POLYEUCTE
Célestes vérités.
PAULINE
Etrange aveuglement !
polyt:ucte
Etemelles clartés !
Je pourrais multiplier à l'infini ces exemples de répliques qui ressemblent à des ripostes. Ils abondent même dans Molière. La scène d'Alceste et d'Oronte en ofiFre de charmants :
— Croyez-vous donc avoir tant d'esprit en partage !
— Si je louais vos vers j'en aurais davantage.
— Je me passerai bien que vous les approuviez.
— Il faut bien, s'il vous plait, que vous vous en passiez.
On conçoit sans peine quelles ressources ofFrent au diseur de telles oppositions. Au théâtre, l'effet est facile parce que ces deux pensées différentes se trouvent dans deux bouches différentes, mais le lecteur figure à lui seul les deux personnag-es. Il lui faut donc avoir, pour ainsi dire, deux voix. Travail malaisé, mais fécond ! L'étude de ces contrastes exig-e et enseigne une souplesse d'organe, une variété d'intentions et d'intonations qui ajoutent au débit une force et une grâce singulières.
Les professeurs de chant, pour assouplir le gosier de leurs élèves, leur donnent à faire ce qu'on appelle des exercices d'agilité. Ce sont des morceaux préparés exprès, où se trouvent réunis, dans un ordre méthodique, des erroupes de trilles, d'arpèges, de gammes, qui ont pour objet d'habituer l'instrument à toutes les difficultés vocales. Hé bien, voici deux petits chefs-d'œuvre, qui sont pour le lecteur deux excellents exercices dans l'art des oppositions.
Le premier morceau est le couplet d'Eliante dans le Misanthrope.
La pâle est au jasmin en blancheur comparable, La noire à faire peur une brune adorable, La maigre a de la taille et de la liberté, La grasse est dan'i son port pleine de majesté ;
La malpropre, sur soi de peu d'attraits chargée, Est mise sous le nom de beauté négligée ; La géante paraît une déesse aux yeux, La naine, un abrégé des merveilles des cieux. L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne, •La fourbe a de l'esprit ; la sotte est toute bonne, La trop grande parleuse est d'agréable humeur, Et la muette garde une honnête pudeur.
Quelle leçon de contrastes qu'un tel morceau ! comme il vous force à sauter subitement d'un ton à un autre ! Toutes ces fig-ures, la maigre, la grasse, la blanche, la noire, ne font que passer devant vous ; il faut les saisir au passage, les peindre avec un son, comme le poète les dessine avec un trait ; et tous ces sons doivent être variés comme ces figures : il faut trouver un timbre pour chacune d'elles.
Le second exercice que j'ai à vous proposer est peut-être plus difficile encore et plus approprié à son objet. Victor Hugo, le jour du mariage de sa fille, lui adressa deux strophes, de quatre vers chacune, qui sont un bijou poétique. Ces huit vers sont formés de huit antithèses, mais ces antithèses étant des traits de coeur au lieu d'être, comme d'habitude, des traits d'esprit, l'art le plus ingénieux arrive ici à produire l'effet le plus touchant.
Voici ces deux strophes :
Aime celui qui t'aime et sois heureuse en lui. Enfant, sois son trésor comme tu fus le nôtre, Va, mon enfant aimé, d'une famille à l'autre, Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui.
Ici l'on te retient, là-bas on le désire ; Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir ; Donne-nous un regret, donne-leur un espoir, Sors avec une larme, entre avec un sourire.
Sentez-vous la différence de ce second morceau et du premier? Dans le premier, il n'y a que des contrastes, ici ce sont de véritables antithè.ses ; les oppositions y sont beaucoup plus marquées par le poète, et pourtant le lecteur doit les marquer beaucoup moins. Pourquoi? Parce (jue s'il fait trop sentir la mise en regard de ces mots, regret et espoir, retient et désire, larnte et sourire,
il donnera l'apparence d'un jeu d'esprit d'artiste à cette effusion
d'un père ; ayez bien soin de noyer, pour ainsi dire, dans une
demi-ombre, les lig-ues trop ang-uieuses de ces oppositions, de
façon à leur laisser leur valeur de contraste, mais en leur ôtant le
caractère d'antithèse, et qu'ainsi, ce morceau délicieux, s'écoule
de vos lèvres ainsi qu'un pur flot de source, allant droit au cœur
comme il en est venu.
(Extrait de La lecture en action.)
Leçon sur les intonations par Léon Ricquier.
Dans un volume intitulé Récréations littéraires (Delagrave éditeur), M. Ricquier, professeur de littérature à l'Ecole normale de la Seine, a réuni en les annotant les principales scènes, les contes et les poésies qui ont eu le plus de succès dans les matinées littéraires qu'il fait depuis ilix-huit ans pour les élèves des écoles communales de Paris. Tous ceux ijui s'occupent de lecture expressive de\Taient posséder ce volume, utile complément aux livres de M. Legouvé, L'art de la lecture et La lecture en action, que j'ai souvent cités parce qu'ils sont le bréi-iaire du bon lecteur.
Pour enseianaer l'intonation qui convient à chaque passage, M. Ricquier intercale dans le texte des morceaux à lire deux sortes de parenthèses, celles qui indiquent l'intonation, et d'autres, en italique, qui ne sont que le complément des phrases du texte, et, prononcées mentalement, font tomber avec autant de naturel que de facilité sur l'intonation juste.
Cette méthode peut s'adapter à quantité de morceaux. M. Ricquier l'applique ici à un charmant monologue de Jacques Normand, Fauteur de Paravents et tréteaux, La muse qui trotte, etc.
Elle est jolie
par Jacques Normand.
Figfurec-voas que
L'autre jour, mon vieil oncle Eloi — Oncle du côté de ma mère — Me dit :
(D'une voix chaude, d'un ton gaillard.)
— Mon cher ! réjouis-toi !
Je viens de trouver ton affaire !
Ta nf pourras jamais mieux tomber.
Famille honnête, bon maintien,
Position très établie
Enfin, — ce qui ne g-âte rien ! —
(Appuyez bien sur ce vers.) Elle est jolie !
(Changez de voix et d'un ton approbatif.)
— Bravo ! répondis-je, alléché Par le prog-ramme du bonhomme.
J'ai bien confiance en vous, mon oncle,
Mais du moins, avant le péché.
Je voudrais voir ce qu'est la pomme.
Car enfin
Cette enfant — ù mon oncle Eloi ! — Par vous est peut-être embellie?...
(Reprenez la voix de l'oncle et d'un ton de réfutation.)
— Non ! va,... Tu diras comme moi :
« Elle est jolie ! »
(Avec la voix du jeune homme et d'un ton résic:né.) Eh bien, soit! Faites-la moi voir....
Et pour cela
Ménag-cz-nous quelque soirée Suivant l'usage, en habit noir, (D'un ton quelque peu ironique.)
Simple et nullement préparée.
De celle façon
Je contemplerai de plein g-ré Cette jeune fille accomplie....
Je me rangerai sans doute ii votre avis
Et peut-être aussi | je dirai — « Qu'elle est jolie! »
Voici donc ce qui fut convenu.
Ce soir — vous l'avez deviné Rien qu'à ma superbe tenue,
— Par mon oncle | je fus mené — Dans une maison inconnue.
On dansait ; il me dit :
(Avec In voix de l'onde et d'un ton engageant.)
— Voici !
J'ettê d'abord (/uelt/iie /wine <i la voir, car
La salle était toute remplie —
Et je demandai :
— Où?
(Avec le ton de l'oncle.)
— Là-bas !
(D'un ton décidé.)
— J'y suis ! Voyons si —
Elle est jolie !
Vous comprenez que cela m'intéressait vivement, Et je reg-ardai longuement.
(D'un ton dédaigneux.)
Eh bien — (Se reprenant et avec réticence.)
Mais j'ai grand tort peut-être De formuler mon jugement....
Car enfin
Quelqu'un ici peut la connaître ?
(Nuancez le vers suivant.)
« Non ! » me répondez-vous....
C'est probable, mais
Qui sait?
(D'un ton interrogatif et légèrement embarrassé.) D'ailleurs est-ce chose polie De décider ainsi ] qu'elle est — Ou non jolie?
Dans mes rêves de jeune homme.
Je m'étais toujours dit : Je veux —
Une femme brune
3falheureusement
Je désirais
Des yeux noirs.
Et voilà qu
Elle est blonde.
Elle les a bleus.
Je l'aurais désirée
Très mince....
C'est comme un fait exprès.
Elle a la taille ronde.
Enfin je la voulais Petite....
(D'un ton de désappointement.)
Elle est grande vraiment !
Elle m'aurait plu
Très rose
(Avec mécontentement.)
Elle est plutôt pâlie....
(D'un Ion de réfutation.)
« Bah ! répondrez-vous, du moment — Qu'elle est jolie ! »
Je n'aurais pas voulu le dire, mais
Puisque vous tenez tant, mon Dieu, A mon opinion formelle, Je dirai qu'en cherchant un peu Il me semble qu
On doit trouver aussi bien qu'elle.
Décidément
Non !... ce n'est point une beauté — Que l'on adore à la folie, Dont on dit d'un air exalté :
(Avec enthousiasme.)
« Qu'elle est jolie ! »
Il faut bien l'avouer.
Non! ce n'est point du tout cela
// est facile de constater que
L'enfant n'est pas une merveille
Mais laide, non
(D'un ton de réfutation.)
bien loin de là !
On peut remarquer que
Ce qu'elle a de mieux, c'est l'oreille ! Et puis, il y a encore autre chose,
Son nom — je vous le dis tout bas — Me paraît d'un fade :
(Avec une moue ironique.)
Julie,
Ce n'est pas un nom bien distingué,
Mais du moins si Julie, — (.\vec un soupir.)
hélas!
Etait jolie !
Vous voyet que tout cela n'était pa» fort engageant, mais Réfléchis.sons un peu, pourtant, Avant d'abandoniHM- l'affaire.
(D'un ton interrogatif et dubitatif.) Est-il tout à fait important, Disons même plus... nécessaire — De prendre pour femme, entre nous, La jeune fille qu'on publie — Partout I et de l'aveu de tous (Appuj'ez sur le vers suivant.) Comme jolie ?
Convenons-en, voyons !
Est-ce un plaisir à souhaiter.
Quand dans le monde | on se transporte — Avec sa femme, d'écouter — Deux messieurs | causant de la sorte : (Avec un ton de curiosité.)
— Dis donc... la dame en bleu... tu sais.... (Changez de voix et d'un ton d'admiration exagérée.)
— Je crois bien, mon cher,... accomplie! Un dos !... des bras !... un vrai succès !
(Appuyez avec exaltation.)
Et puis, jolie !
Eh bien, je vous le certifie
Vrai ! cela me déplairait fort !
Ne faisons rien à la légère, et
Agissons donc avec prudence !
Julie, assez froide à l'abord,
Est-elle laide en conscience ?
Elle a bien des choses pour elle :
Mag"nifique dot, paraît-il,
Position bien établie
De face elle n'est pas très bien peut-être, mais
Elle me paraît, de profil, Presque jolie !
C'est déjà quelque chose.
En outre, — point essentiel, —
C'est une famille choisie....
(D'un ton élogieux.)
Le beau-père est un pot de miel, Et ce qui vaut mieaœ encore,
La belle-mère | une ambroisie.
A ce couple rose et charmant
Heureux celui-là qui s'allie !
(D'un ton de quelqu'un qui en prend son parti.)
Allons.... Elle est décidément — (Appuyez sur le mot « assez. »)
Assez jolie.
Comment ?
Assez? qu'ai-je dit? C'est trop peu.
Aon, décidément.
Plus j'y songe, et plus son imag-e (D'un ton poétique et vaporeux.)
Comme un rayon paisible et bleu
Sortant de l'ombre se dégage.
Et je ne vous l'ai pas encore dit,
La grand'tante, — un bon million !
Est, m'a-t-on dit, très affaiblie.
En envisageant tout cela, je me dis :
Laide ! elle !
Jamais de la vie !
quelle illusion !
// n'y (I //lus il en douter.
Elle est jolie.
Je ne puis plus le dissimuler,
J'avais regardé de travers, —
Sans doute, et me trompais moi-même.
(D'un ton enthousiaste.)
Maintenant les yeux sont ouverts
Et je sens déjà que je l'aime !
(D'un ton très affirmât! f.)
Oui certes, je l'épouserai....
Tu seras ma femme, ô Julie !
\'ous aviez bien raison.
Cher oncle Eloi, vous disiez vrai :
El je suis convaincu maintenant qu'
Elle est jolie.