QUAND JE SERAI GRAND
Le front incliné sur ton livre d'heures. Oh! je le vois bien... ma mère, tu pleures! Et tu semblés triste en me regardant.
Mais va! j'ai huit ans! mère, prends courage. J'aurai pour nous deux du cœur à l'ouvage Quand je serai grand.
Je voudrais grandir... oh! le temps me dure! Hier, un méchant t'a jeté l'injure....
Il te vovait seule avec un enfant.
Des cœurs sans pitu^ raillent ta misère, Mais aucun d'entre eux ne l'osera, mère,
Quand je serai grand. ^
Ton châle est usé; ta robe de laine, Si vieille à présent, se soutient à peine. Je t'habillerai d'un chaud vêtement.
Et pendant l'hiver, toute la journée, Tu verras du feu dans la cheminée Quand je serai g-rand.
Je t'obéirai, mère, sois tranquille.
Oh ! tu le verras, ton enfant docile Ne fera jamais ce que Dieu défend.
Tu dis quelquefois : « La vie est amère. » Tu seras heureuse et tu seras fière Quand je serai g-rand.
Nous achèterons au bout du village Un petit jardin.... Tu souris, je gage. Auprès des oiseaux, sous un lilas blanc, Pour toi je veux faire un banc de verdure, Et tu guériras, mère, sois-en sûre Quand je serai grand.
Et l'humble malade, un instant heureuse, N'ose le serrer de sa main fiévreuse, Et tout bas murmure en le contemplant : « Enfant, sois béni, mais ta pauvre mère N'aura plus besoin que de ta prière Quand tu seras grand. »
Marie Jenna.
EXCELSIOll «
Dévjà la nuit couvrait et la montagne altière,
Et la sombre forêt et le riant coteau ;
Un jeune homme pas.sait, au front triste mais beau ;
1 l'Iiis litiiit !
Et l'on voyait briller sur sa blanche bannière Cette étrange devise, écrite en lettres d'or ; « Excelsior ! Excelsior ! »
Il passait à travers un paisible village Qui dormait, gracieux, dans l'ombre du vallon; Et de sa voix récho portait au loin le son. Tandis qu'un feu divin éclairant son visage. Il s'écriait bien haut et répétait encor* ; « Excelsior ! Excelsior ! »
Il ^nt dans les maisons scintiller la lumière
Du feu joyeux et vif qui brillait au fover
Puis portant son regard sur l'immense glacier. Bien loin du toit aimé de l'heureuse chaumière, Il redit d'une voix plus énergique encor : « Excelsior ! Excelsior ! »
— Ne t'aventure pas sur la cime éclatante ! Lui dit un bon vieillard, le torrent est profond !
Le précipice est là ! nul n'en connaît le fond
Descends ! au loin j'entends une voix menaçante
Mais lui montait plus haut et répétait encor :
« Excelsior ! Excelsior ! »
— Oh ! dit la jeune fille, arrête-toi! je t'aime.... Reste et viens sur mon cœur poser ton front brûlant!... Il sourit,... contempla ce visage charmant
Puis s'élançant soudain par un efiFort suprême, Avec un long soupir il répondit encor : « Excelsior ! Excelsior ! »
— Qui monte dans la nuit vers les cimes sauvasres?. Dit un pâtre en faisant le siarne de la croix.
Mais nul ne répondit à sa tremblante voix. Plus tard il entendit, au milieu de l'orage. Ces mots qu'un faible écho semblait redire encor : « Excelsior ! Excelsior ! »
* Dans les morceaux qui précèdent, on a déjà rencontré plosieors fois cette orthographe, permise en poésie.
Et quand du Saint-Bernard la petite chapelle Avec l'aube s'ouvrit pour les moines pieux, Il leur sembla qu'un cri triste et mystérieux Vibrait en ébranlant la voûte solennelle ; C'était la même voix qui redisait encor : « Excelsior ! . . . Excelsior ! . . . »
Le jour vint et, tout près des cimes élancées,
Les chiens du Saint-Bernard découvrirent soudain Un voyag-eur dormant sur le bord du ravin. Une bannière était dans ses deux mains g-lacées, Et sur elle ces mots tracés en un fil d'or : « Excelsior ! Excelsior ! »
Il était là, couché dans la pâle lumière,
Sans vie et beau pourtant d'une étrang-e beauté.
Près de lui, quand plus tard le vieux moine arrêté Pour le mort inconnu récita sa prière.
Ces mots du haut du ciel descendirent encor : « Excelsior!... Excelsior! »
Henriette Hollard.