L'ÉGALITÉ
Nos ancêtres, dit Cicéron, n'avaient qu'un nom pour désigner un étranger et un ennemi. C'était le mot hostis ^
1 35. II y a un sentiment qui n'est pas celui de l'égalité, qui en est l'altération ou plutôt le précurseur, mais dont les effets sont, à certains égards, analogues à ceux que produirait l'idée d'égalité ; je l'appellerai le désir d'avancement. Il se caractérise par ceci qu'il a toujours un but personnel. Lors même qu'il s'empare d'une classe entière de la société, il la saisit par le côté personnel. Ainsi, dans l'antiquité, lorsque des esclaves se révoltaient, ce n'était point pour fonder une liberté universelle, mais pour devenir maîtres à leur tour et avoir eux-mêmes des esclaves. Ainsi quand les plébéiens, à Rome, conspiraient ou se révoltaient pour acquérir quelqu'un des droits que s'étaient réservés les patriciens, ce n'était pas pour les partager, par exemple, avec les alliés du Latium, mais pour en user comme d'un privilège, soit visà-vis de ceux-ci, soit contre les patriciens euxmêmes. Cette tendance ambitieuse et jalouse, mais légitime dans ses conséquences , parait avoir été universelle dans l'antiquité et partout avec le
\ . Hostis apud majores nostros îs dicebatur^ quem nunc pe^ regrinum dicimus, Cicéron, De Officiis, ch. xii, 32; et plus bas , il cite cet article de la loi des Douze Tables : Advcrsas liostem œterna auctoritas,
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même caractère. Dans les Indes même, oh chacun était si rigoureusement enfet*mé dans sa caste, il arriva à diverses reprises que des castes entières et des plus inférieures, atiimées psot le dësir d'avancement, se révoltèrent et établirêdt leur domination en dodbant des nlattres au t>ays; mais chaque fbis elles se bornèrent à acquérir le pouvoir pour leur propre avantage et rie tirent rien pour la destruction générale du système social luimême. Ces révolutions ont si peu altéré le régime des castes qu'il dure encore, il n'y a eu qu'une seule réfornrie radicale tentée dans ces contrées : c'est celle de Bouddha ; mais celle-là est relativement très-moderne *.
On ne connaît point de sentiment qui paraisse plus naturel que le désir d'à vânceinent. Cependant il n'est pas certain qu'il ait existé, à un degré égal ou sous une forme pareille, dans les civilisations antérieures à celles dont nous nous occupons. Plusieurs observateurs ont remarqué qtiHl n'existe pas chez certains peuples que nous appelons sau* vages. Il semble qu'il devrait se manifester d'abord par des tentatives d'imitation; mais ces peuples ne nous imitent en rien. Depuis trois siècles que les nations de l'Amérique du Nord et
i . Voyei Europe» de i 836 : les Sources du protestantisme indou^ par L. Cerise, et les articles Bouddhisme^ par Bazin.
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du àiicl sont efti contact avec la civilisation ëiîtopëenne, elles ne lui ont rien emprunte que des armes. Il n'y a que les peuples convertis au christianisme dans r Amérique espagnole; qiii aient témoigné le désir de l'avancement et dès tendances à l'imitation, les Mexicains, les Péruviens, les Guaranis qui ont appartenu aux anciennes réductions des Jésuites. Faudrait-il doiic adihettre que primitivement cette ambition ne s'est pas développée spontanément; mais quelle a eu besoin d'étJre excitée et en quelque sorte enseignée ?
Il est certain qu'aux Indes et en Egypte le désir d'avancement était en rapport avec l'enseignement religieux. On y apprenait que la place de chacun dans ce monde était la récompeilse ou la punition d'une vie antérieure et qu'il dépendait aussi de la volonté de chacun de s'élever par l'expiation d'une situation inférieure et misérable, à un état de supériorité et de béatitude dans une vie future. Nous savons que, chez les liïdous, cette doctrine, interprétée dans le sens matériel, devint l'argument de révolutions politiques. Lorsqu'une caste, par son courage et son audace, avait rompu la hiérarchie et conquis la domination, on croyait le précepte accompli. Toujours une légende religieuse venait justifier la révolte. Ce serait une erreur de prendre toute l'histoire des Avataras de Yichnou pour une œuvre purement mystique.
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Elle est un reflet de Fhistoire réelle, une explication théologique par laquelle on attribue une origine orthodoxe à des événements qui paraissent contraires à la foi.
Nous connaissons moins l'histoire de l'Egypte ancienne que celle des Indes. Elle est en quelque sorte plus loin de nous. INous possédons , il est vrai, d'une manière à peu près complète, la série de ses dynasties. Il suffit de la parcourir pour y trouver la preuve de plusieurs grandes révolutions; mais nous igiïorons quelles en furent les causes et les caractères. li y a cependant deux faits qui ont quelques rapports avec ceux dont je viens de parler; c'est la longue domination des Hycsos; c'est la révolte des Hébreux. Il est à supposer que, si Ton vient à lire les papyrus, on trouvera que ce ne sont pas les seuls du même genre. Les émigrants qui transportèrent en Grèce la civilisation, Cécrops, Cadmus et peut-être Inachus, étaient probablement des révoltés.
La civilisation grecque et romaine fut la dernièicc expression des civilisations de l'Egypte et de l'Inde. Il est à croire qu'il y restait quelque chose du fond religieux et des tendances primitives. On pourrait citer un grand nombre de passages d'auteurs anciens qui prouvent que l'analogie entre les doctrines de la Grèce et de l'Egypte était plus grande qu'on ne le pense généralement. Nous
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ne savons rien des enseignements secrets des temples^ ni des mystères des initiations. Nous ne connaissons cette époque que par les écrivains des derniers temps qui ne nous apprennent que peu de choses. Certes celui qui ne consulterait que le théâtre, les philosophes et même les historiens du dix-huitième siècle, ne se douterait guère de l'importance du christianisme dans notre civilisation.
S'il y a quelque vérité dans ce qui précède, il en résulte que ce que nous appelons aujourd'hui le sentiment d'égalité n'a été, au début , qu'un désir d'avancement, et que ce désir d'avancement a été inspiré par l'enseignement, comme l'a été plus tard le sentiment d'égalité qui domine actuellement dans notre pays. Au reste l'esprit de domination est plus naturel à l'homme que l'esprit d'égalité. Dans ses tendances à tout surpasser, il y a un moment où l'homme atteint l'égalité; mais il ne s'en contente pas. Il veut être le maître. Dans les démocraties il conclut à la démagogie ou à l'aristocratie et partout à la monarchie. Telle est la différence qui existe dans les conséquences entre le désir d'avancement lorsqu'il est satisfait et le véritable esprit d'égalité, ainsi que nous le verrons.
136. On a fondé l'égalité sur la nature; on a dit que les hommes naissaient égaux. Il n'y a rien