où il vit et quelquefois l'un et l'autre ensemble.
Il faudrait parcourir tous les chapitres d'un traité complet d'hygiène publique et privée pour indiquer toutes les circonstances qui concourent à ce triste résultat, insalubrité de l'air, des eaux et des lieux, habitations^ vêtements^ aliments, professions, système social, mœurs, ou plutôt immoralité, hérédités maladives, etc.; mais aussi, en parcourant ces chapitres, nous apprendrions qu'aucune de ces causes n'est au-dessus de la puissance humaine, nous apprendrions que les choses contre lesquelles la science est le plus faible, sont celles qui viennent de la volonté de l'homme lui-même. Je n'entrerai point dans ces nombreux détails qui sont l'objet d'une science spéciale très-étendue. Ils ne touchent la politique que par le côté des institutions.
L'hygiène se divise en hygiène publique et en hygiène privée ou individuelle. L'une et l'autre sont également indispensables ; mais il ne parait pas qu'il soit besoin pour la seconde d'aucune organisation spéciale. Les institutions qui garantissent
au citoyen T^ducatiou, l'instruction, la liberté, la sëcuritë, la suffisante vie sont de véritables constantes hygiéniques. Du moment où elles sont réalisées, on est certain que l'individu ira de lui-même vers le mieux, aussi bien dans la vie morale que dans la vie physique. L'expérience prouve que la moindre amélioration dans ces institutions est toujours récompensée par un accroissement dans la durée moyenne de la vie et dans le chiffre de la population. La France moderne nous offre à cet égard un exemple que je ne puis m'empêcher de citer. Quoiqu'elle soit bien loin encore d'avoir réalisé ses espérances de 1789, cependant les améliorations produites par la révolution, tout imparfaites qu'elles soient, ont eu ce résultat que, malgré les dépenses effroyables d'homme^ et de richesses faites au commencement de ce siècle, la population et la moyenne de la vie ont augmenté de près d'un tiers.
L'hygiène publique ne peut pas, comme l'hygiène privée, se passer d'institutions spéciales. Il faut, detpute nécessité que la société intervienne; la liberté^ quelque intelligente et parfaite qu'elle soit, ne peut rien ou presque rien à cet égard ; l'obstacle est au-dessus des forces individuelles. Pour détruire les grandes causes d'insalubrité, il ne faut rien moins que la puissance sociale et une persévérance séculaire qui ne se lasse point.
Dans toutes les sociétés dont Torganisation a été complète, on a essayé d'établir, autant que rétat de la science le permettait, un système de salubrité. Chez plusieurs peuples de l'antiquité, ce système était consacré par la religion. Ainsi, chez les Jui&, une multitude de mesures qui n'avaient évidemment pour but que Thygiène publique faisaient partie des observances du culte. Telles sont ces nombreuses prescriptions, que l'on trouve dans le Lévitique, relatives aux abstinences, aux souillures, aux impuretés, aux purifications. Il parait que la plupart de ces com-r mandements étaient empruntés aux Égyptiens. Nul peuple en effet, plus que celui-ci, ne multiplia les pratiques de ce genre. Parmi ces pratiques, il en est une, remarquable entre toutes, qui an»nonce une grande prévoyance hygiénique et qui, à défaut de science, suppose une bien longue expérience. Je veux parler de l'usage relatif aux embaumements et aux ensevelissements des morts. L'abandon de cet usage ^ fait de TEgypte, qui était chez les anciens réputée parmi les pays les plus sains, le foyer d'une des maladies conta^^ gieuses les plus redoutables. On est généralement d'accord aujourd'hui pour attribuer l'origine de la peste aux habitudes actuellement suivies daq^ l'ensevelissement des morts et à l'abandon complet où on laisse les cadavres d'animaux et les
3i6 TRAITÉ DE POLITIQUE.
masses de débris que les anciens enfouissaient profondément sous terre ou mettaient à Tabri de la corruption.
Je pourrais sans peine multiplier ces sortes d'exemples de prévoyance hygiénique. On en trouve partout les traces dans Thistoire ancienne, sans parler des immenses travaux opérés pour l'amélioration du sol, la purification de Tair, l'aménagement et la direction des eaux, travaux dont l'abandon a rendu inhabitables de vastes contrées autrefois couvertes d'une population florissante. Les traités d'hygiène sont remplis de ces exemples.
Dans les sociétés modernes de l'Europe, il y a à peine quelques siècles que les pouvoirs publics se sont partiellement occupés de salubrité. Ce défaut de prévoyance, ou plutôt cette prévoyance imparfaite, est d'autant moins excusable que nous possédons écrite presque toute la science ancienne sur ce sujet. La France est, je crois, sous le rapport de l'hygiène publique, le pays le plus avancé. 11 est certain que la révolution française a fait faire à cet ordre d'institutions un pas immense. Mais qu'on est loin encore, non pas de la perfection, mais de l'institution normale et complète que la science aperçoit et permet d'établir!
Un système achevé d'hygiène publique aurait sur la santé, la vitalité, le chiffre de la population
et sur sa puissance productive qui est toujours en rapport avec la durée moyenne de la vie, une influence qui dépasserait probablement tout ce que nous en attendons aujourd'hui. L'expérience des anciens, les résultats déjà obtenus par nos propres efforts, nous en donnent l'assurance. Aussi n'y a-t-il pas, j'ose le dire, d'intérêt social qui mérite à un plus haut point l'attention et les soins constants des pouvoirs politiques. Toutes les forces sociales doivent concourir à cette œuvre, la législation^ l'administration générale, les administrations locales et partielles, les ingénieurs. Le service de l'hygiène réclame en un mot l'intervention de tous les autres services publics ; mais l'hygiène publique elle-même comme principe d'action, comme doctrine et comme système, doit être représentée par une institution spéciale. C'est celle d'un corps savant tellement constitué qu'on soit assuré que son attention sera portée sur toutes les parties du pays et sur tout ce qui appartient au domaine hygiénique. Nous avons en ce moment en France des comités d'hygiène peut-être assez nombreux, mais il leur manque le doit d'enquête, le droit d'initiative et la publicité.
Quant à l'hygiène privée, en supposant remplies les conditions indiquées plus haut, il suffirait pour en assurer la pratique, d'ajouter, comme complément, à toute éducation et à toute espèce
d'instruction, un cours d'hygiène» Un tel ensei* gnement remplacerait avec avantage ces sèches nomenclatures d'histoire naturelle , de chimie et de physique que Ton impose aujourd'hui partout à la mémoire des élèves et qu'ils oublient aussi*tôt qu'ils sont sortis des écoles* Il serait autrement attrayant^ autrement saisissant et par suite d'autant plus facile à retenir. Il leur apprendrait d'ailleurs, des sciences naturelles^ tout ce qui en est nécessaire pour un homme qui ne veut pas en faire une étude spéciale. Enfin il aurait \m autre avantage, ce serait d'apprendre à tous ce que vaut l'hygiène générale et par suite d'y intéresser l'opinion publique. Ajoutons que l'enseignement de l'hygiène serait une véritable confirmation de l'enseignement moral en ce qui concerne les de* voirs de l'homme envers lui-même et quelquesuns de ceux qui concernent ses semblables. Il en serait le complément scientifique et expérimentai. INe démontrerai t-il pas en effet que la modération en toutes choses, la chasteté^ la sobriété, une vie régulière et occupée, la patience^ la fermeté et le courage, sont du noknbre des meilleurs agents de la santé physique ?
Cependant^ en supposant que la Société ait enfin atteint le mieux sous le rapport des institutions et de la pratique hygiénique, il ne faudrait pas s'attendre à voir se réaliser tout de suite ce
résultat que nous avons montré comme la fin de l'hygiène publique, c'est-à-dire l'extension de la vie à ses dernières limites. Sans doute chaque amélioration sera récompensée presque immédiatement par un accroissement de la moyenne de la vie ; et nous en avons déjà la preuve dans les statistiques modernes. Mais que l'on sera longtemps encore loin du bien proposé l C'est qu'après avoir vaincu la misère, les mauvaises mœurs, l'ignorance, les habitudes pernicieuses, les endémies, le climat, eu un knot les insalubrités de toutes sortes, il y aura encore à vaincre une disposition physique, une cause inhérente à nousméme : l'hérédité !
Nous recevons tous de nos parents l'hérédité de la mort ; mais nous en recevons de plus l'hérédité d'une mort hâtive. Il faudrait des siècles d'un état hygiénique parfait pour que nos enfants perdissent cette triste ressemblance que nous leur léguons en leur donnant la vie.